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Un Candide onusien au cœur des ténèbres du Liberia (par Kenneth Cain)
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Nous publions ce témoignage de Kenneth Cain, un ancien juriste US, observateur des droits humains pour l’ONU de 1991 à 1997, tiré du livre "Il faut sauver la planète : trois idéalistes dans l'enfer humanitaire" (2004). Candide plongé au cœur des ténèbres, au-delà de sa naïveté foncière de bon yankee, il jette une lumière crue sur la réalité du « machin » (ainsi que De Gaulle avait appelé l’ONU), qui, au Libéria comme ailleurs, a démontré son incapacité congénitale à arrêter une guerre où que ce soit, paralysé qu'il est par les "intérêts supérieurs" des grandes puissances monopolisant le Conseil de sécurité et lui imposant par leurs vétos de fermer les yeux sur les crimes commis dans leur intérêt (ici, le caoutchouc, le fer, là les diamants ou le pétrole, etc.). Relativement ignorant des raisons qui ont engendré les situations qu’il est censé résoudre avec l’ONU, les remarques politiques de l'auteur sont plus que discutables, mais son témoignage n'en reste pas moins très instructif.

Ken, 1996, Libe­ria

Sept heures. Ce matin, je dois prépa­rer un résumé des rapports sur les droits de l’homme pour le siège de l’ONU à New York.

Il y a une zone dans le sud du pays où l’on a déployé un contin­gent nigé­rian de l’ECOMOG pendant plusieurs mois cet été. Ils avaient pris l’ha­bi­tude d’en­cou­ra­ger de très jeunes Libé­riennes du camp de réfu­giés voisin à leur rendre visite et les « sédui­saient » en leur donnant du riz et un peu d’argent. Les gamines avaient neuf ou dix ans. C’est alors qu’un contin­gent ghanéen de l’ECOMOG a installé son camp dans les envi­rons. Les Ghanéens se montraient plus doux et plus géné­reux avec les fillettes. Ils leur donnaient des boîtes entières de riz alors que les Nigé­rians se conten­taient de quan­ti­tés déri­soires. Les petites se sont alors rendues plus souvent dans le camp ghanéen que dans le camp nigé­rian. Un jour, des cadavres de petites filles ont fait leur appa­ri­tion sur le chemin qui menait du camp ghanéen au camp de réfu­giés — mais pas sur celui qui condui­sait chez les Nigé­rians. On les avait déca­pi­tées et on avait enfoncé leur tête dans leur sexe de gamines de neuf ans. De l’avis de l’of­fi­cier chargé de l’enquête, c’était un message des Nigé­rians : mieux valait ne pas fréquen­ter les Ghanéens pour une poignée de riz supplé­men­taire.

Voilà les hommes char­gés du main­tien de la paix.

Clin­ton a telle­ment peur d’en­voyer ses troupes à l’heure actuelle et le Congrès est si remonté contre l’in­com­pé­tence de l’ONU que nous avons aban­donné toute respon­sa­bi­lité dans le main­tien de la paix en Afrique de l’Ouest à la répu­blique du Nige­ria, un gouver­ne­ment d’as­sas­sins. Les Nations unies ne sont ici que pour super­vi­ser les soldats afri­cains de l’ECOMOG. Nous n’avons aucun homme sur place. C’est du main­tien de la paix par procu­ra­tion.

Thomas Fried­man [un édito­ria­liste du New York Times, spécia­liste de poli­tique étran­gère, connu pour ses prises de posi­tion viru­lentes — et plus récem­ment contre la France au moment de la deuxième guerre en Irak (NdT)] a dit que le Libe­ria enviait la Bosnie. Une belle formule pour une idée mons­trueuse. Ce que l’ONU verse pour quatre jours de main­tien de la paix en Bosnie pour­rait servir pour une année ici. Mais le Libe­ria n’a ni pétrole ni inté­rêt stra­té­gique, et ses aéro­ports, ses hôtels et ses plages n’offrent ni repos ni diver­tis­se­ments. Personne ne vient jamais ici, tout le monde s’en fiche. Une petite guerre orphe­line à l’autre bout de la planète.

Cela me fait penser aux contra­dic­tions de la peine de mort que nous étudions à Harvard : dans certains États, un crimi­nel court trois fois plus de risques d’être exécuté si la victime est blanche que si elle est noire. Cent cinquante mille victimes sont mortes à cause de crimes de guerre en Yougo­sla­vie, au cœur de l’Eu­rope, et autant ont péri de crimes iden­tiques ici, aux confins de l’Afrique de l’Ouest. Pour la Yougo­sla­vie, l’ONU a créé le premier tribu­nal offi­ciel destiné à juger les crimes de guerre depuis Nurem­berg et déploie des wagons entiers de person­nels char­gés des droits de l’homme, de méde­cins légistes, de juristes et d’enquê­teurs, dont le docteur Andrew. Pour les crimes de guerre perpé­trés au Libe­ria, on m’a envoyé.

Je suis censé rédi­ger mon rapport dans un jargon diplo­ma­tique édul­coré : « Les offi­ciels de l’ONU ont accu­mulé les preuves de vingt-trois viola­tions flagrantes des droits de l’homme dont le droit d’être protégé de toute exécu­tion arbi­traire n’ayant pas fait l’objet d’un procès. » Mais qu’ils aillent se faire foutre, je suis fati­gué et je me fiche bien du proto­cole. Au Cambodge, je croyais avec passion en un travail que je ne compre­nais pas ; aujourd’­hui, j’en comprends les moindres détails mais je n’en crois plus un mot.

Alors cette fois-ci, je vais envoyer des rapports bruts. J’uti­lise le même formu­laire qu’au Cambodge. C’est un format qui ne se démode pas : combien de personnes sont mortes, y a-t-il eu des tortures, avez-vous été violée ? Ils l’igno­re­ront à New York, comme ils ignorent tout le reste. Le géné­ral Roméo Dallaire, le comman­dant des troupes des Nations unies au Rwanda, avait envoyé un fax pour aver­tir de l’im­mi­nence du géno­cide et ils n’en ont pas tenu compte. Kofi Annan, le chef des forces char­gées du main­tien de la paix, lui a donné l’ordre de démis­sion­ner et de se conten­ter de parta­ger ses infor­ma­tions avec une poignée de diplo­mates déjà au courant, dont les Français qui, à l’époque, armaient leurs alliés parmi les extré­mistes hutu qui ont ensuite commis le géno­cide. J’ai entendu dire que le géné­ral Dallaire ne se le pardon­nait pas et qu’il a plongé dans la dépres­sion au Canada.

