folder Classé dans Antiprogressisme, Environnement / Écologie, Fabrique du consentement, Le mythe du progrès
L'écologie a-t-elle un futur à l'époque de Donald Trump ? (par Paul Kingsnorth)
comment 2 Comments
Traduction d'un article de Paul Kingsnorth, écrivain britannique et membre du réseau Dark Mountain Project, initialement publié (en anglais) sur le site du Guardian, le 18 mars 2017.

La prési­dence de Trump va-t-elle engen­drer un désastre clima­tique, ou le mouve­ment écolo­giste va-t-il récu­pé­rer les rênes du débat ?

En juin dernier, j’ai voté pour quit­ter l’Union Euro­péenne. Je ne suis pas un fana­tique anti-UE, mais, malgré mon âge avancé, je reste en quelque sorte un écolo idéa­liste. J’ai toujours cru que ce qui est petit est beau [en anglais : small is beau­ti­ful, expres­sion inven­tée par le théo­ri­cien autri­chien Leopold Kohr et popu­la­ri­sée par Ernst Schu­ma­cher avec son livre Small Is Beau­ti­ful – une société à la mesure de l’homme, publié en 1973 NdT], que les gens devraient se gouver­ner eux-mêmes et que le pouvoir devrait être récu­péré et relo­ca­lisé autant que faire se peut. Je n’ai jamais pensé que le fait de jeter en pâture les peuples de Grèce, d’Es­pagne et d’Ir­lande, afin de satis­faire les banquiers, rele­vait de la juste justice progres­siste que l’UE est censée incar­ner aux yeux de ses suppor­ters.

J’ai donc voté pour la quit­ter. Je n’en ai souf­flé mot avant le vote, et, bien que je sois écri­vain, je n’ai rien écrit à ce sujet non plus. Il y avait déjà bien trop d’in­sultes des deux côtés, et je ne voulais pas en rajou­ter ou qu’on m’en accable. Quoi qu’il en soit, je n’avais pas grand-chose à dire.

Ces insultes, en réalité, n’étaient qu’un prélude à ce qui est arrivé ensuite. Le réfé­ren­dum sur l’UE, ainsi que l’élec­tion de Donald Trump aux États-Unis, cinq mois après, et la ques­tion sur l’in­dé­pen­dance de l’Écosse, posée à nouveau cette semaine, ont retiré l’em­plâtre d’une bles­sure natio­nale préexis­tante, qui s’est alors mise à saigner abon­dam­ment. Toutes sortes de choses ont émergé qui avaient été enfouies pendant des années, et tout le monde choi­sis­sait soudai­ne­ment un camp. Certains, lorsque je leur disais que j’avais voté pour la sortie, me regar­daient comme si je venais de leur avouer un lourd casier judi­ciaire. Pourquoi avais-je fait ça ? Étais-je raciste ? Fasciste ? Détes­tais-je les étran­gers ? L’Eu­rope ? Je devais bien détes­ter quelque chose. Savais-je à quel point j’avais été irres­pon­sable ? Avais-je changé d’avis ? Il me fallait appa­rem­ment réflé­chir longue­ment sur mes privi­lèges.

L’érup­tion de colère qui suivit le vote, de toutes parts, était rela­ti­ve­ment surpre­nante. Ce qui m’a égale­ment surpris fut l’uni­for­mité des opinions de ceux dont je pensais parta­ger une vision du monde. La plupart des gauchistes, et des verts, avec qui j’avais proba­ble­ment passé trop de temps au fil des années, semblait s’ali­gner derrière l’UE. Les intel­lec­tuels publics, le parti des Verts, les grandes ONGs : tous ces gens, censés soute­nir le loca­lisme, la décrois­sance, le bioré­gio­na­lisme et appuyer une critique féroce du capi­ta­lisme indus­triel, se rangeaient du côté du bloc commer­cial des multi­na­tio­nales soute­nues par les banques du monde, les corpo­ra­tions et les poli­ti­ciens néoli­bé­raux. Il y avait anguille sous roche.

***

Je suis né au début des années 70. A ce moment-là, à peu près, deux forces – deux mouve­ments, si vous préfé­rez – nais­saient aussi, qui allaient façon­ner les vies de ma géné­ra­tion. L’un d’eux était le néoli­bé­ra­lisme. L’autre, l’éco­lo­gisme.

