web analytics

Élection présidentielle 2017 : le naufrage continue (& non, Mélenchon ne diffère pas vraiment des autres)

« Je ne crains pas le suffrage univer­sel : les gens vote­ront comme on leur dira. »

— Alexis de Tocque­ville

En mars (2017), Jean-Claude Michéa écri­vait que « C’est donc unique­ment la victoire inat­ten­due du that­ché­rien François Fillon (victoire essen­tiel­le­ment due aux effets pervers de ce nouveau système des « primaires » importé de manière irré­flé­chie des États-Unis) qui a rapi­de­ment conduit cette frac­tion de l’élite diri­geante – et donc, à sa suite, la grande majo­rité du person­nel média­tique – à repor­ter, par défaut, tous ses espoirs sur cette candi­da­ture d’Em­ma­nuel Macron qui ne devait pour­tant être défi­ni­ti­ve­ment acti­vée, au départ, que quelques années plus tard et dans des condi­tions poli­tiques beau­coup plus propices et mieux prépa­rées ».

La victoire d’Em­ma­nuel Macron, candi­dat de l’élite finan­cière, des banques, et donc des médias, n’est pas une surprise, mais une nouvelle preuve de l’ef­fi­ca­cité de la propa­gande, et de l’in­gé­nie­rie sociale. Dans un récent entre­tien pour le plus célèbre des quoti­diens de France, dont les proprié­taires (Niel, Bergé) soutiennent Macron, Julien Coupat et Mathieu Burnel rappe­laient, à propos des élec­tions prési­den­tielles, qu’elles « n’ont jamais eu pour fonc­tion de permettre à chacun de s’ex­pri­mer poli­tique­ment, mais de renou­ve­ler l’adhé­sion de la popu­la­tion à l’ap­pa­reil de gouver­ne­ment, de la faire consen­tir à sa propre dépos­ses­sion. Elles ne sont plus désor­mais qu’un gigan­tesque méca­nisme de procras­ti­na­tion. Elles nous évitent d’avoir à penser les moyens et les formes d’une révo­lu­tion depuis ce que nous sommes, depuis là où nous sommes, depuis là où nous avons prise sur le monde. S’ajoute à cela, comme à chaque prési­den­tielle dans ce pays, une sorte de résur­gence mala­dive du mythe natio­nal, d’au­tisme collec­tif qui se figure une France qui n’a jamais existé ».

Pas la peine de s’at­tar­der sur les Macron, Fillon, Le Pen, qui repré­sentent gros­siè­re­ment la droite, la frac­tion sociale des zombi­fiés, pour lesquels on ne peut plus grand-chose. Attar­dons-nous sur le cas de Jean-Luc Mélen­chon, parce qu’il incar­nait, lors de cette élec­tion, le prin­ci­pal candi­dat de la gauche naïve, celle qui fantasme encore. De la gauche qui espère, qui croit toujours aux insti­tu­tions établies, qui pense qu’il est possible de pertur­ber les plans de la corpo­ra­to­cra­tie mondiale à l’aide de ce qu’elle perçoit toujours et encore, à tort, comme un outil de contrôle popu­laire, tandis qu’en réalité c’est elle que cet outil sert à contrô­ler. Le vote à l’élec­tion prési­den­tielle, en tant qu’illu­sion de parti­ci­pa­tion et de déci­sion réelle de ceux qui votent vis-à-vis de la poli­tique du pays où ils vivent, en tant qu’a­libi faus­se­ment démo­cra­tique, garan­tit encore la paix sociale, et permet aux véri­tables diri­geants de nos socié­tés indus­trielles de conti­nuer à manœu­vrer comme bon leur semble.

Dans leur entre­tien pour Le Monde, Julien Coupat et Mathieu Burnel ajou­taient, à propos du candi­dat des « insou­mis », que : « Jean-Luc Mélen­chon n’est rien, ayant tout été, y compris lamber­tiste. Il n’est que la surface de projec­tion d’une certaine impuis­sance de gauche face au cours du monde. Le phéno­mène Mélen­chon relève d’un accès de crédu­lité déses­péré. Nous avons les expé­riences de Syriza en Grèce ou d’Ada Colau à la mairie de Barce­lone pour savoir que la « gauche radi­cale « , une fois instal­lée au pouvoir, ne peut rien. Il n’y a pas de révo­lu­tion qui puisse être impul­sée depuis le sommet de l’État. Moins encore dans cette époque, où les États sont submer­gés, que dans aucune autre avant nous. Tous les espoirs placés en Mélen­chon ont voca­tion à être déçus. […] La viru­lence même des mélen­cho­nistes atteste suffi­sam­ment de leur besoin de se convaincre de ce qu’ils savent être un mensonge. On ne cherche tant à conver­tir qu’à ce à quoi l’on n’est pas sûr de croire ».

