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L'ONU, le philanthrocapitalisme et l'écologisme grand public (par Fabrice Nicolino)
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Le texte qui suit est tiré du livre crucial écrit par Fabrice Nicolino, « Un empoisonnement universel : Comment les produits chimiques ont envahi la planète » (Les liens qui libèrent, 2014). Il revient sur la création d'institutions supposément écologistes parmi les plus prestigieuses, et sur les intérêts économiques qui se cachent insidieusement derrière. Il complète bien le précédent article publié sur notre site, une traduction d'un texte du chercheur australien Michael Barker, qui traite à peu près du même sujet. Ils permettent de comprendre pourquoi il est illusoire de compter sur les institutions dominantes pour sauver quoi que ce soit (à l'exception de la civilisation industrielle).

Le double jeu perma­nent de l’Onu et du Pnue

      Où l’on découvre que le rapport Meadows a été écrit par un M. Meadows. Où l’on croise l’ombre duplice de Maurice Strong. Où l’on sonde l’âme meur­trière de Stephan Schmid­heiny.

      Il paraî­tra exagéré, mais il est pour­tant vrai, que le Programme des Nations unies pour l’en­vi­ron­ne­ment (Pnue) a été créé en 1972 pour les besoins de l’in­dus­trie. Soyons chari­table : ce vaillant orga­nisme de l’Onu a été imaginé par les servants les plus lucides de l’uni­vers indus­triel.

      Il y a quarante ans, les dents claquaient déjà lorsqu’il fallait évoquer les désastres écolo­giques. Certains croyaient la catas­trophe immi­nente – ils avaient tort –, d’autres se réfu­giaient dans le déni et la foi naïve dans la crois­sance éter­nelle de la produc­tion. Mais quelques-uns, qui ne détes­taient pour­tant pas ce monde, se posaient déjà des ques­tions. En témoigne le très renommé rapport Meadows, commandé en 1970 au Massa­chu­setts Insti­tute of Tech­no­logy (MIT) par le Club de Rome, un groupe inter­na­tio­nal de réflexion.

      Meadows annonce les temps nouveaux

      On cher­che­rait en vain chez Dennis Meadows, qui a donné son nom à ce travail, la moindre oppo­si­tion au système poli­tique en place. Né en 1942, ce physi­cien entre au service du MIT à la fin des années 60. Il devien­dra, après la paru­tion de son travail, direc­teur d’un programme univer­si­taire tourné vers l’in­gé­nie­rie et le busi­ness. C’est en physi­cien habi­tué aux chiffres et aux courbes qu’il coor­donne avec trois autres auteurs (sa femme Donella, Jørgen Randers et William Behrens) un texte qui parle sans pathos de crois­sance, d’ex­pan­sion, de limite, d’équi­libre.

      Nous sommes au début des années 70 et – sans qu’on le sache – à la fin des Trente Glorieuses. C’est alors que Meadows lance un aver­tis­se­ment : cela ne peut plus durer. L’ar­gu­ment est devenu depuis un lieu commun, mais, à l’époque, affir­mer qu’une crois­sance expo­nen­tielle dans un monde fini est impos­sible relève de la plus folle audace. Si l’on ne sort pas du para­digme de la crois­sance aveugle, prédit Meadows, ce sera l’ef­fon­dre­ment. Proba­ble­ment dans le cours de ce XXIe siècle qui est le nôtre. Et la tech­no­lo­gie, si elle est suscep­tible de nous ache­ter du temps, ne saurait que diffé­rer une issue qu’on peut quali­fier sans crainte de terri­fiante.