S’ils ont réussi à igno­rer le fax urgent d’un géné­ral aver­tis­sant de l’im­mi­nence d’un géno­cide, il ne fait pas de doute qu’ils se fiche­ront bien de mes rapports sur des actes de torture. Mais cela ne m’em­pê­chera pas d’en­voyer un compte rendu appro­fondi. Au moins seront-ils obli­gés de le lire et d’y penser avant de le ranger dans leurs dossiers. Peut-être cela trou­blera-t-il le sommeil de quelqu’un ?

Des hommes en armes rôdent parmi les réfu­giés de diffé­rentes régions. Ils sont à la recherche de femmes enceintes. Quand ils en trouvent une, ils parient sur le sexe de l’en­fant. Puis ils ouvrent le ventre de la mère et sortent le fœtus pour voir qui a gagné. Mère et enfant sont ensuite jetés dans le fossé et les hommes partent à la recherche de leur prochaine victime. Une femme a été obli­gée de regar­der sa sœur enceinte se faire ouvrir le ventre et son bébé a été jeté dans des latrines. Elle a été épar­gnée et a réussi à gagner Monro­via. Pendant des mois, elle a refusé de parler et de manger. Elle restait assise des heures dans les toilettes, ayant perdu toute envie de vivre.

LAMCO, la Libe­rian-Ameri­can-Swedish Mine­rals Company, a commencé à exploi­ter les mines de fer du Libe­ria en 1955. Ce fut le plus grand projet indus­triel engagé par des capi­taux suédois en dehors de Suède. La grève des mineurs de 1966 déclen­cha un grand débat en Suède. Après la fin de sa conces­sion de 70 ans, ses acti­vi­tés ont été reprises par la multi­na­tio­nale d’ori­gine indienne ARCELOR MITTAL.

Un homme raconte : « J’ai entendu les rebelles du Front natio­nal patrio­tique indé­pen­dant du Libe­ria dire à un homme : « On veut buil­dar ton engin. » Aussi­tôt, j’ai vu les soldats tuer l’homme et lui ôter le cœur, les reins et le foie pour les prépa­rer et les manger. » (Le traduc­teur indique que buil­dar signi­fie « cuire en vue de dégus­ter » et engin désigne les organes internes de l’être humain.)

Les réfu­giés affirment avoir vu un bandit couper le sein d’une femme, le faire griller et le manger pendant qu’elle mourait d’hé­mor­ra­gie à côté.

Le groupe de défense des droits de l’homme libé­rien qui a fourni ce dernier rapport a rédigé la note ci-dessous qui donnera à réflé­chir au lecteur. « Le canni­ba­lisme rajoute une nouvelle dimen­sion aux viola­tion des droits de l’homme. Le droit à la vie dépend de l’ap­pé­tit du meur­trier et on en vient à craindre d’être persé­cuté en fonc­tion de son aspect comes­tible. »

7 h 30. Comme d’ha­bi­tude, M. Igna­tius Peabody est à l’heure pour notre rendez-vous. Il fait déjà trente-trois degrés et quatre-vingt-dix pour cent d’hu­mi­dité, mais l’air fier et offi­ciel, il arbore un costume de tweed. Il se démène comme un fou pour un groupe huma­ni­taire libé­rien avec lequel j’aime colla­bo­rer. Quelles que soient les circons­tances, je trou­ve­rai toujours un moment à consa­crer à ce type.

« Monsieur Ken, comment vous portez-vous ?

  • Quel plai­sir de vous voir, monsieur Igna­tius, merci d’être venu. Comment cillez-vous ?
  • Je me porte comme un charme par la grâce de Dieu, amen. Mais c’est pas facile, non ça alors. Petites, petites bagarres dehors. »

Je me demande combien de temps il lui a fallu pour arri­ver jusqu’à mon bureau, combien de check-points il a dû fran­chir. Même nos propres gardes harcèlent les gens comme lui à l’en­trée.

« Et comment ça va l’mé­tier ? »

Le métier. Le métier.

« On va dire que tout va bien, merci Igna­tius. Étant données les alter­na­tives qui s’offrent à nous.

  • Je remer­cie l’bon Dieu pour les Nations unies, amen, je remer­cie l’bon Dieu pour ECOMOG, amen, je remer­cie l’bon Dieu pour vous.
  • Merci Igna­tius. Et la famille, ça va ?
  • Pas facile, ça non, trop de bagarres, mais la famille ça va bien. Et comment va la santé ? »

C’est une merveilleuse tradi­tion d’Afrique de l’Ouest, comme celle des soldats séné­ga­lais au Rwanda et les salu­ta­tions peuvent durer des heures. Le Libe­ria a été fondé par d’an­ciens esclaves améri­cains. De riches plan­teurs, dont Madi­son et Jeffer­son, payèrent le passage à leurs esclaves libé­rés pour qu’ils retournent en Afrique créer une répu­blique libre – et notam­ment les esclaves domes­tiques dont beau­coup étaient leurs reje­tons. L’an­glais parlé par l’élite éduquée de la capi­tale est donc un héri­tage direct du gratin de la culture des esclaves des plan­ta­tions du Sud. Il y a des églises baptistes et des maisons colo­niales, et le président portait autre­fois un haut-de-forme. Même la Cons­ti­tu­tion a été rédi­gée à l’uni­ver­sité de droit de Harvard par les types dont les portraits ornent les murs de la biblio­thèque. On se croi­rait dans l’un de ces épisodes de Star Trek dans lequel vous êtes trans­porté dans votre propre pays cent ans avant votre nais­sance. Je suis donc poussé par les sono­ri­tés de l’an­glais des descen­dants des esclaves améri­cains — que je n’avais jamais entendu aupa­ra­vant – à penser au pire crime jamais commis par mon pays — ce que je n’avais non plus jamais fait jusqu’ici.