Mais la gauche qui vote Mélen­chon n’est pas simple­ment naïve parce qu’elle croit encore au vote. Le fait qu’elle croie au vote n’est que la partie émer­gée de l’ice­berg des fantasmes auxquels elle adhère encore — à l’ins­tar du reste de l’élec­to­rat —, impli­ci­te­ment et insi­dieu­se­ment colpor­tés par la culture domi­nante, qui en pétrit chaque enfant depuis l’école primaire.

Une bonne partie de la gauche qui vote Mélen­chon croit, comme lui, encore dur comme fer au « progrès », au bien-fondé du délire tech­no­lo­gique et expan­sion­niste de nos socié­tés indus­trielles. Mélen­chon, rappe­lons-le, souhaite que l’in­dus­trie du jeu vidéo « devienne une indus­trie de pointe de la patrie », il soutient cette catas­trophe program­mée qu’est l’école numé­rique (« Il faut que nos jeunes à l’école apprennent le voca­bu­laire de la tech­nique du numé­rique comme on a appris la gram­maire hier, parce que c’est la langue de demain. Il faut qu’ils apprennent les tech­niques qui permettent au numé­rique de fonc­tion­ner »), il célèbre la conquête spatiale (« si nous voulons conti­nuer à occu­per les orbites basses autour de la Terre… ») et son « écono­mie de l’es­pace », et se féli­cite du fait que la France possède le deuxième terri­toire mari­time du monde (« Nous avons de l’or bleu entre les mains »), par lequel sera possible « l’ex­pan­sion des Français », puisque « nous pour­rons être les premiers, par notre science, notre tech­nique à la fois » à décou­vrir, à « mettre au point les machines qui produisent de l’éner­gie grâce au mouve­ment de la mer, qui est gratuit et infini aussi long­temps que la lune sera là ». Le plus insensé et le plus ridi­cule, c’est qu’ainsi Mélen­chon se permet, en plus de promou­voir un indus­tria­lisme vert oxymo­rique, et afin de surfer sur la nouvelle vague des préoc­cu­pa­tions écolo­giques désor­mais offi­cielles, d’as­so­cier l’idée de “décrois­sance” avec des velléi­tés expan­sion­nistes et déve­lop­pe­men­tistes.

Les promesses de Mélen­chon d’un avenir écolo­gique ET indus­triel, haute­ment tech­no­lo­gique ET démo­cra­tique, sont à rappro­cher de celles d’Al Gore, ou encore de la propa­gande que l’on retrouve dans le dernier film docu­men­taire de Leonardo DiCa­prio (« Avant le déluge »). Tous sont les fervents promo­teurs d’un concept absurde, celui du « déve­lop­pe­ment durable »  — rebap­tisé « règle verte  » dans le camp de Mélen­chon, par souci d’ori­gi­na­lité — dont on sait depuis déjà 40 ans qu’il n’est qu’une masca­rade rhéto­rique permet­tant à la société indus­trielle de justi­fier sa fuite en avant, à l’aide d’une garan­tie selon laquelle ça ira mieux demain (grâce au progrès tech­no­lo­gique, à la science, grâce aux éoliennes, aux hydro­liennes, aux panneaux solaires, aux inci­né­ra­teurs de biomasse — qui sont éton­nam­ment moins mis en avant, bien que consti­tuant la première source d’éner­gie renou­ve­lable en Europe —, aux voitures élec­triques, et aux ampoules basse consom­ma­tion).