Le néoli­bé­ra­lisme était un projet écono­mique. Il visait à rempla­cer les modèles écono­miques étatistes balbu­tiants par un modèle de laissez-faire en suppri­mant toutes les « barrières commer­ciales ». Ces barrières pouvaient être des tarifs ou des taxes protec­tion­nistes ; des lois natio­nales, des coutumes locales ou des légis­la­tions envi­ron­ne­men­tales. La créa­tion de l’Or­ga­ni­sa­tion Mondiale du Commerce en 1995 fut le point culmi­nant d’un projet décen­nal, impulsé par la puis­sance écono­mique et mili­taire des États-Unis et de leurs alliés, visant à globa­li­ser – mondia­li­ser – le modèle néoli­bé­ral et à l’an­crer grâce à une loi inter­na­tio­nale.

Au début du 21ème siècle, il semblait que ce proces­sus de globa­li­sa­tion – de mondia­li­sa­tion – était à la fois inar­rê­table et presque achevé. Les partis poli­tiques de toutes obédiences s’y étaient soumis, ainsi que les experts et les écono­mistes. Au cours de son déve­lop­pe­ment, ce projet écono­mique s’était changé en un projet cultu­rel, promu par la classe qui en béné­fi­ciait, la bour­geoi­sie cosmo­po­li­taine, urbaine et tech­no­phile. Souvent quali­fiée de « globa­lisme » – ou de mondia­lisme – cette vision du monde imagine une culture plané­taire, unifiée, dans laquelle les tarifs commer­ciaux et les fron­tières natio­nales sont perçus comme autant de problèmes pour une nouvelle concep­tion hyper­ca­pi­ta­liste de la liberté. Les tradi­tions, les cultures spéci­fiques, les iden­ti­tés natio­nales, les struc­tures reli­gieuses, sociales, et bien plus – tout cela s’éva­po­re­rait au contact de la chaude lumière du libre-échange et d’une concep­tion occi­den­tale libé­rale du progrès social. Il n’y a bien que des sectaires ou des luddites pour s’op­po­ser à une si merveilleuse utopie.

Étant moi-même une sorte de luddite, j’ai écrit un livre inti­tulé « Un non, beau­coup de oui », il y a 15 ans, qui critiquait ce mondia­lisme. Il retrace la grande vague des mouve­ments anti-mondia­li­sa­tion qui avait balayé le monde à la fin du 20ème siècle, des blocages lors du sommet de Seat­tle, de Prague et de Gênes, au soulè­ve­ment des Zapa­tistes au Mexique, et aux émeutes anti-priva­ti­sa­tion en Afrique du Sud. Ce que j’ai décou­vert en enquê­tant, c’est que les plus durables de ces mouve­ments n’étaient pas alimen­tés par une rage géné­rale contre « le système », mais par un senti­ment d’ap­par­te­nance, un esprit du lieu. Un endroit que les gens aimaient, ou auquel ils se sentaient atta­chés, était menacé par des forces exté­rieures, que ce soit par des trai­tés, des corpo­ra­tions barbares ou des gouver­ne­ments oppres­sifs, et les gens se battaient alors pour défendre ce qu’ils connais­saient et ce qu’ils étaient.

Ce senti­ment de l’uni­cité des lieux et des cultures qui en émergent est ce qui m’a poussé vers l’ac­ti­visme écolo­gique pour commen­cer (en premier lieu). Depuis mon plus jeune âge, j’ai ressenti, de manière indis­tincte, que la plupart des couleurs, des beau­tés et des singu­la­ri­tés du monde étaient détruites au nom de l’argent et du progrès. Une magie ancienne, une connexion, étaient élimi­nées dans le proces­sus. Cela doit faire 20 ans que j’ai lu l’au­to­bio­gra­phie du voya­geur écri­vain Norman Lewis, inti­tulé « Le monde, le monde », et pour­tant sa dernière ligne me colle à la peau. Tandis qu’il vaga­bonde dans les collines de l’Inde, un autoch­tone étonné lui demande pourquoi il passe sa vie à voya­ger au lieu de rester chez lui. Que cherche-t-il ainsi ? « Je cherche les gens qui ont toujours été là, répond-il, et qui appar­tiennent aux endroits où ils vivent. Les autres, je ne souhaite pas les voir ».