Quand les anciens esclaves rapa­triés, qui n’avaient pas vécu en Afrique depuis des géné­ra­tions, arri­vèrent sur la côte, ils recréèrent la seule société qui leur ait été fami­lière, celle des plan­ta­tions. Ils colo­ni­sèrent les Afri­cains qui vivaient sur place, les forcèrent à travailler pour eux, les privèrent d’ac­cès à la justice, à la propriété et à la richesse, et répri­mèrent violem­ment les révoltes qui s’en­sui­virent inévi­ta­ble­ment. Jusqu’à ce que tout explose dans l’une des guerres les plus épou­van­tables de la planète.

Les viols systé­ma­tiques consti­tuent l’as­pect le plus terri­fiant de ce conflit. J’ai solli­cité M. Igna­tius Peabody pour que l’une de ses employées compile tous les comptes rendus exis­tants, et recueille de nouveaux témoi­gnages dans un camp de réfu­giés situé à l’ex­té­rieur de la ville. Je veux envoyer à New York un rapport exclu­si­ve­ment consa­cré à cette ques­tion. À chaque fois que je prends un héli­co­ptère pour partir en mission de l’autre côté des lignes rebelles, on me raconte des histoires de viol d’un sadisme inima­gi­nable. Si on vous tue ou même si on vous mange, au moins êtes-vous mort. C’est une enquête que je ne peux mener moi-même en tant qu’é­tran­ger, et homme de surcroît ; mais surtout, je ne suis pas sûr d’être capable de regar­der ces femmes en face.

Igna­tius m’ap­porte un tas de dossiers. J’ouvre le premier.

« J’étais enceinte de neuf mois. Quand les rebelles sont arri­vés, ils mont attra­pée avec mon mari et nous ont ligo­tés. Ils ont déca­pité mon mari devant moi. Ensuite, j’ai été violée par une quin­zaine de jeunes hommes. J’ai accou­ché le lende­main. Main­te­nant, mes entrailles ne cessent de descendre. »

« Ils m’ont contrainte de les suivre dans le bush avec mes trois enfants et mon mari. Les rebelles l’ac­cu­saient d’avoir essayé de tuer le géné­ral War Boss et le géné­ral Kill the Bitch [Litté­ra­le­ment, géné­ral « Chef-de-Guerre » et géné­ral « Massacre-la-salope ». Ce sont les surnoms que s’at­tri­buaient les soldats rebelles, NdT]. Mon mari a été atta­ché à un arbre piquant ; des four­mis noires ont été répan­dues sur son corps pendant que quatre soldats me violaient devant mes trois enfants alors que j’étais enceinte. Plus tard, ils ont donné l’ordre de déca­pi­ter mon mari devant mes enfants et moi. Mon mari a imploré leur pitié mais ils ne l’ont pas écouté. Ils lui ont coupé l’œso­phage et il a fini par mourir. »

Inutile de pour­suivre. Je sais déjà ce que racontent ces docu­ments. Selon nos esti­ma­tions, un tiers des femmes des camps de réfu­giés ont été violées. La moitié de la popu­la­tion du pays a été dépla­cée pendant la guerre, ce qui signi­fie que, si nos chiffres sont exacts, une femme sur six a été violée dans le pays. Nous distri­buons des ques­tion­naires aux soldats démo­bi­li­sés, et 10 % d’entre eux admettent avoir commis plus de dix viols pendant la guerre. Il n’y a pas eu une seule pour­suite judi­ciaire, pas une seule enquête, pas un seul rapport de l’ONU, pas un seul commu­niqué de presse. Rien. C’est comme si 100 000 viols n’avaient jamais eu lieu.

Je serre la main d’Igna­tius Peabody. Nous hochons la tête. Il repart d’où il vient, de l’autre côté des grilles, des check-points. Je dois me rendre à la réunion de service du matin.

« Merci, monsieur Igna­tius. Je ne peux vous promettre que ces rapports produi­ront des résul­tats mais je les trans­met­trai à New York.

  • Ah, dis, mon peuple, qu’a­vons-nous fait-oh.
  • Bonne chance, monsieur Igna­tius.
  • Que Dieu soit béni, monsieur Ken. »

8 h 30. Le respon­sable de la mission des Nations unies, un ambas­sa­deur à la retraite, préside la confé­rence. Il semble perdu sur sa chaise trop grande pour lui. Il porte une chemi­sette de type safari et un fin stylo en or pend à l’ex­té­rieur de sa poche de poitrine. Il a un visage expres­sif, parfois lugubre, d’autres fois animé, mais toujours un peu inter­loqué, décon­certé, comme un grand-père sorti brusque­ment de sa sieste à l’ap­pel de son nom.

L’en­tre­prise US de pneus Fires­tone exploite la plus grande plan­ta­tion d’hé­véa du monde au Libe­ria : 48 000 hectares, donnés en conces­sion pour 99 ans en 1926 pour la somme ridi­cule de 12 cents de $ par hectare. Dénon­cée et combat­tue pour ses méthodes escla­va­gistes, Fires­tone fit son beurre en four­nis­sant les Alliés en pneus pendant la seconde Guerre mondiale. Pendant la guerre civile, elle finança Charles Taylor et ses milices pour se proté­ger. En 2004, le président de tran­si­tion prolon­gea la conces­sion de 33 ans. En 90 ans de règne du roi du pneu, les Libé­riens n’ont vu aucune retom­bée, pas même une fabrique de gants en caou­tchouc pour trai­ter les malades d’Ebola. Les gants sont donc impor­tés pour être utili­sés et réuti­li­sés. Cela n’em­pêche pas Fires­tone de faire sa pub « huma­ni­taire », comme ici, l’ac­cueil d’une « mission de chirur­gie infan­tile inter­na­tio­nale » (ci-dessous).