      C’est dans ce contexte de vives inter­ro­ga­tions qu’ap­pa­raît sur la scène Maurice Strong. Le quali­fier de Janus biface est le moins qu’on puisse lui accor­der. Né en 1929, ce Cana­dien a fait fortune dans l’in­dus­trie trans­na­tio­nale. On ne saurait dres­ser la liste de tous les groupes qu’il a diri­gés, mais il faut en signa­ler quelques-uns. Et d’abord Power Corpo­ra­tion of Canada, qui gère en 2013 la baga­telle de 500 milliards de dollars de place­ments aux États-Unis, en Europe et en Chine. À compa­rer au budget bien­nal de l’Onu – pour 2012 et 2013 –, qui ne dépasse pas 5,15 milliards de dollars, soit 100 fois moins.

      Maurice Strong en poli­cier privé

      On ne peut détailler ici l’his­toire de cette méga-entre­prise fondée en 1925 et qui a toujours joué un rôle poli­tique consi­dé­rable au Canada, pour l’es­sen­tiel aux côtés de la droite fédé­ra­liste. C’est piquant, car Strong s’est toujours vanté d’être un socia­liste, ce qui, dans le langage poli­tique des droites nord-améri­caines, est syno­nyme de commu­niste. Strong a pour­tant été le grand patron de Power Corpo­ra­tion of Canada de 1961 à 1966. Il a égale­ment été un cadre très supé­rieur de l’in­dus­trie pétro­lière – chez Dome Petro­leum, chez Castex (Chevron), chez Norcen Energy Resources – et il a même dirigé Petro-Canada, grande entre­prise s’il en est. Termi­nons la liste par un poste emblé­ma­tique : Strong a été le patron d’On­ta­rio Hydro, géant de l’hy­dro-élec­tri­cité et du nucléaire.

      Affir­mer qu’il aura défendu toute sa vie, au premier plan, la marche du monde n’a donc rien d’une calom­nie. Mais il faut ajou­ter qu’il a suivi paral­lè­le­ment, dès la fin des années 40, une autre carrière, « philan­thro­pique » celle-là. Est-elle sincère ? Que chacun juge par les faits. Sur le site Inter­net de M. Strong, qui fait un grand usage du story-telling, cet art renou­velé de racon­ter de belles histoires, on apprend que ce dernier a rencon­tré les Nations unies un beau jour de 1947, alors qu’il avait 18 ans, en la personne d’un certain Bill Richard­son. Lequel lui aurait permis de deve­nir un simple poli­cier privé chargé de la sécu­rité au siège new-yorkais de l’Onu.

      On a encore plus de mal à avaler la suite, car Strong devient peu à peu un respon­sable des Nations unies. Par quel étrange parcours ? On ne sait pas. Il sera en tout cas, dans les années 90 du siècle passé, secré­taire géné­ral adjoint de l’Onu. Frot­tons-nous les yeux, car cette infor­ma­tion paraît tout à fait impro­bable. Strong, grand patron cana­dien, petit flic privé de l’Onu, puis secré­taire géné­ral adjoint de l’im­mense struc­ture plané­taire ? Qui croi­rait à une telle inven­tion ?

      Elle est pour­tant vraie. Maurice Strong, ainsi qu’on peut encore le voir sur son site, a ouvert la confé­rence histo­rique sur le climat qui s’est tenue en 1997 à Kyoto, au Japon, avec le titre offi­ciel de secré­taire géné­ral adjoint de l’Onu. Il va de soi qu’on ne peut réus­sir pareil triomphe sans avoir fran­chi avant cela d’autres étapes. Ainsi qu’on va pouvoir admi­rer, Strong est vrai­ment un cas à part. En 1972, il est l’or­ga­ni­sa­teur du tout premier Sommet de la Terre, qui se déroule à Stock­holm. C’est une date histo­rique, qui marque le grand début, avec le rapport Meadows, des inquié­tudes plané­taires.

      Stephan Schmid­heiny, crimi­nel de masse

      La rencontre de Stock­holm, rétros­pec­ti­ve­ment, appa­raît comme un remarquable contre-feu . Les propa­ga­teurs du désastre écolo­gique en cours s’em­parent du discours, et ne le lâche­ront plus. L’in­dus­trie, qui est la cause prin­ci­pale des désastres, s’im­pose et s’im­po­sera toujours plus comme la « solu­tion » des problèmes qu’elle ne cesse de créer.