En tant qu’é­cri­vain, de fiction ou pas, j’ai recher­ché la même chose. Mon premier livre a d’ailleurs été un voyage en quête de gens qui appar­te­naient à leur endroit. Un livre écrit en défense d’une fragi­lité mena­cée. Quelques années après, j’en ai écrit un autre, cette fois-ci à propos de l’im­pact de la mondia­li­sa­tion sur l’An­gle­terre, mon pays d’ori­gine. Depuis, j’ai écrit des nouvelles, des essais et des poèmes et tous, semble-t-il, peu importe à quel point j’es­saie de parler d’autre chose, en reviennent à cette ques­tion primor­diale : que cela signi­fie-t-il d’ap­par­te­nir à un lieu, à un peuple, à la nature, en un temps où l’ap­par­te­nance est attaquée de toutes parts ? Cela signi­fie-t-il quelque chose ? Pourquoi cela importe-t-il ?

Tout ce que je sais, c’est que ça m’im­porte. C’est pourquoi j’ai rejoint ce dont je voulais croire qu’il était un mouve­ment pouvant faire dérailler la mondia­li­sa­tion. Pendant un temps, cela a semblé possible. Puis vint le 11 septembre, et un autre genre de mouve­ment anti-mondia­li­sa­tion – l’is­la­misme violent – commença à harce­ler l’Oc­ci­dent. Les gouver­ne­ments augmen­tèrent leurs niveaux de répres­sions et les popu­la­tions s’en­fon­cèrent dans la peur. Tout devint soudai­ne­ment plus sombre.

Et rien ne semblait pouvoir arrê­ter le train néoli­bé­ral. Il conti­nuait à rouler, de plus en plus vite, jusqu’en 2008 et sa rencontre avec un mur, à pleine vitesse. Remarqua­ble­ment, il survécu au crash. Lorsque les banques furent sauvées et que les corpo­ra­tions reçurent une nouvelle série de chèques en blanc, j’ai aban­donné l’idée que quoi que ce soit chan­ge­rait jamais. Le pouvoir de l’argent parais­sait aussi absolu que la puan­teur de la corrup­tion. Peut-être que le néoli­bé­ra­lisme était inar­rê­table, après tout. Peut-être, ainsi que Marga­ret That­cher l’a fameu­se­ment affirmé, n’y a-t-il aucune alter­na­tive.

***

Le 24 juin de l’an dernier, je me suis réveillé, je me suis servi une tasse de thé et j’ai allumé mon ordi­na­teur, en me deman­dant de combien le main­tien dans l’UE avait gagné. Sur le site de la BBC, la Une semblait prendre l’écran entier : LE ROYAUME-UNI VOTE POUR SORTIR DE L’UNION EUROPEENNE. Cinq mois après, ma mati­née sembla se répé­ter. Je me levais, me servais une autre tasse de thé, et me deman­dais par combien de votes Clin­ton avait gagné, pour finir bouche bée devant la victoire de Trump. Il était clair que les pôles chan­geaient. Quelque chose se passait.

Je me souviens exac­te­ment de ce que j’ai ressenti lors de ces deux évène­ments. Il s’agis­sait d’un senti­ment qui n’avait rien à voir avec ce qui allait se passer ensuite, et qui n’était pas non plus en lien avec mes opinions concer­nant les sujets en ques­tion. Il s’agis­sait d’un senti­ment d’eu­pho­rie. J’ai soudai­ne­ment réalisé qu’au cours de la dernière décen­nie, j’avais cru, tout en préten­dant l’in­verse, en la fin de l’his­toire. Tandis qu’aujourd’­hui, la fin de l’his­toire prenait fin. Après tout, le chan­ge­ment était possible.

J’ai aussi commencé à réali­ser autre chose : le mouve­ment anti-mondia­li­sa­tion n’était pas mort. Il avait motivé le Brexit ainsi que la victoire de Donald Trump. Il avait impulsé l’as­cen­sion de Jeremy Corbyn, celle de Syriza en Grèce et de Bernie Sanders aux Etats-Unis. De diffé­rentes manières et pour diffé­rentes raisons, des coali­tions de gens se levaient contre le monde déshu­ma­ni­sant que crée l’éco­no­mie mondiale. La mondia­li­sa­tion avait appau­vri le Sud des décen­nies durant. Et c’était désor­mais l’Oc­ci­dent qu’elle appau­vris­sait, lui aussi, tandis que le mécon­ten­te­ment attei­gnait un point d’ébul­li­tion.

