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La science, nouvelle religion de l’âge industriel (par Guillaume Carnino)

Nous reproduisons ici un extrait de la conclusion du livre de Guillaume Carnino, « L'invention de la science : la nouvelle religion de l'âge industriel », publié chez Seuil, en 2015. Parce qu'il est important d'exposer la science, argument d'autorité suprême utilisé par les classes dirigeantes afin de subjuguer et d'asservir les masses, pour ce qu'elle est, à savoir un fourre-tout opaque manipulable à souhait par ceux dont dépendent le fonctionnement (le financement) des infrastructures sur lesquelles elle se base.

Au cours du dernier quart du XIXe siècle, les centaines de statues érigées par la IIIe Répu­blique, les soixante-douze noms de savants gravés sur le fron­tis­pice de la tour Eiffel, l’in­ver­sion de la tempo­ra­lité escha­to­lo­gique réali­sée par Claude Bernard, l’éloge acadé­mique comme fonde­ment de la pratique hagio­gra­phique savante, le martyre des inven­teurs puis l’hé­roï­sa­tion des scien­ti­fiques, tous ces éléments dispa­rates convergent pour former une mytho­lo­gie cohé­rente ayant pour prin­ci­pale consé­quence d’ex­clure la science du champ poli­tique. Cette exclu­sion n’est pas la résul­tante d’un renon­ce­ment, car plus que jamais, tous s’ac­cordent pour consi­dé­rer que la science est la première puis­sance de trans­for­ma­tion du réel, soit une force poli­tique de premier ordre. Pour­tant, excepté certains savants et indus­triels en mesure de jouer sur les deux tableaux — la poli­tique profane et la plani­fi­ca­tion tech­no­lo­gique —, nul ne peut plus inter­ve­nir direc­te­ment dans les affaires de la science sans avoir été au préa­lable intro­nisé en son sein. On comprend dès lors pourquoi l’enjeu épis­té­mo­lo­gique majeur de toutes les disci­plines savantes consiste désor­mais à prou­ver qu’elles sont « scien­ti­fiques », sous peine d’être exclues du champ du savoir certain et indu­bi­table : si la philo­so­phie (ou l’an­thro­po­lo­gie, ou la socio­lo­gie, etc.) n’est pas une science, alors tout un chacun peut se permettre d’avoir une opinion sur le sujet; si par contre la biolo­gie (ou l’as­tro­phy­sique, ou l’éco­no­mie, etc.) se voit auréo­lée du pres­tige de la science, alors ses juge­ments sont l’apa­nage des seuls élus qui la pratiquent — et ils deviennent, au propre comme au figuré, parole d’Évan­gile.

Le versant reli­gieux de la science, solu­tion poli­tique aux désordres sociaux du XIXe siècle, possède une effi­cience propre, qui dépasse la dimen­sion pure­ment éduca­tive et ration­nelle de l’école répu­bli­caine. Ce n’est pas tant la science dans ses équa­tions et expé­riences que les hommes poli­tiques préco­nisent comme fonde­ment au nouvel ordre social, mais bien la science comme édifice moral à desti­na­tion des élèves de la répu­blique. Ainsi, l’im­mense succès de librai­rie écrit par Augus­tine Fouillée, Le Tour de la France par deux enfant, met en scène André et Julien Volden au cours de leur périple natio­nal, durant lequel ils visitent de nombreuses villes et ont ainsi l’oc­ca­sion de contem­pler les multiples statues des grands hommes et fonda­teurs du nouveau monde. Parmi celles-ci, les person­nages les plus repré­sen­tés ne sont pas les chefs d’État et mili­taires, mais bien les savants et inven­teurs. La statuaire révèle ainsi l’ef­fort consi­dé­rable d’édi­fi­ca­tion par la science sous la IIIe Répu­blique.

Ces figures publiques sont dotées d’une fonc­tion mytho­lo­gique précise, simi­laire à celle que l’an­thro­po­lo­gie décèle parfois dans les socié­tés qu’elle prend pour objet d’étude. Maurice Gode­lier, qui a côtoyé les Baruya de Nouvelle-Guinée, montre ainsi que leurs mythes fonda­teurs font appa­raître les enjeux asso­ciés au pouvoir : pouvoir de gouver­ner les personnes, de contrô­ler l’ac­cès aux dieux et aux forces qui règlent l’uni­vers, aux ancêtres, à la terre, aux moyens de destruc­tion (armes), de produc­tion (outils), d’échange (monnaie, biens précieux) et aux condi­tions de subsis­tance. La mytho­lo­gie façonne le social et donne une cohé­sion à un univers qui peut sembler, aux yeux d’un obser­va­teur exté­rieur, profon­dé­ment irra­tion­nel. La rela­tion d’en­glo­be­ment et d’as­si­mi­la­tion est au fonde­ment même du pouvoir poli­tique, c’est-à-dire, du pouvoir, pour une partie de la société, de repré­sen­ter le tout : « Cons­truire un lieu d’où l’on peut à la fois domi­ner les autres et parler en leur nom est l’es­sence même du pouvoir poli­tique. »