      Fort logique­ment, Strong devient en décembre 1972 le premier direc­teur du Programme des Nations unies pour l’en­vi­ron­ne­ment (Pnue). Capi­ta­liste de dimen­sion mondiale et dans le même temps direc­teur du Pnue : nul ne saurait faire mieux. Sa carrière conti­nue, sur l’exact même mode, et, en 1992, Strong est l’or­ga­ni­sa­teur offi­ciel du Sommet de la Terre de Rio. Cette fois, l’en­tre­prise est bien plus consi­dé­rable, car la plupart des chefs d’État veulent être sur la photo, et Strong est obligé de se faire aider par de grands profes­sion­nels pour la prépa­ra­tion. Parmi eux, Stephan Schmid­heiny, qui devient son bras droit. Il est l’une des plus grosses fortunes de Suisse, et, comme Strong, il est devenu philan­thrope sur le tard.

      Schmid­heiny est l’hé­ri­tier de l’em­pire indus­triel Eter­nit, spécia­liste de l’amiante. Au moment où il aide Strong à prépa­rer le Sommet de la Terre de Rio, il exerce encore les plus hautes respon­sa­bi­li­tés dans le groupe. L’his­toire et pour une fois la morale finissent par le rattra­per, alors qu’il aime­rait tant se faire passer pour un valeu­reux écolo­giste. Le 13 février 2012, le tribu­nal correc­tion­nel de Turin, en Italie, le condamne à 16 ans de prison ferme, car il a été jugé respon­sable de la mort d’en­vi­ron 3 000 ouvriers italiens, expo­sés à l’amiante dans les usines Eter­nit. C’est une peine crimi­nelle infa­mante, qui aurait conduit tout autre que lui derrière les barreaux. Mais le prudent Schmid­heiny, fonda­teur en 1995 du World Busi­ness Coun­cil for Sustai­nable Deve­lop­ment (WBCSD, ou Conseil mondial des affaires pour le déve­lop­pe­ment durable), très actif lors du deuxième Sommet de la Terre de Rio, en 2012, a pu conti­nuer sa vie d’avant. Il n’a jamais daigné venir s’ex­pliquer devant le tribu­nal de Turin, lais­sant une armée d’avo­cats défendre sa cause. Depuis la confir­ma­tion de sa peine en appel, Schmid­heiny évite bien entendu l’Ita­lie, mais peut en revanche passer du Costa Rica à la Suisse sans aucun problème. Pas de mandat d’ar­rêt inter­na­tio­nal pour ce crimi­nel de masse.

      Maurice Strong et Stephan Schmid­heiny sont-ils de simples impos­teurs ? Bien que nul ne soit en mesure de sonder leur esprit, il est plus réaliste d’ima­gi­ner chez eux une certaine sincé­rité. Peut-être – qui sait ? – que les deux hommes, passion­né­ment épris de pouvoir et de richesse, auront compris, au milieu des brumes de leurs acti­vi­tés, que quelque chose n’al­lait pas. Que l’ave­nir ne pour­rait tout à fait ressem­bler au passé. Qu’il faudrait, pour sauver l’es­sen­tiel, chan­ger la couleur du papier peint, peut-être même ache­ter de nouveaux meubles ou refaire la plom­be­rie et l’élec­tri­cité.

