web analytics

La vie à la fin de l’Empire : effondrement, suprémacisme et lamentations narcissiques (par Nicolas Casaux)

Comment le suprémacisme humain, à l’origine de l’effondrement du monde, s’en inquiète pour de mauvaises raisons et se lamente narcissiquement sur son propre sort.

Chaque jour, entre 150 et 200 espèces de plantes, d’insectes, d’oiseaux ou de mammifères sont précipitées vers l’extinction — une estimation de l’ONU.

Autrement dit, chaque jour, la civilisation industrielle détruit entre 150 et 200 espèces, appauvrissant toujours plus la tapisserie du vivant.

En 50 ans, environ, 90% des populations mondiales de grands poissons ont été anéanties.

Les populations d’éléphants ont diminué de 97 % depuis 1900, passant d’environ 12 millions à moins de 350 000 aujourd’hui.

Les populations de tigres ont subi le même sort, avec un déclin d’environ 97%.

En Amérique, en moins de 25 ans, 90% des populations de papillons monarques ont été détruites.

En 20 ans, 90% des populations de tortues luths ont été décimées.

96 % des populations de lions ont également été détruites depuis 1940 — il n’en resterait que 20 000 sur une population estimée de 450 000, à l’époque.

On estime que depuis 1985, la Grande barrière a perdu jusqu’à 50% de sa surface de corail.

70% des oiseaux marins ont disparu en seulement 60 ans.

En 2011, 11,5 millions d’animaux ont été tués dans les laboratoires européens. La France, avec près de 2,2 millions d’animaux tués en 2010 arrive en tête de ce palmarès macabre.

Il est estimé que la civilisation industrielle tue près de 100 millions de requins par an, et ce depuis des décennies, au point que leurs populations ont diminué de 90%.

Plus généralement, au niveau mondial, 52% des animaux sauvages ont disparu en 40 ans.

On estime que d’ici 2048 les océans n’abriteront plus aucun poisson.

La contamination et l’intoxication du monde par toutes sortes de polluants émis, rejetés ou déversés par la civilisation industrielle, touche jusqu’aux ours polaires qui, en plus de voir fondre leur habitat en raison du réchauffement climatique — aux conséquences potentiellement dramatiques — également induit par la civilisation industrielle, sont victimes de dysfonctionnements hormonaux et immunitaires.

Dans un rapport publié sur un site officiel du gouvernement français, on peut lire que : « La production mondiale de produits chimiques a explosé, passant d’un million de tonnes en 1930 à 400 millions aujourd’hui », où « 99 % de la quantité totale des substances présentes sur le marché n’ont pas été testées ». Et que : « Parmi celles-ci, environ 30.000 sont commercialisées en quantités supérieures à une tonne par an ». Le rapport explique ensuite qu’on « connaît l’impact toxicologique d’à peine 3.000 substances sur les 100.000 commercialisées en Europe », puis reconnaît qu’il « est en effet difficile de connaître aujourd’hui les effets sur la santé et l’environnement des molécules chimiques présentes pourtant dans bon nombre de produits de consommation courante et soupçonnées de provoquer des allergies, cancers ou infertilités ».

L’OMS a reconnu, en 2013, que l’air que nous respirons tous, humains et non-humains, avait été tellement pollué par la civilisation industrielle qu’il était désormais cancérigène.

La contamination des cours d’eau français par les pesticides est « quasi-généralisée », selon une étude du 22 juillet 2013 du Commissariat général au Développement durable.

88% de la surface des océans est contaminée par des micro-fragments de plastique.

Les 192 pays côtiers de la planète ont produit, en 2010, un total d’environ 275 millions de tonnes de déchets en plastique, dont quelque 8 millions de tonnes ont fini dans les océans.

Des petits crustacés prélevés dans la fosse des Mariannes, qui fait partie des milieux les plus inaccessibles de notre planète, présentent des concentrations étonnement élevées en PCB, des polluants industriels très toxiques. C’est-à-dire que les endroits les plus éloignés au monde de la civilisation industrielle, de ses sources de pollutions, sont néanmoins hautement contaminés par ses productions toxiques.

La civilisation industrielle planétaire de notre temps engloutit rapidement les biomes de la planète que les précédentes civilisations avaient déjà bien entamés — rappelons ici que ces destructions sont largement caractéristiques de la civilisation, qui est un mode de vie qui se rapporte au phénomène urbain, et non pas de l’humanité entière, puisqu’elles ne sont pas le fait de ceux que la civilisation appelle des sauvages (du latin silva, qui signifie « forêt »), ceux qui vivent dans la forêt.