En ce sens, l’idée de « la science » remplit les condi­tions néces­saires à l’exer­cice du pouvoir, puisqu’elle permet de consti­tuer un espace d’où le poli­tique n’est pas absent (bien au contraire, puisqu’il préside à l’éta­blis­se­ment de la desti­née du social) mais où il ne peut péné­trer sans avoir au préa­lable prêté allé­geance. D’une part, la parole de l’ex­pert, qui statue dans de nombreuses affaires publiques, est garante de l’objec­ti­vité et de la neutra­lité de tout juge­ment ; d’autre part, un pan entier du social échappe désor­mais au jeu poli­tique, puisqu’il se voit légi­ti­me­ment exclu de la sphère démo­cra­tique : la science, qui fonde la conjonc­tion contraire du progrès et de la liberté, ne peut réali­ser ce mariage alchi­mique partiel­le­ment contre nature qu’en privi­lé­giant l’un des deux termes, sur lequel l’autre ne peut plus avoir prise. Ainsi, l’in­dus­tria­li­sa­tion du monde, fondée par et sur la science, se trouve désor­mais exclue, en droit, des choix démo­cra­tiques. Décou­lant par prin­cipe du progrès des connais­sances humaines, l’in­dus­trie est natu­ra­li­sée au point d’être sous­traite à la discus­sion poli­tique, l’ex­per­tise servant ainsi au besoin de fron­tière intan­gible entre les aspi­ra­tions des popu­la­tions et la marge qui leur est octroyée. On peut trou­ver ce schéma réduc­teur et pétri de contra­dic­tions — ce qu’il est indé­nia­ble­ment. Mais une fois encore, la mytho­lo­gie, ici gali­léenne, est une clef de compré­hen­sion de ce complexe agen­ce­ment d’élé­ments pour­tant ration­nel­le­ment incom­pa­tibles.

Paul Chal­le­mel-Lacour, auteur d’une biogra­phie de Gali­lée, expose à quelques pages d’in­ter­valle les juge­ments suivants :

Les véri­tés de la science, abstraites et imper­son­nelles, fruit du labeur patient et non pas inspi­ra­tion de la grâce, n’ont rien à promettre. [Gali­lée], et c’est là son plus grand titre, […] a doté l’in­tel­li­gence humaine d’un levier qui centuple ses forces, d’un instru­ment de certi­tude, c’est-à-dire d’éman­ci­pa­tion grâce auquel le gouver­ne­ment suprême de la vie et des socié­tés lui est désor­mais assuré. Une puis­sance nouvelle, celle de la science, est née au monde.

La science est neutre ; elle n’a rien à promettre car elle ne travaille pour personne.

Et pour­tant la science est tout ; elle promet le pouvoir suprême et œuvre pour l’hu­ma­nité tout entière.

Ces deux propo­si­tions sont contra­dic­toires : la science ne peut pas à la fois ne rien promettre et tout promettre, n’être respon­sable en rien de l’état du monde et œuvrer à la trans­for­ma­tion perpé­tuelle de ce même monde. Cette contra­dic­tion reste pour­tant quoti­dienne et coutu­mière chez de nombreux auteurs : elle est fonda­trice pour l’insti­tu­tion science, car son appa­rente irra­tio­na­lité est camou­flée par les mythes qui lui donnent consis­tance.

Rappe­lons ici que même lorsque la super­che­rie concer­nant les « tortures » subies par Gali­lée est éven­tée, les biographes du philo­sophe floren­tin ne désarment pas pour autant :

E pur si muove ! c’est un mot apocryphe et cepen­dant profon­dé­ment vrai. Il est sorti, non de la bouche du pauvre vieillard confus et humi­lié, mais de la conscience de la posté­rité indi­gnée. Quant au fameux mot : e pur si muove, il faut bien recon­naître qu’il n’a jamais été prononcé. Aucun témoi­gnage contem­po­rain ne le mentionne. Mais disons, avant de le relé­guer parmi la foule innom­brable des mots soi-disant histo­riques, qu’il est de ceux qui sont plus vrais que la réalité même […]. Le e pur si muove, prononcé ou non, restera éter­nel­le­ment, parce qu’il est la réponse victo­rieuse de la science à quiconque veut étouf­fer sa voix.