      250 pauvres millions d’eu­ros pour sauver le monde

      Ce long préam­bule était néces­saire pour comprendre d’où vient le Pnue, que tant de commen­ta­teurs naïfs prennent pour le protec­teur ultime de la planète. Où en sommes-nous aujourd’­hui ? Le Pnue dispose d’un siège central à Nairobi, au Kenya, de six bureaux régio­naux, de sept autres dits de liai­son, et de quelques centaines de sala­riés. L’Onu accorde à ce programme préten­du­ment vital 631 millions de dollars pour les années 2014 et 2015, soit 481 millions d’eu­ros. Comme il faut divi­ser par deux pour obte­nir le budget d’une année, cela donne en fait moins de 250 millions d’eu­ros. Pour s’oc­cu­per du dérè­gle­ment clima­tique, de la surpêche, de la déser­ti­fi­ca­tion, de la défo­res­ta­tion, de la crise de l’eau, de l’épui­se­ment des sols arables, des pollu­tions de tout ordre, etc.

      Telle est la vérité du Pnue, qui a pour­tant un acte de gloire à son actif : la créa­tion du Giec. Ce Groupe d’ex­perts inter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évo­lu­tion du climat, qui suit de près l’an­gois­sante évolu­tion de la crise clima­tique, a en effet été fondé en 1988 conjoin­te­ment par le Pnue et l’Or­ga­ni­sa­tion météo­ro­lo­gique mondiale (OMM). Le Pnue a donc œuvré, une fois au moins, pour le bien commun.

      Et ce n’est pas fini, comme en témoigne « Global Chemi­cals Outlook », un rapport publié par le Pnue le 5 septembre 2012. Seul le titre en français – « Pers­pec­tives mondiales en matière de produits chimiques » – figure dans les docu­ments dispo­nibles du Pnue, ce qui explique peut-être qu’au­cun de nos médias impor­tants, qu’af­fole pour­tant le moindre souffle d’un joueur de foot, n’ait daigné en infor­mer le public. Comment le Pnue, qui traduit dans une ribam­belle de langues, a-t-il pu oublier ce rapport-là ? Mystère.

      4 100 milliards de dollars de chiffre d’af­faires

      Voyons ce que dit ce rapport. Tout d’abord, il y a de plus de plus de produits chimiques commer­ciaux en circu­la­tion. De plus en plus, d’ac­cord, mais combien au total ? Eh bien, les experts inter­na­tio­naux, censés être les mieux infor­més, n’en savent stric­te­ment rien. L’aveu figure en toutes lettres : « Le nombre exact de produits chimiques sur le marché n’est pas connu. » Le seul ordre de gran­deur évoqué provient du système euro­péen Reach, basé sur 143 835 produits chimiques réper­to­riés.

      Une autre infor­ma­tion donne le tour­nis : le chiffre d’af­faires de l’in­dus­trie chimique mondiale. Il est passé de 171 milliards de dollars en 1970 à 4 100 milliards de dollars aujourd’­hui, soit une multi­pli­ca­tion par 24 en quarante ans. Encore ne s’agit-il que d’un début, car, d’ici à 2050, les ventes de produits chimiques devraient encore augmen­ter de 3 % par an. Signa­lons, dans un utile rappro­che­ment, que la popu­la­tion mondiale n’a crû que de 1,1 % en 2012. Il y en aura donc pour tout le monde et au-delà. Le Pnue, prison­nier de ses propres constats, est bien obligé d’évoquer des situa­tions concrètes. Ainsi recon­naît-il que les intoxi­ca­tions par les pesti­cides coûtent davan­tage à l’Afrique subsa­ha­rienne que n’ap­porte l’aide publique à la santé (sida non compris). Et il ajoute, avec une grande impré­ci­sion dans la présen­ta­tion des chiffres, que la « mauvaise gestion de produits chimiques » entraî­ne­rait des pertes de 236 milliards de dollars sur le plan mondial.