À côté de lui se tient le géné­ral Hassan, le comman­dant des obser­va­teurs mili­taires de l’ONU, un géné­ral égyp­tien au torse bardé de drapeaux, de déco­ra­tions et de médailles. Il a une lourde canne en bois ouvragé, beau­coup de cran, une énorme mous­tache, des yeux et un sourire immenses. L’of­fi­cier supé­rieur admi­nis­tra­tif, Vishnu Nodon­wog, un Indien de Trini­dad, est assis de l’autre côté de l’am­bas­sa­deur. Vishnu a été nommé en rempla­ce­ment du précé­dent offi­cier, rappelé parce qu’il touchait une commis­sion de quinze pour cent sur tous nos achats. Sous prétexte de mettre fin à la corrup­tion, Vishnu a placé tous les télé­phones sur écoute, payé des employés locaux pour lui servir d’es­pions et menacé tous ceux qui s’op­po­saient à lui d’être rapa­triés — y compris les jeunes secré­taires vulné­rables qui avaient la témé­rité de refu­ser de coucher avec lui —, tout cela pour faci­li­ter sa propre prise de commis­sion de quinze pour cent sur tous nos achats. Il a une belle crinière blanche et une mous­tache bien taillée à la Fu Manchu qui se détache d’élé­gante manière contre sa peau très sombre. Un bel homme, mis à part de lourdes paupières frau­du­leuses qu’il garde fermées pendant la plus grande partie du brie­fing.

Le reste de l’as­sis­tance s’est assis en ordre décrois­sant d’an­cien­neté. À côté de moi se trouve un offi­cier chargé des affaires poli­tiques afghan, un chargé des affaires huma­ni­taires éthio­pien, un chargé de la sécu­rité irakien et Billy, le neveu de l’am­bas­sa­deur, censé être l’of­fi­cier chargé du désar­me­ment. Billy glousse beau­coup. Mari­lyn tient les minutes. Mari­lyn était avec Heidi et moi à Moga.

Mais la raison de ma présence ici n’est pas à cette table. Le patron de mon patron en Soma­lie était un homme d’une parfaite inté­grité. Nous avons travaillé ensemble dans les pires moments jamais rencon­trés par une mission de l’ONU et quand je craquais, c’est-à-dire souvent, son avis et ses direc­tives étaient mesu­rés, humains et incor­rup­tibles. Je lui faisais une confiance aveugle, ce qui était ines­ti­mable vu les circons­tances, et notam­ment le danger que pouvait repré­sen­ter mon patron direct. Quand il m’a appelé et m’a demandé de venir le rejoindre, il m’a semblé impos­sible de dire non à un tel homme, c’était une ques­tion d’hon­neur. Un mois après mon arri­vée, il m’a fait venir dans son bureau pour me dire qu’il n’en pouvait plus et qu’il quit­tait le Libe­ria et l’ONU.

Aujourd’­hui, je suis orphe­lin. Un désa­van­tage quand tout le monde se tape dessus.

L’am­bas­sa­deur se racle la gorge et commence le brie­fing. Il dit au géné­ral que nous avons besoin de chiffres plus précis sur l’une des factions rebelles. Le géné­ral lui avait annoncé 376 combat­tants, mais quand l’am­bas­sa­deur a évoqué ce nombre lors d’une réunion de cessez- le-feu, on lui a ri au nez, ce qui l’a placé dans une situa­tion très gênante. Alors quel est le vrai nombre ? Le géné­ral Hassan sourit et répond : « Non, monsieur l’am­bas­sa­deur, le nombre que je vous ai donné c’est trois 7, 6, pas 376. » Il gribouille sur un bloc en rigo­lant :

« Vous voyez, sept, sept, sept et six, 7 776. »

Le géné­ral s’est fait plai­sir et il biche. Il garde la parole et en profite pour nous faire part d’in­for­ma­tions selon lesquelles les rebelles seraient en train d’in­tro­duire des armes dans la capi­tale, et d’y instal­ler des caches – des armes de petits et gros calibres, des mitrailleuses lourdes et des mortiers qu’ils stockent à des points clés. Des soldats s’in­filtrent dans Monro­via en prépa­ra­tion d’un affron­te­ment majeur.

Chacun saute sur le rapport, car nous sommes tous déjà au courant. La tension aux check-points est palpable. Des combat­tants plus durs et plus disci­pli­nés ont remplacé les enfants soldats aux goulots d’étran­gle­ment stra­té­giques. La nuit, les tirs éloi­gnés sont plus nour­ris qu’a­vant, et les gens font des réserves au marché. On sent la violence et la peur se rappro­cher. L’an­goisse se propage des soldats aux check-points aux civils dans la rue et à nous tous autour de cette table. Un senti­ment d’alerte fait vibrer la pièce.

Bang. L’am­bas­sa­deur frappe du poing sur la table : « Je vous ai déjà dit que je voulais que vous cessiez de répandre des rumeurs sur de soi-disant caches d’armes dans cette ville. Je vous demande d’ar­rê­ter vos ragots. Ce type de discours de-ssert-le-pro-ce-ssus-de-paix. » Il souligne chaque mot d’un coup sur la table et nous observe les yeux écarquillés. À côté de moi, l’of­fi­cier chargé des affaires poli­tiques est un vieux de la vieille et l’am­bas­sa­deur ne l’in­ti­mide pas. Il dit : Bien, monsieur, mais et les caches d’armes, monsieur, est-ce qu’elles servent le proces­sus de paix ? Il me lance un coup de pied sous la table en haus­sant ses sour­cils noirs et épais d’Af­ghan, et me fait un signe de tête imper­cep­tible. Un sourire mali­cieux lui tord la moitié de la bouche.

Un rire inté­rieur me secoue. J’es­saye de me rete­nir, mais je rencontre à nouveau son regard et j’ex­plose — devant l’air ahuri de l’am­bas­sa­deur, la fébri­lité des combats qui se rapprochent, les sour­cils de l’Af­ghan. La pièce est silen­cieuse, l’ins­tant est déli­cat pour l’am­bas­sa­deur, car il y va de son auto­rité sur l’as­sem­blée, et je suis pris d’un rire irré­pres­sible que j’es­saye de rava­ler. Je me mords l’in­té­rieur des joues. En vain. Les parois de mon esto­mac se relâchent, se détendent, c’est autre chose qui lâche en moi, rien à voir avec une réelle hila­rité. C’est un soula­ge­ment de me lais­ser aller. Je suis à deux doigts des larmes.