A tout cela viennent s’ajouter les innombrables conséquences du réchauffement climatique lié à l’exploitation frénétique des combustibles fossiles.

Cette liste funèbre s’allonge de jour en jour. Les scientifiques parlent de 6ème extinction de masse, d’origine anthropique, donc — et, plus précisément, d’origine « civilisationnelle ».

Pire, ces statistiques dissimulent une destruction encore plus importante, du fait de l’absence de données au-delà d’une certaine date — exemple : un déclin de 50% sur 40 ans, disons, masque peut-être une diminution bien plus importante (de 70, 80 ou 90%) sur 100 ou 200 ans, ou 500 ans, ou plus.

L’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) a récemment publié un rapport dans lequel il dresse une liste des principaux facteurs qui engendrent cet effondrement du vivant. Les trois premiers sont la déforestation, l’agriculture et l’étalement urbain.

Du côté des « ressources » minières et énergétiques, on constate un phénomène d’effondrement similaire, avec épuisement des combustibles fossiles facilement extractibles, raréfaction de certains métaux et minerais (dont l’argent, l’indium, etc.) essentiels aux hautes technologies, qui fait brutalement prendre conscience à quelques-uns de ce que la civilisation industrielle est vouée à s’écrouler, du fait de son insoutenabilité structurelle.

La civilisation industrielle a effectivement bâti son fonctionnement et son expansion sur une destruction perpétuelle du monde naturel. Sur une surexploitation parfaitement irresponsable de ce que sa mentalité utilitariste la pousse à appeler des « ressources » (humaines et/ou naturelles).

Ce qui caractérise la civilisation, manifestement, c’est un mépris flagrant pour toutes les formes de vie autres que l’être humain civilisé, et pour tout ce qu’elle ne gère pas elle-même — mépris sans lequel toutes ces exactions n’auraient pas pu et ne pourraient pas être entreprises.

A la racine de ce mépris culturel qui caractérise la civilisation, on retrouve ce que Derrick Jensen nomme le « suprémacisme humain ». Ce suprémacisme est au cœur même de la civilisation en tant que culture. Il est imbriqué dans toutes les croyances fondamentales qui la composent au point de devenir indiscuté, comme naturel, pour ceux qui naissent et sont éduqués en son sein.

Dans le prélude de son dernier livre intitulé « Le mythe de la suprématie humaine », Derrick Jensen écrit :

« On nous a enseigné, de multiples manières, religieuses et séculaires, que la vie se base sur des hiérarchies, et que ceux qui sont au sommet de ces hiérarchies dominent ceux qui sont en-dessous, par droit ou par force. On nous a enseigné qu’il existe une myriade de chaînes alimentaires littérales et métaphoriques où celui qui domine est le roi de la jungle. »

Ce suprémacisme était dénoncé en son temps par Claude Lévi-Strauss, qui parlait, lui, d’un « humanisme dévergondé », qu’il jugeait profondément nocif. Cet « humanisme dévergondé », était issu, à ses yeux, « d’une part, de la tradition judéo-chrétienne, et, d’autre part, plus près de nous, de la Renaissance et du cartésianisme, qui fait de l’homme un maître, un seigneur absolu de la création ». Il ajoutait :

« J’ai le sentiment que toutes les tragédies que nous avons vécues, d’abord avec le colonialisme, puis avec le fascisme, enfin les camps d’extermination, cela s’inscrit non en opposition ou en contradiction avec le prétendu humanisme sous la forme où nous le pratiquons depuis plusieurs siècles, mais, dirais-je, presque dans son prolongement naturel. Puisque c’est, en quelque sorte, d’une seule et même foulée que l’homme a commencé par tracer la frontière de ses droits entre lui-même et les autres espèces vivantes, et s’est ensuite trouvé amené à reporter cette frontière au sein de l’espèce humaine, séparant certaines catégories reconnues seules véritablement humaines d’autres catégories qui subissent alors une dégradation conçue sur le même modèle qui servait à discriminer espèces vivantes humaines et non humaines. Véritable péché originel qui pousse l’humanité à l’autodestruction. »

Pour reprendre Lévi-Strauss et Derrick Jensen, « toutes les tragédies » que nous vivons aujourd’hui, l’écocide en cours, la 6ème extinction de masse — qu’il serait plus juste de rebaptiser « 6ème destruction de masse » —, le réchauffement climatique, découlent directement de ce suprémacisme humain.