Cepen­dant, le chan­ge­ment est un illu­sion­niste, et il ne promet rien. Dans le temps, ceux d’entre nous qui se voulaient radi­caux se consi­dé­raient comme les troupes de choc de la bataille contre la mondia­li­sa­tion. En tant que jeune écolo, j’ava­lais les écrits d’Ed­ward Abbey, de Murray Book­chin, de Vandana Shiva, d’EF Schu­ma­cher, de James Love­lock et de Dave Fore­man. Ils étaient ceux qui construisent un futur sain, et je voulais les rejoindre. Les écolo­gistes en campagne, le mouve­ment pour la « justice sociale », les gauchistes et les verts : nous serions les héros des heures suivantes. Nos solu­tions ration­nelles contre le chan­ge­ment clima­tique, nos décons­truc­tions argu­men­tées du néoli­bé­ra­lisme, nos montagnes de preuves sur l’im­pact néga­tif des trai­tés commer­ciaux, nos exigences vertueuses en termes de justice – tout cela allait secouer la planète. Lorsqu’ils appren­draient la vérité sur le coup-monté corpo­ra­tiste en cours, les gens allaient se lever en résis­tance.

Ils se sont levés, en fin de compte, mais ce n’est pas nous qu’ils écou­taient. Le message avait trouvé un messa­ger diffé­rent. Il y a, a dit Trump lors de sa dernière appa­ri­tion télé­vi­sée pré-élec­to­rale, « une struc­ture de pouvoir mondiale respon­sable des déci­sions écono­miques qui ont privé notre classe ouvrière, et notre pays entier, de ses richesses, et qui a mis cette richesse entre les mains d’une poignée de grosses corpo­ra­tions et d’en­ti­tés poli­tiques ». Ces mots auraient pu être enten­dus dans n’im­porte quel forum social, dans n’im­porte quel rassem­ble­ment anti-mondia­li­sa­tion, ou dans n’im­porte quel festi­val écolo-gauchiste de ces vingt dernières années, tout comme sa conclu­sion stimu­lante : « La seule chose qui puisse stop­per cette machine corrom­pue, c’est vous ».

***

Dans un essai inci­sif, publié dans The Ameri­can Inte­rest en juillet dernier, le psycho­logue social Jona­than Haidt cherche à contex­tua­li­ser tout cela. Il suggère que la vieille divi­sion poli­tique gauche-droite, qui paraît bran­lante depuis des années, a été supplan­tée par une nouvelle bina­rité : le mondia­lisme contre le natio­na­lisme. Le natio­na­lisme, au sens large, a été la pers­pec­tive par défaut de la plupart des gens à la plupart des époques, parti­cu­liè­re­ment dans les endroits tradi­tion­nels. Il s’agis­sait d’une atti­tude centrée sur la commu­nauté, qui consi­dé­rait la nation, la tribu ou le groupe ethnique comme une chose de valeur, à aimer et à proté­ger. Le mondia­lisme, l’idéo­lo­gie de la bour­geoi­sie urbaine en plein essor, est plus indi­vi­dua­liste. Elle valo­rise la diver­sité et le chan­ge­ment, prio­rise les droits sur les obli­ga­tions et consi­dère le monde de manière homo­gé­néi­sante, plutôt que comme un assem­blage de parti­cu­la­ri­tés, en se présen­tant comme la culture commune plané­taire à laquelle nous appar­te­nons tous.

L’ex­plo­sion actuelle du natio­na­lisme en Occi­dent, affirme Haidt, est liée à au fait que le mondia­lisme se serait sures­timé. Diffé­rentes pers­pec­tives vis-à-vis de l’im­mi­gra­tion de masse – l’étin­celle qui a allumé le feu des deux côtés de l’At­lan­tique – permettent d’y voir plus clair. Tandis que les mondia­listes consi­dèrent la migra­tion comme un droit, les natio­na­listes la consi­dèrent comme un privi­lège. Pour un mondia­liste, les murs des fron­tières et les lois d’im­mi­gra­tions relèvent du racisme ou de la viola­tion des droits humains. Pour un natio­na­liste, ils sont la preuve d’une commu­nauté affir­mant ses valeurs et choi­sis­sant à qui accor­der la citoyen­neté. Psycho­lo­gique­ment, suggère Haidt, ce qui s’est passé en 2016 relève de ce que beau­coup de votants natio­na­listes, en Occi­dent, ont eu l’im­pres­sion que leur commu­nauté subis­sait une menace exis­ten­tielle – non seule­ment en raison de l’im­mi­gra­tion massive, mais aussi en raison des atten­tats terro­ristes isla­miques et de l’at­ti­tude mépri­sante de l’élite mondia­liste vis-à-vis de leurs préoc­cu­pa­tions quant aux deux premiers. En réponse, ils ont commencé à cher­cher des diri­geants solides pour les proté­ger. La suite, nous la connais­sons, elle se déroule en ce moment.