L’am­bas­sa­deur se racle à nouveau la gorge en jetant des regards nerveux autour de lui. Il s’ap­prête à reprendre le contrôle de la réunion et c’est toujours un moment dange­reux :

« Le prochain point sur l’ordre du jour est quelque chose que je vous invite à prendre au sérieux, c’est une ques­tion très sensible, très sérieuse. »

Tout à coup, il se met à rouler les r, ce qui donne un air bizarre à ce qu’il dit.

« Il semble­rait que mon rôle dans ce conflit, notre rôle, ne soit pas très clair, et j’ai bien l’in­ten­tion qu’il le devienne. Il y a eu d’im­por­tants combats dans le Nord, sur l’au­to­route qui mène à la fron­tière, pour­suit-il, entre un bataillon nigé­rian de l’ECOMOG et l’une des factions rebelles. Cette dernière se sert de civils comme boucliers humains contre les attaques nigé­rianes. Les pertes sont lourdes de part et d’autre. Les rebelles ont coupé l’au­to­route et la ville ne peut plus être appro­vi­sion­née en nour­ri­ture. Les habi­tants sont pris au piège. L’en­nemi a pris en otage un offi­cier nigé­rian et a profané les corps des soldats tombés sur la route.

« J’ai donc l’in­ten­tion d’or­ga­ni­ser avec nos frères nigé­rians un cessez-le-feu ainsi qu’un convoi amical. Je veux que nous prenions cette auto­route pour récu­pé­rer les corps des soldats tombés, négo­cier la libé­ra­tion de l’otage et appor­ter une aide alimen­taire aux habi­tants. Mon but est de montrer que la ville est ouverte. C’est une urgence huma­ni­taire et il faut que l’on remarque notre action. »

L’of­fi­cier des affaires huma­ni­taires l’in­ter­rompt pour dire que les rebelles réqui­si­tion­ne­ront la nour­ri­ture et les camions. L’aide ne parvien­dra jamais jusqu’aux civils. Et quand bien même elle leur arri­ve­rait, cela sera plus dange­reux pour eux que le contraire ; les rebelles les tueront pour mettre la main dessus. « Je refuse de risquer la vie de mon person­nel ou des civils », ajoute-t-elle.

Pas ques­tion qu’un civil défie l’au­to­rité de l’am­bas­sa­deur sans que le géné­ral Hassan n’y mette son grain de sel. Il déclare que si les combats conti­nuent, l’au­to­route est sans doute minée. Nous devons commen­cer par nous assu­rer que la route est sûre. L’of­fi­cier chargé des affaires poli­tiques suren­ché­rit. Si nous formons une mission amicale en compa­gnie des Nigé­rians que les rebelles combattent, nous risquons de nous retrou­ver pris dans une embus­cade avec eux.

« J’ai parlé avec toutes les parties concer­nées, répond l’am­bas­sa­deur en secouant les mains devant lui, et j’ai obtenu des assu­rances. On m’a promis de nous lais­ser passer en toute sécu­rité. » Il hoche la tête avec emphase.

J’ai déjà entendu ça. En Soma­lie. Tous les matins, lors du brie­fing, ils nous disaient que « le géné­ral Aidid nous a assu­rés qu’il tient ses troupes. Il est animé d’un sincère désir de paix ». Tous les matins. Et tous les après-midi, il y avait une embus­cade.

À mon tour de peser dans la balance.

« Monsieur, si les leaders rebelles vous ont donné ces assu­rances, comment être sûr que leurs ordres ont été trans­mis aux soldats qui se trouvent aux check-points qui sont à des kilo­mètres les uns des autres et sans radio ? Et quid des forces qui se battent encore dans le bush ? Nous savons qu’elles ne suivent pas les ordres de la capi­tale. Est-ce que les leaders sont capables de vous dire si leurs hommes ont miné la route ? Savent-ils même où sont ces mines ? »

J’ai l’im­pres­sion d’être Andrew au Cambodge le jour où il m’a fait comprendre à quel point je ne connais­sais rien à mon boulot face à lui.

L’am­bas­sa­deur répète : « Nous espé­rons qu’ils n’at­taque­ront pas le convoi. J’es­père que la route est sûre. »

Je lui réponds d’un ton brusque. Je n’en ai plus rien à faire. Renvoyez-moi chez moi si vous voulez, cette réponse est inac­cep­table.

« Monsieur, avez-vous jamais appelé les parents de l’un de vos employés pour les infor­mer que leur enfant est mort ? Que direz-vous à la mère que vous allez appe­ler demain ? Que nous espé­rions ? Que nous avions eu des assu­rances ? Qu’il fallait que l’on remarque notre action ? »

Mari­lyn est ma seule alliée à cette table. Elle était avec Heidi à India Base quand Matt a été tué. Je n’au­rais sans doute pas été capable de parler ainsi si elle n’avait pas été là. Elle est assise à côté de moi ; du coin de l’œil, je la vois hocher la tête. C’est Mari­lyn qui avait appelé la radio pour dédi­ca­cer In Your Eyes à la mémoire de Matt. Elle pose douce­ment le bout de ses doigts dans mon dos.

J’ai les mains qui tremblent. Je m’at­tends à ce que l’am­bas­sa­deur se mette à hurler et me renvoie chez moi immé­dia­te­ment. C’est déjà arrivé, ces types ont un tel orgueil…

Mais ça me va. Je veux rentrer à la maison. L’am­bas­sa­deur fait appel à toute l’au­to­rité que ses soixante-cinq ans lui confèrent, inspire un grand coup, expire douce­ment par le nez et fronce les sour­cils avec amer­tume.

« Nous connais­sions tous les risques quand nous nous sommes portés volon­taires pour venir ici, monsieur Cain. Dans une guerre, on ne peut offrir des garan­ties de sécu­rité. Dois-je comprendre que vous refu­sez de faire partie du convoi ? Avez-vous peur ? »

Échec et mat.