Des foutaises, bien évidem­ment. Il y a plus d’un siècle, des discours simi­laires étaient déjà tenus, qui promet­taient les mêmes stupi­di­tés — qui vantaient pareille­ment les mérites de l’in­no­va­tion tech­no­lo­gique, des machines, et du progrès, présenté comme le salut de l’hu­ma­nité —, dont on a pu, ou dont on aurait dû, depuis long­temps, consta­ter qu’elles n’étaient que mensonges. Yves Guyot, jour­na­liste, écono­miste et parti­san du libre-échange, en 1867 : « L’in­ven­tion détruira l’ef­fort et donnera la satis­fac­tion ; les inté­rêts oppo­sés devien­dront harmo­niques ; à l’uti­lité onéreuse succé­dera l’uti­lité gratuite. C’est la machine qui a détruit l’es­cla­vage ; ce sera elle qui détruira le prolé­ta­riat. Là est la loi du progrès ». 150 ans après, le fantôme de Pepper de Mélen­chon (le soi-disant holo­gramme qui n’en est pas un) profère toujours les mêmes bali­vernes. Et pour­tant, 150 ans après, l’état de la planète, pire que jamais, ne cesse d’em­pi­rer, à l’image des inéga­li­tés sociales. D’ailleurs, les campagnes élec­to­rales virtuelles à coups « d’ho­lo­grammes », de vidéos YouTube et de Tweets en masse feraient presque oublier les impacts écolo­giques désas­treux des « nouvelles tech­no­lo­gies » et l’ex­ploi­ta­tion de dizaines de millions de prolé­taires chinoises qui pour­raient vous en dire un bout sur la soi-disant « nouvelle écono­mie imma­té­rielle ».

Il n’est pas possible de tout avoir. Le « déve­lop­pe­ment durable » détruit la planète aussi sûre­ment que le déve­lop­pe­ment tout court. Les seuls « progrès » obser­vables sont ceux de l’alié­na­tion du monde natu­rel et de sa dégra­da­tion, toujours plus pous­sés, ainsi que de la dépen­dance toujours accrue à la machine indus­trielle et à ses infra­struc­tures. Non, il n’est pas possible d’al­lier indus­tria­lisme et écolo­gie, pas plus qu’une société qui dépasse une certaine taille, humaine, et donc rela­ti­ve­ment petite, ne peut être démo­cra­tique.

Les élec­tions prési­den­tielles de 2017 nous rappellent simple­ment ce qu’on savait déjà, à savoir que l’im­mense majo­rité des Français — les mélen­cho­nistes, comme les autres — demeure hypno­ti­sée par les illu­sions progres­sistes d’une civi­li­sa­tion destruc­trice (et suici­daire) mondia­li­sée, qui « n’est plus qu’un véhi­cule gigan­tesque, lancé sur une voie à sens unique, à une vitesse sans cesse accé­lé­rée. Ce véhi­cule ne possède malheu­reu­se­ment ni volant, ni frein, et le conduc­teur n’a d’autres ressources que d’ap­puyer sans cesse sur la pédale d’ac­cé­lé­ra­tion, tandis que, grisé par la vitesse et fasciné par la machine, il a tota­le­ment oublié quel peut être le but du voyage », pour reprendre Lewis Mumford. Et effec­ti­ve­ment, depuis la pers­pec­tive anti-indus­trielle, anti-civi­li­sa­tion, qui est là nôtre, et pour para­phra­ser Mumford, nous nous trou­vons face à un lévia­than-machine en expan­sion conti­nue depuis des siècles, enser­rant désor­mais la planète entière de ses tenta­cules corro­sives, n’ayant aucu­ne­ment (ou si peu) conscience de son carac­tère destruc­teur, inca­pable de chan­ger de trajec­toire, et même de frei­ner. Mumford encore : « Assez curieu­se­ment on appelle progrès, liberté, victoire de l’homme sur la nature, cette soumis­sion totale et sans espoir de l’hu­ma­nité aux rouages écono­miques et tech­niques dont elle s’est dotée ».

Bien sûr, la réali­sa­tion de ce que toutes ces préten­tions de progrès et ces promesses d’em­bel­lies sont autant de mensonges et d’illu­sions est parti­cu­liè­re­ment déran­geante. Ce qu’elle implique requiert infi­ni­ment plus que de simples ajus­te­ments tech­niques, que de simples réformes sociales. Elle nous enseigne que la majeure partie de l’hu­ma­nité fait fausse route depuis un certain temps. Il y a plus de 120 ans, Gustave Le Bon consta­tait déjà luci­de­ment, dans son livre “La psycho­lo­gie des foules”, que