« Plus vrai que la réalité elle-même » : l’ex­pres­sion est forte, mais elle est néces­saire car elle recouvre très préci­sé­ment la fonc­tion mytho­lo­gique de la science. Si Gali­lée atteint un tel niveau de popu­la­rité, et que le second XIXe siècle invente un savant anti­clé­ri­cal qui corres­pond fort peu au véri­table person­nage histo­rique, c’est aussi, et peut-être avant tout, parce que cette figure mythique est alors indis­pen­sable à la cohé­sion du social, dans la mesure où il repré­sente « la réponse victo­rieuse de la science à quiconque veut étouf­fer sa voix ».

Comme dans toute société, certains prin­cipes fonda­teurs du social sont contra­dic­toires car issus de compro­mis et de rapports de force diffi­ci­le­ment maîtri­sables : la science peut tout, mais elle n’est respon­sable de rien et n’a de comptes à rendre à personne. Que la réalité soit bien moins tran­chée que ces décla­ra­tions de prin­cipe ne le laissent entendre est une évidence qu’il serait absurde de nier. Pour­tant, cette concep­tion contra­dic­toire de la science, qui fonde à la fois l’ordre et la liberté, le progrès et les Droits de l’homme, s’im­pose peu à peu à l’en­semble du corps social sans susci­ter la moindre réac­tion vis-à-vis des proprié­tés irra­tion­nelles qu’on lui prête, alors même que de nombreux penseurs font profes­sion de réflé­chir sur sa nature. L’an­thro­po­lo­gie nous apprend que « l’ir­ra­tio­na­lité » des « primi­tifs » se fonde sur des mythes. De la même manière, Gali­lée et les martyrs de la science appa­raissent comme une dimen­sion struc­tu­rant le social au point de rendre cohé­rent un ensemble en appa­rence dispa­rate de croyances : le mythe gali­léen possède désor­mais une fonc­tion cosmo­lo­gique. Tout comme le Christ a expié les péchés du monde sur la Croix, Gali­lée s’est sacri­fié pour montrer que la Terre tourne, et ce à l’en­contre de l’opi­nion la plus puis­sante et la plus répan­due en son temps : désor­mais, fut-il empe­reur ou pape, nul ne peut dicter ses désirs à la science, qui se situe dans un au-delà supra­sen­sible, et que seuls ses grands prêtres — les savants — peuvent sonder et inter­ro­ger afin d’y trou­ver les réponses desti­nées au monde profane.

On risquera alors une analo­gie avec l’ana­lyse que Jean Ehrard forge au sujet de la notion de nature au XVIIIe siècle. Les échos de cette recom­po­si­tion dans l’es­pace des savoirs montrent à quel point l’idée de nature sert de fonde­ment à la science qui épouse, via la philo­so­phie natu­relle, la plupart de ses formes et contours. Il est même possible de repous­ser les limites de la compa­rai­son, puisque Ehrard établit en conclu­sion de son œuvre trois fonc­tions ratta­chées à l’idée de nature : « répres­sive, léni­tive, offen­sive ». Le paral­lèle peut sembler exces­sif, et pour­tant l’ins­ti­tu­tion « science », et plus parti­cu­liè­re­ment la figure qu’elle prend lorsqu’elle s’in­carne dans le Gali­lée du siècle des révo­lu­tions, pour­rait bien elle aussi possé­der ces trois visages à la fois simi­laires et cepen­dant diver­gents : combattre la réac­tion qui s’op­pose à son déploie­ment ; apai­ser les reven­di­ca­tions des néces­si­teux et les élans révo­lu­tion­naires en procla­mant la natu­ra­lité de la marche du progrès ; prendre d’as­saut et réfor­mer les soubas­se­ments maté­riels du monde contem­po­rain. […]