« Non, monsieur. Ce n’est pas ce que je voulais dire. J’irai. Je veux y aller. »

11 heures. L’au­to­route est en réalité une fine bande de bitume défoncé qui serpente dans la brousse dessé­chée. Nous passons dix check-points nigé­rians. Comme la moitié du convoi est formée de véhi­cules mili­taires nigé­rians, ils se contentent de nous faire signe de passer. Tout est calme, normal, sans danger. Des civils flânent sur le bord de la route, char­gés de paniers à provi­sions et entou­rés d’en­fants. Nous devrions inter­ro­ger les soldats aux check-points et recueillir des infor­ma­tions sur la route au nord, mais il est diffi­cile d’ar­rê­ter un convoi de vingt véhi­cules, et nous filons.

Nous arri­vons alors dans un no man’s land. Aucun check-point. Les civils ont disparu. Le convoi ralen­tit, on resserre les rangs. Le véhi­cule de tête doit voir que nous sommes sur le point de fran­chir les lignes de front enne­mies. Nous passons. Ils sont déployés de part et d’autre d’un carre­four isolé. Deux lourdes mitrailleuses tour­nées dans deux direc­tions oppo­sées sont instal­lées au milieu du croi­se­ment. Le convoi s’ar­rête en accor­déon.

Les offi­ciels de l’ONU et les offi­ciers nigé­rians saluent les types avec précau­tion. Tout le monde descend de son véhi­cule. Ce convoi est censé repré­sen­ter la preuve concrète d’un cessez-le-feu abstrait discuté dans la capi­tale. On ne peut être sûr de rien tant que les deux parties ne se sont pas croi­sées, et même là tout peut arri­ver. Je reste en retrait, à la péri­phé­rie des négo­cia­tions. Je n’ap­pren­drai rien d’utile en me plaçant au centre de l’at­ten­tion.

Il y a des corps de soldats nigé­rians tout le long de cette auto­route. Si nous les retrou­vons et les rendons à leurs familles, cela devrait permettre d’apai­ser la situa­tion. Ce serait au moins une preuve de bonne volonté. J’ai emmené l’équipe de la Croix-Rouge libé­rienne pour m’ai­der à ramas­ser les cadavres. Ils avaient peur et ne voulaient pas venir. J’ai été obligé de le leur deman­der comme une faveur. J’ai inté­rêt à trou­ver des corps, sinon je leur aurai fait perdre leur temps.

Les rebelles ne vont pas nous conduire si faci­le­ment aux corps qu’ils ont muti­lés et j’ai besoin d’aide. Des gamins nous entourent en quéman­dant des bonbons et des stylos, ils sont en géné­ral bien rensei­gnés. Je donne un dollar à un môme à l’air vif et lui demande où sont les corps des Nigé­rians. Il grimpe en courant en haut d’un monti­cule et pointe dans la direc­tion de deux chiens qui déterrent deux corps en putré­fac­tion plus loin dans le bush. C’était facile.

Les corps ont été déchique­tés par des rafales d’armes auto­ma­tiques. Ils grouillent d’as­ti­cots. J’ap­pelle mon équipe. Les deux assis­tants en gants, masque et blouse blancs de labo­ra­toire semblent appar­te­nir à un autre monde dans cette brousse verte et brune. Ils s’em­parent de deux housses mortuaires vertes et ramassent un corps : l’un des types tient les poignets, l’autre les chevilles et ils le lancent dans le sac qui tombe comme une masse à leurs pieds. Ils attrapent le second corps de la même façon et commencent à le faire glis­ser dans l’autre sac. À ce moment, un poignet cède et l’homme se retrouve à tenir l’une des mains du cadavre. Le corps et la housse tombent sur le premier sac. L’homme tient la main, la regarde puis nous regarde, moi, l’en­fant, les chiens, l’autre assis­tant, les housses, la main. Il ne sait plus à quel sac ni à quel corps appar­tient la main. Il hésite à se pencher, avec la main dans sa main, pour cher­cher le cadavre auquel il manque une main. Nous restons là, immo­biles sur la colline, à nous regar­der, arrê­tés dans le temps, avec le gamin qui nous observe d’un air inter­ro­ga­teur, la main aban­don­née en équi­libre dans celle de l’as­sis­tant en blouse blanche de labo­ra­toire.

Je tourne les talons pour rejoindre le convoi, aban­don­nant les corps, les sacs, les hommes, la main, le môme, les chiens et l’odeur.

14 heures. Le deuxième check-point baigne dans la lumière et la chaleur de l’Afrique à la mi-joumée. Les rebelles sont shoo­tés, des gamins défon­cés au crack armés de gros fusils. Ils sniffent de la poudre à fusil et des amphé­ta­mines avant de partir au combat. Il doit bien faire quarante degré mais j’en vois un qui porte un manteau d’hi­ver à capuche de four­rure. Il a autour du cou une immense étiquette d’iden­ti­fi­ca­tion de bagage rouge et blanche d’Ame­ri­can Airlines ainsi qu’un talis­man afri­cain destiné à le proté­ger des balles. Il balance à bout de bras un lance-grenades à roquettes terminé par une grosse grenade verte comme s’il s’agis­sait d’une batte de base-ball.

Sans uniforme ni comman­de­ment, ils sont livrés à eux-mêmes comme des animaux sauvages. Des sacs de nour­ri­ture volée et divers objets pillés au hasard dans les maisons sont empi­lés le long de la route. C’est un État à la dérive qui retourne à l’anar­chie. Impos­sible de faire la diffé­rence entre la conduite de la guerre et une bande de crimi­nels en maraude. La moitié des rebelles sont prépu­bères. Un gamin de onze ans tient un AK-47 presque aussi grand que lui. Un autre, les yeux fous injec­tés de sang, vêtu du tee-shirt d’une équipe de hockey, se préci­pite vers moi et se lance dans une danse tour­noyante, toutes amulettes vaudoues dehors, sentant la mauvaise haleine et la trans­pi­ra­tion : « Ah, grand commando tué ici, ah grande guérilla rebelle, je vais te manger, dis, homme blanc », me jette-t-il à la figure comme une lita­nie qui n’en finit pas.