« Depuis l’au­rore des civi­li­sa­tions les foules ont toujours subi l’in­fluence des illu­sions. C’est aux créa­teurs d’illu­sions qu’elles ont élevé le plus de temples, de statues et d’au­tels. Illu­sions reli­gieuses jadis, illu­sions philo­so­phiques et sociales aujourd’­hui, on retrouve toujours ces formi­dables souve­raines à la tête de toutes les civi­li­sa­tions qui ont succes­si­ve­ment fleuri sur notre planète. C’est en leur nom que se sont édifiés les temples de la Chal­dée et de l’Égypte, les édifices reli­gieux du moyen âge, que l’Eu­rope entière a été boule­ver­sée il y a un siècle, et il n’est pas une seule de nos concep­tions artis­tiques, poli­tiques ou sociales qui ne porte leur puis­sante empreinte. […] L’illu­sion sociale règne aujourd’­hui sur toutes les ruines amon­ce­lées du passé, et l’ave­nir lui appar­tient. Les foules n’ont jamais eu soif de véri­tés. Devant les évidences qui leur déplaisent, elles se détournent, préfé­rant déifier l’er­reur, si l’er­reur les séduit. Qui sait les illu­sion­ner est aisé­ment leur maître ; qui tente de les désillu­sion­ner est toujours leur victime. »

La civi­li­sa­tion (indus­trielle) est inca­pable de se corri­ger. Elle ne chan­gera pas, d’elle-même, de trajec­toire. Elle ne cessera de nuire qu’une fois entiè­re­ment effon­drée. Et cela dépend de nous, et de vous.

Nico

Share

15 Comments on "Élection présidentielle 2017 : le naufrage continue (& non, Mélenchon ne diffère pas vraiment des autres)"

  1. Bon, c’est bien tout ça, je suis d’accord avec votre analyse. Mais concrètement aucun parti politique ne viendra la soutenir, aucun ne préviendra les catastrophe à venir, aucun n’apportera les changements civilisationnels nécessaires. Alors, en attendant que l’effondrement vienne nous forcer la main, vaut il mieux vivre avec Mélenchon ou avec Macron/Fillon/LePen? Je pense qu’avec le premier, la falaise d’où nous tomberons sera un peu moins haute, nous serons un poil mieux préparés.

    • Eh bien, si vous pensez qu’avec Mélenchon, “la falaise d’où nous tomberons sera un peu moins haute, nous serons un poil mieux préparés”, alors vous n’êtes pas d’accord avec notre analyse. On s’échine à faire remarquer que son programme vise aussi à continuer tout ce qui pose problème, avez-vous remarqué ?

      • Article très intéressant mais pas vraiment agréable, du moins en ce qui me concerne. Il n’est pas agréable car il me projette inévitablement dans une zone d’inconfort(matériel et immatériel). Le fait d’imaginer une société désindustrialisée vient en confrontation directe de l’idée qu’on nous met dans la crane depuis la naissance qui est que notre confort actuel est dut aux innovations technologiques qui sont elles-mêmes dépendantes des innovations technologiques passées et produites à grande échelle afin de les rentabiliser. Donc il me semble que si l’on arrête l’industrie, on arrête le progrès et de facto on réduit le confort et son accessibilité aux plus grand nombre, ce qui n’engagera probablement pas grand monde vers une réflexion en ce sens. Je suis en train de me rendre compte que j’ai beaucoup de mal à imaginer une société ne fonctionnant pas sur un modèle industriel, on peut dire qu’ils ont bien fait le boulot.

  2. Au moins, avec le pire du pire, on aura peut-être moins à attendre.
    Un “grand soir”, ça peut être tellement pénible avant une douce et tendre nuit. La drogue extrème ou l’extrème drogue, depuis quelques années d’échantillons gratuits, y a que ça de vrai : on sait ou on va, pas de suprises, ça cogne (et ce sera de la salubrité) ou ça nous laissera toujours du temps et de l’énergie pour nous préparer au déclin.
    😉

  3. Vos articles sont intéressants et défendent un point de vue atypique et radical. Je ne vais pas défendre Mélenchon ici, votre critique est juste.

    Cependant, n’est-ce pas un peu catégorique de disqualifier toute société industrielle? Soyons clairs, la société industrielle dans laquelle nous vivons nous mène tout droit à l’abîme comme en témoignent toutes les catastrophes écologiques en cours, je ne conteste pas ce point évidemment.