Partant d’une inter­ro­ga­tion sur l’his­to­ri­cité de la notion de science, on a pu consta­ter que l’em­ploi du terme avant le XIXe siècle ne corres­pond guère à l’idée que l’on se fait de la « science moderne », dont le contenu renver­rait alors plutôt à la « philo­so­phie natu­relle » — qui domine jusqu’au début du siècle, puis prend le visage « des sciences » aux alen­tours des années 1830 et 1840, et enfin de « la science » à partir de 1850. La construc­tion de l’an­ta­go­nisme entre science et reli­gion au cours des années 1859–1863 a ainsi montré combien les deux phéno­mènes étaient comme l’avers et le revers d’une même médaille, dont la lutte a pour effet de scin­der le social en deux espaces dès lors jugés incom­men­su­rables. Science popu­laire ; expo­si­tions univer­selles, univer­si­tés, labo­ra­toires indus­triels : partout, l’idée d’une science désin­té­res­sée, œuvrant pour le bonheur des peuples et de la nation, se trouve être le corol­laire de cette adéqua­tion prin­ci­pielle entre la repro­duc­ti­bi­lité de l’acte scien­ti­fique et la répli­ca­tion indus­trielle. In fine, « la science » parti­cipe à une vaste entre­prise de paci­fi­ca­tion du social, permet­tant d’ar­ri­mer deux dimen­sions poten­tiel­le­ment contra­dic­toires mais non négo­ciables du monde poli­tique contem­po­rain : l’ordre et la liberté, le progrès et les Droits de l’homme, la tech­no­cra­tie et la démo­cra­tie.

Si la science advient massi­ve­ment à partir du milieu du XIXe siècle, c’est parce qu’elle s’in­sère idéa­le­ment au sein d’enjeux majeurs de l’époque : que les batailles soient reli­gieuses, écono­miques, sociales, tech­niques, écolo­giques ou poli­tiques, la science, en tant que garante de la vérité, appa­raît peu à peu comme un levier dont tous les acteurs doivent se saisir. Bien sûr, tous ne sont pas victo­rieux, et l’on peut légi­ti­me­ment penser que les catho­liques qui prônent l’al­liance de la science et de la foi, les vulga­ri­sa­teurs qui défendent la science pour tous, les méde­cins qui en appellent à la science pour défendre l’en­vi­ron­ne­ment et la santé, les femmes qui dési­rent la science pour l’éman­ci­pa­tion, etc., sont en quelque sorte « vain­cus » sur le terrain même où ils décident d’af­fron­ter leurs contra­dic­teurs. L’im­por­tant réside dans le fait qu’in­dé­pen­dam­ment de celles et ceux qui en profitent ou en pâtissent, la science sort magni­fiée de chacune de ces batailles, puisqu’elle est la clef de la victoire : à mesure que le siècle se déploie, elle en vient à déte­nir le mono­pole de la vérité. Car la science n’est pas seule­ment un compro­mis néga­tif, concédé de mauvaise grâce par les vain­cus de diverses batailles. Elle est aussi et peut-être avant tout l’arme suprême aux mains des vainqueurs, qui ont par son entre­mise emporté l’adhé­sion des popu­la­tions. La science est donc un compro­mis chargé posi­ti­ve­ment, ayant permis aux nouveaux gouver­nants de fonder la légi­ti­mité de leur pouvoir. Dans des domaines aussi divers que l’éco­no­mie, la poli­tique, la produc­tion tech­nique, l’en­vi­ron­ne­ment et la connais­sance, les acteurs domi­nants de l’ordre social ont pu, dû et su arri­mer leur pouvoir sur la vérité révé­lée par la science.

De nombreux dispo­si­tifs, rele­vant à la fois de la produc­tion juri­dique, écono­mique, admi­nis­tra­tive, tech­nique et poli­tique, avaient déjà désin­hibé les popu­la­tions en vue d’ins­tau­rer le nouvel ordre indus­triel qui se met en place de la fin du XVIIIe siècle aux années 1850, produc­teur d’une réelle incons­cience écolo­gique, indis­pen­sable à l’ac­cé­lé­ra­tion des proces­sus en cours. A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, l’avè­ne­ment de « la science » surajoute une nouvelle dimen­sion à ces désin­hi­bi­tions fonda­trices, tout en amen­dant certaines de leurs carac­té­ris­tiques les plus décriées : cette puis­sance, bien qu’ar­ti­cu­lée autour d’un immense dispo­si­tif maté­riel, poli­tique et écono­mique, est de nature idéo­lo­gique. Véri­table clef de voûte et pierre d’angle, la science — dont les défi­ni­tions, néces­sai­re­ment floues, varient — consti­tue dès lors l’ho­ri­zon termi­nal de l’uni­vers contem­po­rain : la divi­nité donnait un sens à la fini­tude de l’exis­tence et du monde ; la science garan­tit désor­mais la cohé­rence du progrès perpé­tuel et de l’uni­vers infini — et engendre l’illu­sion d’une crois­sance illi­mi­tée possible et souhai­table.