Tel est le pouvoir des nouveaux popu­listes. Les Stephen Bannon et les Marine Le Pen du monde ont aussi conscience de l’éner­gie destruc­trice du capi­ta­lisme mondial que la gauche, mais ils comprennent aussi ce que la gauche refuse de voir : que le cœur de la bles­sure actuelle de l’Oc­ci­dent est cultu­relle plus qu’é­co­no­mique. Les menaces envers l’iden­tité, la culture et le sens, sont ce qui alimente le tumulte moderne. Les vagues de migra­tion, les poli­tiques multi­cul­tu­relles, l’éro­sion des fron­tières, les iden­ti­tés ethniques et natio­nales chan­geantes, les attaques mondia­listes contre la culture occi­den­tale : autant de dangers qui menacent les fonde­ments de l’exis­tence.

Qui peut promettre le retour de cette soli­dité ? Certai­ne­ment pas la gauche, qui est montée dans le wagon du mondia­lisme il y a déjà long­temps, et qui s’en­thou­siasme de tout détruire, des iden­ti­tés de genre aux fron­tières natio­nales, tout en quali­fiant toute dissi­dence de discri­mi­na­tion ou de haine. Au lieu de cela, un nouveau natio­na­lisme a sauté sur l’oc­ca­sion. Comme toujours, ceux qui parviennent à toucher le vieil atta­che­ment des gens à une tribu, à un lieu et à une iden­tité – à une appar­te­nance et à un sens qui dépasse l’argent ou la raison – l’em­por­te­ront. Il s’agit peut-être de la loi d’ai­rain de l’his­toire de l’hu­ma­nité, s’il en est une.

***

Il n’a pas fallu long­temps au cabi­net de million­naires de Trump, confor­ta­ble­ment installé dans la Maison-Blanche, pour commen­cer à déman­te­ler les protec­tions envi­ron­ne­men­tales de la nation. En deux mois, l’ad­mi­nis­tra­tion a donné son feu vert à la construc­tion de deux pipe­lines pétro­liers contro­ver­sés et retiré la surveillance écolo­gique sur d’autres ; elle a annulé le plan pour le climat d’Obama, supprimé les régu­la­tions concer­nant l’eau propre et nommé secré­taire d’État un ancien diri­geant d’ExxonMo­bil. Un anti-écolo­giste forcené, Myron Ebell, qui pense que l’éco­lo­gie est « la plus grande menace contre la liberté et la pros­pé­rité du monde moderne » a été chargé de diri­ger l’équipe de tran­si­tion de Trump pour l’Agence de Protec­tion Envi­ron­ne­men­tale (EPA), qu’il souhaite abolir, et dont le budget vient d’être réduit de 25%.

Trump, lui-même, est célèbre pour son atti­tude désin­volte envers tout ce qui est à four­rure ou à feuille et qui gêne le déve­lop­pe­ment écono­mique. Le monde natu­rel a toujours été une barrière gênante pour la crois­sance écono­mique, raison pour laquelle nous nous retrou­vons face à une crise écolo­gique mondiale. Cepen­dant, l’anti-écolo­gisme de Trump, bien qu’il serve les inté­rêts corpo­ra­tistes, parle le langage du peuple. Dans son histoire, la protec­tion du monde natu­rel est un exemple parmi d’autres de la manière dont une élite mondia­liste cherche à s’en prendre aux gens ordi­naires.

L’idée selon laquelle les écolo­gistes sont une élite privi­lé­giée qui ose dire aux exploi­tés qu’ils ne peuvent pas avoir de vies décentes est un clas­sique de la propa­gande corpo­ra­tiste depuis des décen­nies. Regar­dez ces horribles élitistes, disent-ils, qui veulent vous empê­cher de profi­ter de vos vacances à l’étran­ger dure­ment gagnées et doubler le prix de vos dépla­ce­ments en voiture. Qui sont-ils pour vous dire que vous ne pouvez pas donner de jouets en plas­tiques à votre enfant pour Noël, ou manger d’avo­cats trans­por­tés par avion ? Avez-vous vu la taille de la maison d’Al Gore ? Hypo­crites !