Et bien qu’il soit relativement intéressant de constater que le thème de l’effondrement commence à gagner en visibilité dans le débat public, du moins en Europe et aux États-Unis, il est navrant de constater que la discussion à son sujet se limite parfois à une lamentation narcissique, qui n’est rien d’autre qu’une manifestation de plus du suprémacisme inhérent à la culture dominante.

Si certains s’inquiètent de ce qu’ils ne perçoivent que comme une perspective d’effondrement — et non pas comme un effondrement en cours —, c’est uniquement en raison de la menace que cela représente pour la continuation du mode de vie confortable auquel ils s’étaient bien accoutumés.

Leurs préoccupations demeurent de l’ordre du « comment faire lorsque je n’aurai plus de machine à laver, ou plus de réfrigérateur, ou quand je ne pourrai plus faire mes courses au supermarché ? »

Cette attitude narcissique illustre à merveille le suprémacisme de la culture dominante, et son mépris des autres. Des autres espèces non-humaines qui ont été décimées et qui sont décimées par et pour le fonctionnement normal de la civilisation industrielle, qui voient leurs habitats et leurs conditions écologiques d’existence anéantis par sa polyphagie, et sont ainsi précipitées vers une extinction définitive. Des autres humains qui ont été exploités et tués, et de ceux qui sont exploités afin de faire tourner la machine industrielle mondialisée. Des autres cultures qui étaient et sont les leurs, et qui ont été et sont détruites par la « mission civilisatrice » — l’expansionnisme de la civilisation —, encore en cours.

Et pourtant, ainsi que Vinay Gupta le rappelle, pour les habitants des pays dits « développés » — pour ceux donc, dont le mode de vie se base très littéralement sur la destruction de la biosphère, sur un omnicide planétaire, sur le colonialisme et sur les différentes formes de néocolonialisme, sur l’exploitation mondialisée d’autres êtres humains — « l’effondrement, c’est vivre dans les mêmes conditions que celui qui fait pousser votre café ».

C’est-à-dire qu’être préoccupé ou paniqué à l’idée de perdre un mode de vie confortable mais écologiquement meurtrier et socialement oppressif est un peu indécent.

C’est-à-dire que cela revient à entendre des esclavagistes se plaindre et s’inquiéter des conséquences d’une abolition prochaine de l’esclavage. Sauf qu’en l’occurrence l’esclavage se double d’une 6ème extinction de masse, d’un réchauffement climatique aux conséquences cataclysmiques, etc.

Prendre conscience de l’inéluctabilité de l’effondrement qui vient devrait être l’occasion de se pencher sur ses origines, notamment culturelles, et d’opérer un changement de perspective — de paradigme —, crucial si nous voulons un jour être en mesure de constituer des cultures véritablement soutenables, qui ne soient plus destructrices de leur environnement.

Pour cela, il va falloir que nous réalisions à quel point le mythe de la suprématie humaine influence la manière dont nous percevons le monde. Il faudra aussi que nous nous défassions de la « culture du narcissisme » qu’il a engendrée.

Enfin, il nous faudra abandonner la perspective suprémaciste et embrasser une perspective biocentriste, à l’instar de celle que défendait Claude Lévi-Strauss :

« Le respect de l’homme par l’homme ne peut pas trouver son fondement dans certaines dignités particulières que l’humanité s’attribuerait en propre, car, alors, une fraction de l’humanité pourra toujours décider qu’elle incarne ces dignités de manière plus éminente que d’autres. Il faudrait plutôt poser au départ une sorte d’humilité principielle ; l’homme, commençant par respecter toutes les formes de vie en dehors de la sienne, se mettrait à l’abri du risque de ne pas respecter toutes les formes de vie au sein de l’humanité même. »

Nico


Pour aller plus loin :

Comment tout peut s’effondrer – La fin des énergies industrielles (et le mythe des renouvelables)

Share

6 Comments on "La vie à la fin de l’Empire : effondrement, suprémacisme et lamentations narcissiques (par Nicolas Casaux)"

  1. En supposant que tous les gouvernements prennent tous des mesures drastiques pour changer nos modes de vie , y aurait il encore un espoir de retourner la situation ou seulement de ralentir cet effondrement .
    Le problème est que les gens ne le voient pas et n’y croient pas .
    C’est désespérant .

  2. Vous pensez que l’effondrement permettra de mettre fin à cette civilisation ? d’accord mais ce sera un désastre humanitaire , je suppose que des famines , épidémies , inondations et autres catastrophes feront mourir la plupart des humains , et alors après cet effondrement vous pensez que la vie pourrait continuer sous une autre forme ? Mais si la température augmente de 4 à 5 degrés , je ne pense pas que la vie sera encore possible , qu’en pensez vous ?