Prendre au sérieux l’émer­gence circons­tan­ciée de l’idée de « la science » comme socle du social implique de recon­si­dé­rer la ques­tion fonda­trice de l’épis­té­mo­lo­gie. Dans un univers où la légi­ti­mité s’ac­quiert en parti­ci­pant à ce qui est admis comme « scien­ti­fique », on comprend que la recherche d’un « critère de démar­ca­tion » puisse consti­tuer l’enjeu premier de la pensée. Une fois acquise l’idée de science comme garante de la vérité et de l’objec­ti­vité, pouvoir inclure et exclure telle ou telle asser­tion de ce royaume du vrai devient l’ho­ri­zon ultime de la connais­sance : tout comme les théo­lo­giens du Moyen Age avaient pour fonc­tion de déter­mi­ner les fron­tières de l’hé­ré­sie, du dogme et du blas­phème, l’épis­té­mo­lo­gie devient une acti­vité indis­pen­sable à la bonne marche d’un monde fondé par la science. La théo­lo­gie domi­nait l’uni­vers savant et déli­mi­tait l’ho­ri­zon du savoir ; l’épis­té­mo­lo­gie four­nit le cane­vas inter­pré­ta­tif de toute connais­sance et statue sur la scien­ti­fi­cité ou l’ir­ra­tio­na­lité des juge­ments humains.

A l’ins­tar du chris­tia­nisme, l’ins­ti­tu­tion science doit montrer qu’elle possède les moyens de ses préten­tions, et on l’in­vite régu­liè­re­ment à tran­cher au sein du social en faveur ou en défa­veur de telle ou telle pratique : « l’as­tro­no­mie est scien­ti­fique », « l’as­tro­lo­gie ne l’est pas » ; « l’éco­no­mie est scien­ti­fique », « la philo­so­phie ne l’est pas » ; etc. A chaque instant, ces juge­ments, aussi fondés soient-ils en regard des procé­dures d’éla­bo­ra­tion de la connais­sance, touchent aux fron­tières de l’inex­pliqué et de l’in­con­nais­sable. Comme la reli­gion chré­tienne, la science est sommée de rendre compte de la nature des éléments qui semblent lui échap­per : peut-on prévoir les turbu­lences des fluides ? Est-il envi­sa­geable d’an­ti­ci­per une crise écono­mique ? Comment guérir le cancer ? Est-il possible d’ex­pliquer la sexua­lité ? la vie ? le temps ? A chaque instant, la science se situe donc au cœur d’une négo­cia­tion, ce qui oblige ses plus savants défen­seurs à faire montre de virtuo­sité pour englo­ber l’in­fi­nie complexité du réel dans les rets de la pratique scien­ti­fique. Que telle ou telle posture puisse être réduc­tion­niste en biolo­gie, en socio­lo­gie ou en chimie, c’est là un phéno­mène établi. Mais que l’épis­té­mo­lo­gie joue au fond le même rôle que chacune de ces disci­plines vis-à-vis de la complexité du réel, voilà qui pour­rait donner matière à réflexion. […]

Après un XXe siècle riche en tragé­dies, la science et le progrès ont perdu de leur superbe : si ces deux éléments fonda­teurs pour les socié­tés indus­trielles avan­cées ont été en partie dégra­dés puis recy­clés sous la forme du couple « recherche et inno­va­tion » (où l’on recon­naî­tra sans peine les mots d’ordre du caté­chisme laïcisé de notre époque, cette fois-ci réel­le­ment départi de tout hori­zon escha­to­lo­gique — d’où d’ailleurs une certaine angoisse socié­tale face à l’ave­nir, refou­lée dans l’illu­sion d’un éter­nel présent), la science reste une ressource rhéto­rique d’im­por­tance, qui a conservé une part de sa gran­deur et peut encore être mobi­li­sée en vue d’une exclu­sion poli­tique. Quand les rive­rains de la presqu’île de Genne­vil­liers s’op­posent aux ingé­nieurs pari­siens dans l’af­faire des eaux d’épan­dage en 1876, la commis­sion d’enquête acquise aux inté­rêts de la capi­tale assure au préfet de la Seine qu’elle « demeure convain­cue que la propa­gande scien­ti­fique sera la condi­tion la plus sûre de la réus­site du projet de la Ville ». Quand Tcher­no­byl ou Fuku­shima inquiètent les popu­la­tions, les experts du CEA ou d’Areva sont là pour appuyer scien­ti­fique­ment les choix de la tech­no­cra­tie. Procla­mer « la science », c’est toujours œuvrer en vue d’une exclu­sion d’un tiers qui, lui, ne serait pas doté de ces préten­dues quali­tés scien­ti­fiques.