Comme tous les sché­mas de propa­gande, celui-ci fonc­tionne parce qu’il contient un fond de vérité. Le mouve­ment écolo­giste qui a émergé en Occi­dent il y a plus de 40 ans, avec la créa­tion d’or­ga­ni­sa­tions comme Green­peace et les Amis de la Terre, et la nais­sance des partis verts à travers l’Eu­rope, a ses racines dans le monde de la conser­va­tion. Bien que sa pers­pec­tive soit plané­taire – à l’ins­tar de tout mouve­ment véri­ta­ble­ment écolo­gique – ses actions sont souvent locales ou natio­nales. « Penser globa­le­ment, agir loca­le­ment », un des plus effi­caces des premiers slogans du mouve­ment, appa­raît rétros­pec­ti­ve­ment comme une belle combi­nai­son du meilleur des élans natio­na­liste et mondia­liste.

Ces temps-ci, toute­fois, ainsi que le Brexit l’ex­pose, les poli­tiques envi­ron­ne­men­tales sont le fait de la classe mondia­liste. Avec leurs grands plans Marshall écolos et leur discours de soute­na­bi­lité et de carbone, les écolo­gistes d’aujourd’­hui paraissent loin des préoc­cu­pa­tions de tous les jours. Les porte-paroles des verts et les acti­vistes sont rare­ment issus des classes les plus touchées par la mondia­li­sa­tion. Les verts se sont ferme­ment insé­rés dans le camp de la gauche mondia­liste. Aujourd’­hui, alors que le retour de bâton prend de l’am­pleur, ils se retrouvent du mauvais côté de la divi­sion.

Tout ceci peut paraître sinistre d’un certain point de vue, mais ça ne l’est pas. Bien que l’éco­lo­gisme ait changé le monde au cours des quatre dernières décen­nies, ces dernières années, il commençait à se perdre. A travers des exigences de plus en plus irréa­listes d’ac­tions mondiales vis-à-vis du chan­ge­ment clima­tique, des mani­festes chimé­riques appe­lant à des déploie­ments plané­taires de tel ou tel éco-méga­plan, la promo­tion de parcs éoliens ou de centrales solaires énormes causant plus de dégâts au monde natu­rel qu’ils n’en évitent, tout cela en marte­lant depuis 40 ans qu’il y a « 40 mois pour sauver le monde » : quelque chose ne tour­nait pas rond.

Certains de ces nouveaux popu­listes espèrent sans doute faire sonner le glas du mouve­ment écolo­giste, mais au lieu de cela, nous devrions peut-être en tirer une leçon. Ce que Haidt appelle natio­na­lisme n’est qu’un nouveau nom pour un vieux besoin : le besoin d’ap­par­te­nir. Spéci­fique­ment, le besoin d’ap­par­te­nir à un endroit dans lequel nous pouvons nous sentir chez nous. Le fait que ce besoin puisse être exploité par des déma­gogues ne signi­fie pas qu’il soit lui-même mauvais. Staline a construit des Goulags sur le dos d’une quête natio­nale d’éga­lité, mais cela ne signi­fie pas qu’il nous faille aban­don­ner cet objec­tif d’éga­lité.

L’at­taque anti-mondia­liste contre les verts est un coup de semonce. Il expose le fait que les idées écolo­gistes sont trop souvent deve­nues un signe osten­ta­toire de vertu pour la bour­geoi­sie lour­de­ment carbo­née, qui boit son café équi­table et biolo­gique tout en atten­dant son vol trans­at­lan­tique à l’aé­ro­port. Le mondia­lisme vert a été inté­gré dans la machine de crois­sance ; en tant que notion confor­table pour ceux qui ne veulent pas vrai­ment chan­ger grand-chose.