      En revanche, quand il s’agit d’en­trer dans les détails, le Pnue ne parvient plus qu’à citer une poignée de cas. Par exemple l’étude menée en 2009 par les Centers for Disease Control (CDC), l’agence améri­caine de santé publique. Ce travail montre « que, parmi les 212 produits chimiques étudiés, la tota­lité a été retrou­vée dans une frac­tion de la popu­la­tion améri­caine ». La chimie de synthèse est partout, jusque dans le corps des humains. Au Soudan, des paysannes présentent un risque de décès trois fois plus élevé que d’autres qui ne le sont pas. Les pesti­cides sont en cause. Et des villa­geois d’Équa­teur boivent une eau surchar­gée en hydro­car­bures à cause d’un forage pétro­lier proche.

      5 millions de morts chaque année

      Les situa­tions présen­tées ne sont rien au regard de ce que sait inévi­ta­ble­ment le Pnue. Il existe en effet des milliers de cas abon­dam­ment docu­men­tés, d’un bout à l’autre de la planète, et qui concernent des millions, des dizaines de millions d’hu­mains. Pourquoi cette si étrange rete­nue ? Parce qu’il ne faut pas déses­pé­rer Wall Street ? Parce que le rédac­teur du texte sait qu’il existe une ligne à ne pas fran­chir, qui obli­ge­rait à mettre en cause le système lui-même ?

      En dépit de tout, dans un va-et-vient saisis­sant entre édul­co­ra­tion et vérité, le rapport se sent obligé de préci­ser : « Seule­ment une frac­tion des dizaines de milliers de produits chimiques sur le marché a été correc­te­ment évaluée afin de déter­mi­ner leurs effets sur la santé humaine et l’en­vi­ron­ne­ment. Même si des progrès ont été faits pour amélio­rer l’in­for­ma­tion sur les effets des produits chimiques […] ces données demeurent limi­tées à des produits consi­dé­rés isolé­ment. Or les expo­si­tions réelles sont rare­ment limi­tées à un seul produit chimique et très peu d’in­for­ma­tions sont dispo­nibles sur les effets sani­taires et envi­ron­ne­men­taux des cock­tails de produits chimiques. »

      On ne sait donc rien, mais suffi­sam­ment pour comprendre que « bon nombre de ces produits chimiques, dont l’usage est géné­ra­lisé, sont asso­ciés à des risques bien établis pour la santé humaine et l’en­vi­ron­ne­ment. L’ex­po­si­tion à des produits chimiques toxiques peut provoquer ou contri­buer à l’émer­gence d’un large éven­tail de problèmes de santé ». Et le texte de citer ad nauseam des atteintes aux yeux et aux voies respi­ra­toires, des dommages divers à des organes comme le cerveau, les poumons, le foie, les reins, des attaques contre le système nerveux, le système immu­ni­taire, des mala­dies aussi guille­rettes que le cancer, le tout frap­pant avec plus de faci­lité les enfants et les femmes enceintes.

      Combien de morts ? Citant une esti­ma­tion de l’Or­ga­ni­sa­tion mondiale de la santé (OMS), le Pnue parle de 4,9 millions de décès par an impu­tables à l’ex­po­si­tion aux produits chimiques, soit 8,3 % du total (chiffres 2004). On peut penser que cette statis­tique n’a pas grand sens compte tenu des incer­ti­tudes du dossier, dont celles sur le nombre et la nature des produits en circu­la­tion. Mais si le Pnue s’en empare, c’est bien sûr parce qu’il la tient pour sérieuse.

      L’in­dus­trie ne paiera donc pas

      De quoi parle-t-on en effet ? De millions de victimes d’ac­tions humaines légales, commer­cia­li­sées, encou­ra­gées par la publi­cité et le commerce mondial. Et l’on n’évoque pas même les bles­sés, les malades, les handi­ca­pés, les vies boule­ver­sées, les familles disloquées, les séquelles de tout ordre. En bonne logique, on pour­rait attendre d’une agence comme le Pnue qu’elle vole au secours de ce grand malheur humain. Or pas du tout.