    Mais n’est-il pas possible d’imaginer une société industrielle raisonnée, je veux dire débarrassée de la pulsion consumériste propre au capitalisme? Admettons que l’on mette en place une telle société hors du cadre capitaliste, il serait tout de même bienvenu de disposer d’une industrie (locale et à petite échelle) pour par exemple assembler des vélos? Fabriquer des verres?

    • Oui. Mais, dans ce cas, vous redonnez à “industrie” son sens ancien, qui se rapproche de l’artisanat. Ce qui est complètement passé sous silence aujourd’hui, dans le mainstream, et dans les discussions sur la démocratie (et sur l’écologie) c’est la critique de la technique. Une société “high-tech” démocratique, très franchement, par définition, par essence, c’est très difficilement concevable. Impossible. Une contradiction dans les termes. Les hautes technologies requièrent une spécialisation poussée, une hiérarchie sociale importante, etc. Donc, pour en revenir à l’idée d’une petite industrie, locale et à petite échelle, oui, et donc low-tech. Et donc appelons-la artisanat pour faire la distinction d’avec le sens moderne d’industrie (qui sous-entend et implique grande échelle, spécialisation, division, etc.).

      • Oui, une industrie “low-tech” qu’on appellerait alors artisanat est une vision convaincante. Effectivement, la critique de la technique, pourtant fondamentale lorsqu’on parle d’écologie est la grande absente des débats.

        Je également suis d’accord pour dire qu’une société “High-tech” est forcément inégalitaire du fait des spécialisations poussées qu’elle implique. Pour autant, elle ne serait pas forcément antidémocratique il me semble: on pourrait imaginer des collectifs de productions où chacun effectue une tâche spécialisé avec un salaire différent tout en disposant d’un doit de regard / vote sur toutes les décisions stratégiques ou économique à prendre. Je ne dis pas que ce soit souhaitable, je préfère sans hésitation l’idée d’une société “low-tech”, c’est juste une remarque.

  4. Frédéric Wolff | 28 avril 2017 at 7 h 15 min | Répondre

    En tous points d’accord avec votre analyse. Le 26 avril dernier, j’envoyais ce texte en commentaire sur le site de Fabrice Nicolino, Planète sans visa :