Je rebrousse chemin vers un groupe de civils rassem­blés sur le côté du check-point. Il y a là un vieux bonhomme tassé dans une brouette et un jeune, qui doit être son fils, penché au-dessus de lui, appuyé sur les poignets. Le vieux a le visage et la tête enve­lop­pés dans un chif­fon souillé de vieilles taches de sang foncé. Le fils dit qu’il s’est fait tirer dessus pendant les combats : Est-ce que je peux l’em­me­ner jusqu’à l’hô­pi­tal ? Le vieux penche la tête et me regarde avec tris­tesse, étonné par ma présence : « Je meurs, mon fils, je meurs, dis. »

Je n’ar­rive pas à soute­nir son regard alors je regarde le fils. Son père est en train de mourir, plié en deux dans une brouette. Coincé à un check-point rebelle. Il ne peut rien faire pour lui. À côté du vieux gît un sac de riz abîmé, sans doute tout ce qu’ils ont pu empor­ter avec eux au moment de leur fuite. Les gamins rebelles chantent et tirent en l’air à quinze mètres de là. Nous nous diri­geons vers le nord, l’hô­pi­tal est au sud. Je ne peux pas les emme­ner avec nous. Nous sommes tous les trois impuis­sants.

J’avise un homme d’âge moyen qui se tient à proxi­mité. Il a le visage tavelé par des rides d’inquié­tude. Il semble abor­dable. Le bruit court que le conflit qui oppose les Nigé­rians char­gés du main­tien de la paix aux rebelles a pour origine une mine de diamants locale que chaque partie s’ar­roge le droit de piller. Je demande à l’homme s’il sait ce qui a mis le feu aux poudres. « Du mine­rai, me répond-il sans hési­ter. Du mine­rai du sol afri­cain. Très triste de voir ce qui se passe. L’or et les diamants feront mourir beau­coup de personnes en ce monde. »

Voilà pourquoi un vieil homme s’est fait arra­cher le visage et meurt dans une brouette. Parce que les Nigé­rians volent des diamants dans un pays dont ils sont censés défendre la paix.

Je lui demande s’il y a une possi­bi­lité de trans­por­ter le blessé vers le sud en direc­tion de la capi­tale. Il me dit que non. Quand les combats ont commencé au nord, les civils ont fui vers le sud, jusqu’à son village sur la route de Monro­via. Mais les soldats nigé­rians les ont empê­chés de conti­nuer en leur disant : « Nous sommes char­gés de votre sécu­rité. Nous vous proté­ge­rons. » Puis les combats sont descen­dus jusqu’ici, et les civils se sont retrou­vés pris au piège au fur et à mesure que les rebelles avançaient et que les Nigé­rians recu­laient. Quand les rebelles ont fini par occu­per le village, ils ont exécuté des douzaines de civils accu­sés de colla­bo­ra­tion. Car, pour quelle autre raison seraient-ils restés ici ? La ligne de front nigé­riane est plus au sud main­te­nant mais ils ne laissent toujours pas passer les civils. Le vieux bonhomme dans sa brouette et son fils sont coin­cés.

Je me demande combien de civils sont morts depuis le Cambodge. Morts à cause de fausses assu­rances de protec­tion données par des hommes char­gés du main­tien de la paix inca­pables de tenir leurs promesses vides et létales. Fera-t-on jamais les comptes ? Ou bien nos échecs et leurs pertes civiles seront-ils avalés par les oubliettes de l’His­toire — comme les 100 000 viols ici —, dissi­mu­lés, anonymes, aban­don­nés ?

16 heures. Nous attei­gnons le dernier check-point avant la fron­tière septen­trio­nale. C’est là qu’ont eu lieu les combats les plus durs et où est censé se trou­ver l’otage. Deux véhi­cules mili­taires nigé­rians carbo­ni­sés sont retour­nés à l’en­trée de la ville. Je vais voir si j’y trouve des corps. Il n’y a qu’une montagne de cartouches utili­sées. Des centaines. Les soldats ont dû ripos­ter inten­sé­ment à l’abri de leurs véhi­cules acci­den­tés dont l’un est couvert de sang comme si quelqu’un l’avait étalé partout à la main. Ils l’ont baptisé au sang.

Mon équipe retrouve un cadavre sur le bord de la route. Couché sur le ventre, torse nu, les cuisses éten­dues et les chevilles croi­sées remon­tées derrière lui. On dirait un adoles­cent vautré devant la télé­vi­sion. On le retourne, il est raide comme un bout de bois. Trois cartouches de AK-47 baignent dans la mare de sang qui s’est formée sous lui quand il est tombé. Il a dû être exécuté ici même, à bout portant. Son visage grouille d’une telle quan­tité d’as­ti­cots qu’il semble expri­mer toute une variété d’émo­tions.

Je suis asso­cié à un offi­cier nigé­rian, le colo­nel Kapel­ley, qui doit m’ai­der à loca­li­ser l’otage et à négo­cier sa libé­ra­tion. Les offi­ciels de l’ONU, les offi­ciers nigé­rians et les rebelles traînent autour du check-point mais personne ne semble bien actif. Le colo­nel Kapel­ley me dit qu’il se char­gera de la négo­cia­tion. Après tout, il s’agit de l’un de ses compa­triotes et d’un offi­cier comme lui.

Tout le monde nous suit puis nous entoure au moment où nous arri­vons au quar­tier géné­ral rebelle. C’est une modeste maison qu’ils ont dû réqui­si­tion­ner à une famille civile. Deux chefs rebelles se tiennent sur les marches du porche au-dessus de nous. Ils sont un peu plus vieux et un peu plus durs que les gamins des check- points. Ils ont le regard ahuri et meur­trier que l’on voit souvent chez les meilleurs soldats. Il fait chaud, nous sommes cernés, et tout le monde est en sueur. Notre statut est ambigu, le cessez-le-feu théo­rique et nous pour­rions fort bien nous trans­for­mer en otages.