    • Bonjour Nathalie,

      “famines , épidémies , inondations et autres catastrophes” :
      il est des catastrophe purement humanitaires dont nous seuls sommes responsable le rééquilibrage est inélucatble et c’est à nous de décider comment gérer ça dès aujourd’hui : arrêt de la production et des saccages environnementaux, redistribution des produits/richesse de première nécessité de manière plus équitables, contrôle de la natalité, comme une civilisation qui se dit comme telle; ou bien la loi du plus fort, as usual, et ce sera la “barbarie” et nous saurons que nous n’étions pas si “civilisés” que ça. Vu que personne n’est prêt à lâcher du lest et les armes, c’est bien partie pour le pire.
      Il est d’autres catastrophes, phénomènes climatiques extrêmes, resultant de notre soif d’énergie pour la croissance érigée comme notre but/dogme ultime et indépasable.

      Il semble que chez les chercheurs qui resteront toujours prudents et plus ou moins discrets pour éviter la disqualification et l’arrêt de leurs subsides, la question ne réside plus dans le fait de savoir si notre civilisatons s’effondrera (ils le savent depuis 1972) et si les températures vont augmenter (il le savent depuis 1965, pour retourner dans des conditions quasi triasiqes, +10°C), mais à cause de ce boost de GES/aérosols et de l’anéantissement de nos puits de carbone (que sont forêts et océans), quand atteindrons-nous le seuil qui nous renverra dans nos cavernes avant… quant à la vie, au pire il en restera quelques oasis dans des endroits insoupçonnés, pas d’inquiétude, mais on n’en fera pas partie.

  3. le système en vigueur qu’on nous impose pour honorer nos morts est tout à fait le reflet de ce suprémacisme et de ces lamentations narcissiques … MERCI de nous apporter votre soutien le + total pour légaliser http://www.humusation.org la MÉTAMORPHOSE, en 12 mois des défunts en humus sain et fertile !
    Ce pourrait être le déclic pour créer l’électrochoc indispensable pour comprendre qu’il y a encore moyen de limiter la casse si, et seulement si, un maximum d’entre nous s’engagent à faire leur “part du colibri” pour tenter d’enrayer ce suicide collectif en acceptant de changer vraiment quelques “habitudes” ?
    BRAVO à toutes celles et ceux qui ont eu le courage de lire cette article jusqu’au bout et l’humilité de reconnaître leur part de responsabilité ?

  4. “les habitudes tuent les hommes” et tout ce qui n’est pas homme par la même occasion…
    et celles que l’on croyait bonnes, même chose ??? même si on se “sent bien” avec nos bonnes habitudes (qui sont souvent des besoins crées pour être conforme à un modèle sociétale comme par exemple le maquillage…)de même que tout est perpétuel changement, nos “bonnes habitudes” doivent évoluer, s’adapter constamment sur le rythme de l’univers.
    devenir capable de les remettre en question, jusque même 30 fois par jours, est possible pour le bien de notre planète, plutôt sauver ce qu’il en reste, et accessoirement aussi, pour cultiver nôtre liberté de penser( enfin,ce qui lui reste de fertile).
    pourquoi diable faisons nous comme tous le monde? déjà, par peur du rejet et de la solitude.pour la reconnaissance de ses semblables et le sentiment d’appartenance à un groupe etc…à la famille humaine quoi! l’homme = foutu animal qui ne peut vivre seul, mais ne veux pas faire d’effort pour approcher l’harmonie av les autres et la planète !!! huum… trop de paramètres à gérer ??

    mais c’est évident, si déjà enfant tu ne voulais pas du mode de vie imposé ou cultivé par ton entourage qui ne voulais pas(pouvais pas?)trop se poser de questions quant à la cohérence de tout ça avec le reste.
    quand au gouvernement quel qu’il soit, il n’y a rien à en attendre.le fait d’attendre ou de placer ses espoirs en politique est uniquement bercé d’illusions.comme la télé, c’est 99% théâtre! combien sont prêt à balancer leur télé ??
    actuellement c’est très clair(cause lassitude), je suis pour l’extinction de l’espèce humaine.je pense faire un élevage de loups pour faire un lâcher sur la foule quand ça me prendra! “allez, regagnez votre espace mes beaux bestiaux !!!”

Leave a comment

Your email address will not be published.


*