Que se passe­rait-il si l’éco­lo­gie se recons­trui­sait elle-même – ou était recons­truite par l’époque ? A quoi ressem­ble­rait un natio­na­lisme vert ingénu ? Vous voulez proté­ger et choyer votre terre natale – bien, alors, vous voudrez égale­ment proté­ger et choyer ses forêts et ses cours d’eau. Vous voudrez proté­ger ses blai­reaux et ses couguars. Quoi de plus patriote ? Il ne s’agit pas du genre de natio­na­lisme que Trump encou­rage, mais c’est préci­sé­ment ce qu’il faut comprendre. Pourquoi ceux qui veulent proté­ger un monde natu­rel assiégé devraient-ils permettre à des milliar­daires déve­lop­peurs de les cari­ca­tu­rer comme étant élitistes ? Pourquoi ne pas ripos­ter – sur ce qu’ils consi­dèrent être leur terri­toire ?

Cela a déjà été fait. La nation qui nous a donné Trump nous a égale­ment donné Teddy Roose­velt, un autre président répu­bli­cain et popu­liste, mais qui consi­dé­rait que l’iden­tité des États-Unis était liée à la protec­tion, et non au pillage, de ses régions sauvages. Roose­velt a créé un des plus impor­tants systèmes de protec­tion et de parcs natio­naux au monde, utili­sant sa prési­dence pour préser­ver 230 millions d’acres de terre. « Nous avons hérité du plus glorieux des héri­tages qu’un peuple puisse rece­voir, a-t-il écrit, et chacun de nous doit jouer son rôle si nous voulons démon­trer que la nation est digne de cette heureuse chance ». La protec­tion de la nature, selon Roose­velt, était un acte patrio­tique.

Si je devais trans­mettre une chose que j’ai apprise de mes années de campagnes écolo­giques, ce serait la suivante : toute tenta­tive de protec­tion de la nature de la pire des préda­tions humaines doit parler aux gens où ils sont. Elle doit nous faire sentir que le monde natu­rel, le royaume non-humain, n’est pas un obstacle sur la voie du progrès mais fait partie de la commu­nauté dont nous devrions prendre soin ; qu’il fait partie de notre droit de nais­sance. En d’autres termes, nous devons lier notre iden­tité écolo­gique à notre iden­tité cultu­relle.

A l’époque des drones et des robots, cette notion peut sembler légère voire même ridi­cule, et pour­tant elle a été la prin­ci­pale manière de perce­voir le monde pour la plupart des cultures indi­gènes à travers l’his­toire. Dans la résis­tance contre le pipe­line du Dakota Access, que Trump a récem­ment auto­risé, et où les Sioux de Stan­ding Rock ainsi que des milliers de mili­tants conti­nuent à s’op­po­ser à la construc­tion d’un oléo­duc pétro­lier à travers un terri­toire amérin­dien, nous voyons peut-être quelques signes de ce à quoi cette fusion des appar­te­nances humaines et non-humaines ressemble aujourd’­hui ; une défense à la fois du terri­toire et de la culture, au nom de la nature, et de l’amour.

Le mondia­lisme est une idéo­lo­gie déra­ci­née de l’ère des combus­tibles fossiles, qui finira avec lui. Mais les natio­na­lismes belliqueux qui la défient aujourd’­hui ne nous donnent pas de meilleures réponses sur la manière de vivre bien avec le monde natu­rel que nous avons dési­gné comme un ennemi. Notre plus ancienne iden­tité nous anime encore, que nous le sachions ou pas. Comme le renard dans le jardin ou l’oi­seau dans l’arbre, nous sommes tous les animaux d’un lieu. Si nous avons un futur, cultu­rel ou écolo­gique – ce qui revient au même, en fin de compte – il relève d’une qualité d’at­ten­tion et de défense des choses aimées. Le reste ne concerne que les oiseaux, et les renards, aussi.

Paul King­snorth


Traduc­tion : Nico­las Casaux

antimondialisation antimondialisme globalisme mondialisation mondialisme nationalisme

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Cancel Laisser un commentaire

  1. Bel article
    Celui-ci m’amène tout de même à me poser la question suivante :
    Une lutte locale par des locaux peut-elle avoir autant d’ampleur et donc d’impact qu’une lutte d’envergure nationale, certes plus difficile à mettre en œuvre ?
    Qu’en pensez-vous ?

  2. Quentin, cette déchirure qui s’est imposée entre luttes locales et luttes globales, n’a pas lieu d’être : mille luttes locales bien coordonnées auront toujours plus de poids qu’une seule lutte globale, autant sur le plan de l’impact que de la résilience. La question est de coordonner les luttes (pas de les faire converger, car après, une fois isolées de ce que sont leurs combats et leurs réalités, elles n’ont plus rien à se dire).