    Le grand vainqueur de ces élections porte un nom : l’illusion. Il faut croire qu’elle est tenace. Nous nous y accrochons comme le naufragé se tient à l’ancre de son navire en perdition, et finit par être emporté avec elle dans le fond des abîmes.
    Cette fois, ça va changer, une nouvelle tête à l’Elysée et vous allez voir, en attendant, place au spectacle, divertissement garanti, esclandres et suspenses assurés, le meilleur en boucle, en hologrammes autant de fois qu’il est possible.
    On pourrait en rire, d’ailleurs cela arrive, même si ce rire étrangle, parce que très vite, la catastrophe revient hanter la conscience, parce que ce qui se dit est d’une telle insignifiance face aux enjeux, que la sidération laisse sans voix – et, pour ma part, sans voix à donner à auncun(e) prétendant(e) au pouvoir d’Etat.
    Dans ces débats tronqués, ce qui fait de nous des vivants sur une terre habitable, devient accessoire. La beauté, les êtres sensibles, le miracle qu’est la vie, plus rien n’a vraiment d’importance. Priorité à la relance, à la science et à la technique, aux innovations numériques, à l’industrialisation du monde, à sa marchandisation, à la croissance, à la conquête de nouveaux espaces : le ciel, la mer, la réalité et l’humanité augmentées… Le transhumanisme rebaptisé « L’humain d’abord » par certains, il fallait oser !
    Surtout, ne jamais parler de limites. Ne pas mettre en question notre mode de vie. Il n’est pas négociable. Mais pas d’inquiétude, le grand défi écologique sera relevé, grâce à la transition, la planification, peu importe le nom qu’on lui donne. Il sera remporté grâce à ce qui, précisément, détruit le monde : l’imaginaire prométhéen, la fuite en avant technologique, industrielle, consumériste, technocratique… On peut toujours appeler à la rescousse les énergies dites renouvelables pour assouvir cette croissance sans limite et se payer une image d’écolo. C’est vraiment se payer la tête du monde, pour rester poli. Le numérique, pour ne prendre que cet exemple, demande des terres rares qui finiront par manquer. Sans parler des ressources énergétiques exponentielles consommées par ces technologies, des déchets toxiques, des mines empoisonnant les sols et les nappes, des ondes nocives, des esclaves des bagnes industriels, des matériaux nécessaires à la fabrication des éoliennes, des panneaux photovoltaïques…
    A ce stade, ce n’est plus de la contradiction, mais de la schizophrénie. Le déni est en passe de devenir de la forclusion.
    Non seulement, l’impuissance du politique est devenue massive, mais en plus, aux maux qui rongent nos sociétés, il en ajoute un autre : le leurre. Les élections ne sont rien d’autre qu’un jeu de dupes, un troc tacite : notre consentement contre une dose d’illusions.
    En ce sens, le politique ne fait guère que suivre – tout en la précédant aussi, hélas – la grande masse que nous sommes, et qui n’a pas vraiment envie de prendre la mesure du désastre, et encore moins des changements qui nous incombent pour y faire face. Autant déléguer à d’autres le soin de faire – ou plutôt de ne pas faire – à notre place et, quand l’heure du désenchantement aura sonné, les remplacer par de nouveaux illusionnistes. Et comme il faut donner envie d’y croire, le spectacle de cirque nous sera offert, dissimulant bien mal les batailles d’égos, les calculs misérables, les enjeux futiles. Et, s’il le faut, nous faire peur, pour mieux nous faire adhérer et pour faire diversion.
    Pendant ce temps, le saccage en règle peut continuer, les espèces peuvent s’éteindre une à une, les plus pauvres succomber la faim au ventre, le chaos climatique rendre inhabitable des régions entières, l’eau des rivières et de la mer mourir tout comme les terres agricoles.
    Je sens venir la question : Et toi, tu proposes quoi ? Concrètement ? Quelles mesures, quels moyens, quelles échéances ?
    Je n’ai pas de programme, et encore moins de groupies et d’hologramme. Je n’ai qu’une modeste intuition. Ce qui nous incombe, c’est de reprendre possession de nos imaginaires, sans calculs, sans attente. La bataille à mener est avant tout celle des idées et de la langue. D’elle seule pourra venir un soulèvement des cœurs et des actes en conscience. Nous avons à conquérir quelque chose de beaucoup plus vaste que l’espace, les océans ou la technologie : l’autonomie de notre pensée, de nos savoirs et de nos vies.

    • Excellent, merci.

    • Bonsoir votre analyse est très intéressante ! Avez-vous un blog ou un compte facebook ?
      Bien amicalement
      Françoise condamin lhermet

      • Frédéric Wolff | 1 mai 2017 at 16 h 01 min | Répondre

        Françoise,
        Merci pour votre mot.
        Je n’ai ni blog, ni compte Facebook, ni smartphone… J’entretiens avec la technologie un rapport litigieux. J’essaie de m’en passer, sans y parvenir entièrement. Je sais pourtant les destructions massives auxquelles elle participe, ainsi que les dépendances qu’elle entretient. J’ai passé l’âge de la tenir pour neutre. Elle s’insère dans un système technicien nuisible à mes yeux, quels que soient nos « bons usages » inséparables du pire. Mais bon, c’est un sujet qui mériterait de nombreux développements dont ce site s’est largement fait l’écho, du reste.
        Bien à vous.

        • Si je puis me permettre, s’en passer, à part être très fier de soi, ça apporte moins que l’utiliser à des fins militantes. L’injonction de l’ermite qui doit être pur et ne pas utiliser les hautes technologies pour légitimement les critiquer est une absurdité enfantine. Et impossible. J’aime beaucoup les quelques textes de votre plume que j’ai lus sur le site de Nicolino. Continuez.

  5. Je suis d’accord avec vous mais il y a tout de même une chose positive dans le programme de Mélenchon c’est la conversion de l’agriculture pour une agriculture biologique locale . L’agriculture et l’industrie agroalimentaire représentent une tres grande part des émissions de CO2 , et manger est tout de même notre besoins de base . Si on revenait à une agriculture paysanne bio , on aurait déjà bien progressé . Pour l’industrie , il me semble que le manque de pétrole provoquera la fin de l’industrie telle que nous la connaissons . La fin du pétrole provoquera aussi la fin des engrais chimiques et pesticides et il faut s’y préparer longtemps avant .