À l’in­verse, quand des cher­cheurs discutent pied à pied de la vali­dité d’une nouvelle théo­rie, le syntagme de science n’est jamais direc­te­ment mobi­lisé, car c’est avant tout sur leur propre terrain, avec leurs règles tacites et au sujet des proto­coles mis en œuvre (éléments qui diffèrent infi­ni­ment d’une disci­pline à l’autre), que la dispute doit s’opé­rer : un chimiste en désac­cord avec un confrère ne se targuera pas, à moins d’être à court d’ar­gu­ments, de pratiquer « la science » là où son contra­dic­teur ne ferait que de « l’al­chi­mie » ou de la « philo­so­phie ». On comprend alors combien le terme de « science » a para­doxa­le­ment pour voca­tion d’être utilisé en dehors de l’arène scien­ti­fique, là où le rôle des savants touche à l’ex­per­tise publique, et où, préci­sé­ment, le seul inté­rêt de leur présence consiste dans l’édic­tion d’un argu­ment d’au­to­rité : au fond, la science ne peut servir qu’à l’ex­té­rieur des labo­ra­toires, car en leur sein, nul ne songe­rait à s’en récla­mer, si ce n’est pour flat­ter la plume d’un vulga­ri­sa­teur.

Que la démo­cra­tie s’opère au sein d’une asso­cia­tion grou­pus­cu­laire ou d’une nation entière, la première ques­tion (et l’éter­nel problème) qui se pose consiste inva­ria­ble­ment à déli­mi­ter les contours de l’es­pace poli­tique, c’est-à-dire à défi­nir celles et ceux qui peuvent légi­ti­me­ment appar­te­nir au cercle démo­cra­tique. Dès lors, retra­cer l’émer­gence du vocable de science, qui, par prin­cipe, segmente le social entre ceux qui ne savent pas et ceux qui décident, permet de prendre conscience que ce problème fonda­teur pour la démo­cra­tie a trouvé histo­rique­ment une solu­tion idoine : la science sert à exclure du jeu démo­cra­tique ; elle insti­tue un espace étanche à l’opi­nion du peuple au sein duquel la discus­sion et le vote ne peuvent avoir cours. En ce sens, elle consti­tue le versant invi­sible de la déci­sion au sein des socié­tés contem­po­raines qui, alors qu’elles ploient chaque jour davan­tage sous l’ef­fet des pollu­tions envi­ron­ne­men­tales et sociales engen­drées par l’in­dus­trie, peuvent ainsi main­te­nir un rythme de crois­sance soutenu. Expo­ser le jeu de dupes ayant accou­ché de la science, c’est donc essayer d’œu­vrer contre l’ac­ca­pa­re­ment des savoirs et des tech­niques à l’ori­gine de la dépos­ses­sion poli­tique contem­po­raine.

Guillaume Carnino


P.S. [NdE] : On pour­rait aussi citer Steven A. Edwards, un analyste poli­tique membre de l’as­so­cia­tion améri­caine pour l’avan­ce­ment de la science (AAAS), qui a récem­ment écrit que :

“Pour le meilleur, ou pour le pire, la pratique de la science au 21ème siècle est de moins en moins guidée par les prio­ri­tés natio­nales, ou les groupes d’éva­lua­tion collé­giale, et de plus en plus par les préfé­rences parti­cu­lières d’in­di­vi­dus dispo­sant de ressources finan­cières colos­sales”.

Ce qui est loin d’être une nouveauté, ainsi que Guillaume Carnino l’ex­pose tout au long de son livre, puisque l’in­dus­trie, les indus­triels et le complexe mili­taro-indus­triel la dirigent depuis son avène­ment insti­tu­tion­nel. Et parce que les “prio­ri­tés natio­nales”, depuis des siècles, ont été et corres­pondent encore aux “préfé­rences parti­cu­lières d’in­di­vi­dus dispo­sant de ressources finan­cières colos­sales”.

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