Le colo­nel Kapel­ley déclare : « Nous exigeons que vous relâ­chiez l’otage. Il en va de votre obli­ga­tion et vos chefs à Monro­via nous ont assu­rés de votre coopé­ra­tion. »

Il dit exac­te­ment le contraire de ce qu’il faudrait.

Le chef rebelle explose : « C’est mon terri­toire ici, je n’ai pas d’ordre à rece­voir d’un comman­dant à Monro­via. Rien, vous enten­dez ? Pas de libé­ra­tion, pas ques­tion, vous n’avez pas cessé le combat. »

Mauvais début. Il faut faire preuve d’un peu de respect, commen­cer par leur deman­der de petites conces­sions, les lais­ser prendre la déci­sion. Le colo­nel Kapel­ley va être furieux, mais je dois inter­ve­nir. Je pratique cet exer­cice sous une forme ou une autre depuis le Cambodge. Je ne sais pas très bien quelles sont les respon­sa­bi­li­tés du colo­nel au Nige­ria, mais de toute évidence il n’y connaît rien.

Je demande leurs noms aux rebelles. Puis :

« Géné­ral Snake et géné­ral One More War, ici c’est notre terri­toire, la base Alli­ga­tor. On n’a peur de rien, ça non. »

Le colo­nel Kapel­ley part d’un rire moqueur. Il a mis vingt ans à obte­nir ses galons de colo­nel. Ces types n’ont que vingt ans et se prétendent géné­ral.

Génial, colo­nel, étalez votre supé­rio­rité, ça va bien nous aider.

Les rebelles se plantent sous le nez du colo­nel et le foudroient du regard.

Il se penche vers moi et me murmure à l’oreille :

« Lais­sez tomber, de toute façon, ils vont le tuer. Tirons-nous. »

Quelles conne­ries ! Ils commencent tous par faire ça et nous devons les lais­ser nous provoquer, pour la gale­rie. Ils finissent en géné­ral par se radou­cir quand on leur en laisse le temps. Une fois, au Rwanda, des soldats m’ont défié pendant une demi-heure en refu­sant sur tous les tons ce que je leur deman­dais. Pour­tant, au milieu de la discus­sion, le prison­nier est brusque­ment apparu, libre de s’en aller. Ils n’avaient jamais accepté de le relâ­cher, jamais montré le moindre signe de coopé­ra­tion mais ils avaient dû envoyer quelqu’un le cher­cher. Je n’étais même pas sûr d’avoir le droit de le faire monter dans ma voiture. Nous sommes partis en regar­dant par-dessus notre épaule pour nous assu­rer que personne ne nous prenait en chasse.

L’at­mo­sphère est moite et tendue. L’ha­leine des rebelles est char­gée d’al­cool. Ils se montrent hostiles et inso­lents et la foule qui nous entoure mani­feste son impa­tience. L’air est encore chaud bien qu’il commence déjà à se faire tard. Nous devons prendre le temps de lais­ser venir les choses mais ils sentent bien que le colo­nel Kapel­ley n’y est pas favo­rable et qu’il a peur, ce qui perturbe tout.

« Écou­tez, géné­ral Snake (impos­sible de me résoudre à dire géné­ral One More War, c’est plus fort que moi), nous vous deman­dons une petite chose, rien de grand. Nous voulons simple­ment voir l’otage pour qu’il écrive une lettre à sa femme et à ses enfants. Vous pour­rez la lire pour vous assu­rer qu’elle ne contient aucun rensei­gne­ment secret. Lais­sez-le contac­ter ses proches. »

Je veux qu’ils voient leur otage comme un être humain avec une famille. Et s’ils me laissent l’ap­pro­cher, je pour­rai aussi lui appor­ter de l’eau, des panse­ments et de la crème anti­sep­tique. Je suis sûr qu’ils l’ont battu et que ses plaies se sont infec­tées.

Le colo­nel Kapel­ley dit : « Non, non, non. » Il s’adresse à moi, sauf que tout le monde peut l’en­tendre cette fois : « Vous ne connais­sez rien à l’Afrique. » Puis il tourne les talons.

Je ne sens plus mes bras ni ma tête. Il faut que je la prenne entre mes mains. Si j’avais été seul, je crois que j’au­rais pu obte­nir de voir l’otage. Je hurle inté­rieu­re­ment : Je suis prêt à essayer de négo­cier et pas toi ? Pourquoi risque­rais-je ma vie pour le compte de l’un de tes cama­rades, et de tes soldats, y compris les morts ? J’ai l’im­pres­sion de flot­ter dans le vide. Je contemple la pauvre assem­blée que nous formons, rebelles, offi­ciels de l’ONU, soldats nigé­rians, le colo­nel Kapel­ley, le géné­ral Snake, le géné­ral One More War et moi. Je regarde tout cela de très haut quand le colo­nel Kapel­ley me tire par le bras pour me faire sortir de la foule. Je résiste et tire dans l’autre sens. Puis je réin­tègre mon corps, UNE SECONDE. Et pourquoi devrais-je avoir plus d’exi­gence envers moi-même que le petit cama­rade de l’otage ? Je suis complè­te­ment con, ou quoi ? Est-ce que je me suis toujours montré aussi con au cours de mes cinq précé­dentes missions ?

C’est alors que je décide, pendant cet instant moite, nauséeux, où j’ai la gorge sèche, que cela n’a pas de sens. Je suis un pauvre idiot naïf.

Je les aban­donne à leur sort et me retire jusqu’au convoi. Deux collègues coif­fés de la casquette bleue de l’ONU, qui ont observé passi­ve­ment ce qui se passait, s’avancent pour prendre ma place dans la négo­cia­tion. Avec ferveur, pleins d’es­poir, ils approchent le géné­ral One More War.

Minuit. Je contemple les ombres que projette le venti­la­teur au plafond. Encore une nuit d’in­som­nie. Les idées roman­tiques que je me faisais sur ma mission au service de la paix sont désor­mais inte­nables et je serais fou de vouloir rester ici comme je l’ai sans doute été dès le départ de venir. Que va-t-il se passer ?

Il est temps de rentrer chez moi. Ma jeunesse est finie.

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