  6. Nathalie Peters, le mieux est l’ennemi du bien. C’est l’agriculture bio et locales des âges passés qui nous a fait déforester 80% de la France. Ne pas remettre en question l’agriculture toute entière, c’est ne pas affronter le fait qu’elle est un modèle suicidaire (qui a d’ailleurs poussé plusieurs civilisations à disparaitre) : un groupe vivant d’agriculture a un taux de natalité élevé, ce qui induit que tôt ou tard, il fera face à deux problèmes : des famines et une expansion nécessaire de son territoire pour nourrir toutes les bouches, ce qui ne fera que repousser et aggraver le problème, sans compter la destruction des territoires sauvages que ça induit.

  7. L’article ainsi que les commentaires sont des plus intéressants… mais, aboutissent à une impasse. Chacun prend le problème selon ses propres sensibilités, c’est normal et il en est tjr ainsi: l’un explicite très bien l’insensé de nos “progrès” divers qui n’ont fait que nous amener à un monde devenu invivable; l’autre nous explique tout aussi bien l’absurdité d’une économie “high-tech” au profit d’une économie “low-tech”; et la question de l’agriculture dévastatrice est tout aussi bien exposée…
    on pourrait ainsi continuer à pointer les dysfonctionnements multiples qui nous ont menés à l’inéluctable où nous sommes auj’hui… et d’une certaine manière, continuer (pour certains en tt cas) à tourner en rond psq chaque approche paraît perspicace, justifiée et correcte…
    sauf à nous poser la seule question qui me semble oubliée ou non abordée (consciemment ou non?) à travers ces propos, et qui n’est autre que: le sens de la vie…

    passer son temps à énumérer les multiples raisons qui font que l’issue de ce que l’on voit se mettre en place sous nos yeux ne peut être que fatale, n’est à mes yeux que le premier pas qui devrait nous mener à poursuivre la réflexion et avoir le courage de regarder les choses bien en face… pour parvenir à une analyse froide et détachée, mais lucide de tout ce qui a mené l’espèce humaine là où elle est… et qui devrait dès lors nous éclairer définitivement quant à la réponse à donner à cette question fondamentale d’entre toutes…

    pour ma part, j’en suis arrivé à la conclusion suivante: la vie (en elle-même) n’a aucun sens… et probablement que de manière svt inconsciente, nous le percevons, mais avons bcp de difficulté à l’admettre… raison pour laquelle chacun d’entre nous tente désespérément de lui en donner un, en fonction de ses propres intérêts (ou sensibilités si le mot “intérêts” est tendancieux pour certains)…
    et il y a matière à lui en donner… que ce soit à travers l’amour, l’art, l’imagination, la création, l’entraide, la solidarité, l’observation de la nature, bref… il ne manque pas de cause ou de raison de donner du sens à la vie qui nous est tombée dessus (ou dans laquelle nous sommes tombés) sans qu’on lui demande rien… mais, fondamentalement, partir du non-sens de la vie permettrait sans doute de ne pas nous tromper sur les voies à emprunter pour tenter d’en corriger les dérives actuelles…
    à l’inverse, penser qu’elle aurait un sens (ce que l’on nous assure depuis le berceau, et quelles que soient les cultures dans lesquelles nous grandissons) ne peut mener qu’aux catastrophes auxquelles nous assistons et qui vont sans doute se multiplier et s’accélérer vu nos “progrès technologiques” et la surpopulation d’une espèce dont l’espace vital est à court terme, condamné…
    il semble donc que nous nous trompions depuis le départ (sinon et en tte logique, nous n’en serions pas là où nous en sommes!)

    en d’autres mots, oui nous sommes condamnés (je parle de l’espèce humaine) mais de ttes façons, dès la naissance, nous le sommes par le principe même de cette vie dont la seule issue est la mort, alors… en soi, ce n’est rien de grave, c’est juste absurde, ce qui me fait penser que la vie en soi n’a vrmt aucun sens…!

    et ce qui me fait sourire quand j’entends la plupart parlant de “sauver la planète”… qui se gausse de l’espèce humaine, ayant tourné sans elle au départ et continuant à tourner après elle, quitte à mettre qqs millions d’années pour nettoyer ce que nous lui aurons laissé comme héritage pollué…
    AUCUN SENS, vous dis-je…!

Leave a comment

Your email address will not be published.


*