      Deuxième phrase de la préface : «  Les gouver­ne­ments du monde entier admettent que les produits chimiques sont indis­pen­sables dans des domaines allant de la méde­cine à l’agri­cul­ture en passant par les biens de consom­ma­tion, les tech­no­lo­gies propres et la lutte contre la pauvreté, toute­fois ces produits et la pollu­tion entraî­née par leur fabri­ca­tion, leur utili­sa­tion et leur élimi­na­tion ont un coût. » Troi­sième phrase de l’in­tro­duc­tion : « Des millions de personnes à travers le monde mènent des vies plus riches, plus produc­tives et plus confor­tables grâce aux milliers de produits chimiques exis­tant aujourd’­hui. »

      La messe est dite. La chimie de synthèse est avant tout un vaste bien­fait, même s’il ne faut pas oublier qu’elle coûte. Au détour d’une page, cette perle : « Le coût pour la santé humaine de la plupart des produits chimiques n’est pas payé par les produc­teurs. » Malgré tout ce qu’on sait déjà, on écarquille les yeux. Si les profits de cette immense indus­trie sont évidem­ment privés, les consé­quences, elles, sont, comme de juste, socia­li­sées.

      Pour avoir les idées plus nettes encore, se rappor­ter à une autre publi­ca­tion du Pnue parue en février 2013, tout à fait mécon­nue, dont le titre anglais est « Costs of Inac­tion on the Sound Mana­ge­ment of Chemi­cals ». Bien que très incom­plet, ce texte consa­cré aux « coûts de l’inac­tion » recèle d’au­then­tiques révé­la­tions. On conseillera aux amateurs le tableau figu­rant page 54, qui dit le prix des atteintes physiques infli­gées par les pesti­cides aux paysans d’Afrique subsa­ha­rienne en 2005. Certes, on peut discu­ter du sens même de telles statis­tiques dans des pays où elles sont rare­ment exactes. Elles sont en tout cas présen­tées et avali­sées dans un docu­ment offi­ciel du Pnue. Il n’est donc pas inutile d’y regar­der de plus près.

      Le Mali et le Zimbabwe saignés aux pesti­cides

      Prenons l’exemple de deux pays singu­liers, le Mali et le Zimbabwe. Le Mali parce qu’il a été le théâtre, en 2013, d’une attaque éclair des troupes françaises visant à bouter les isla­mistes armés hors des villes qu’ils occu­paient. Le Zimbabwe parce que ce pays poten­tiel­le­ment riche est dirigé par un satrape issu de la lutte pour l’in­dé­pen­dance, Robert Mugabe, et parce qu’il illustre l’im­passe poli­tique dans laquelle un conti­nent s’est engagé.

      Au Mali, pays parmi les plus pauvres du monde, les seuls pesti­cides auraient repré­senté une perte de 39,68 millions de dollars en 2005, sous forme de mala­dies et de bles­sures infli­gées aux paysans. À l’échelle de la France, un tel coût équi­vau­drait à envi­ron 6 milliards d’eu­ros.

      Au Zimbabwe, dont la popu­la­tion est à peine moindre que celle du Mali, mais où le budget est un peu plus élevé, les pesti­cides auraient coûté, toujours en 2005, 76,68 millions de dollars, soit peut-être l’équi­valent de 10 milliards d’eu­ros pour un pays comme la France.

      D’un côté, l’uni­vers média­tique et le chœur des pleu­reuses mènent campagne pour que chacun verse une obole desti­née à nour­rir et soigner des gosses au ventre creux. De l’autre, on laisse faire l’in­dus­trie, ce qui mène leurs pères et mères à voir leurs poumons brûlés par la si bonne chimie venue du Nord.

      Les sources d’in­for­ma­tion étaient taries

      Dans ce même rapport consa­cré au « coût de l’inac­tion », attar­dons-nous sur la page 19, qui évoque la ques­tion des sources. Il est aimable aux rédac­teurs de ce texte de nous infor­mer des diffi­cul­tés qu’ils rencontrent dans leur travail. Comment fait-on pour trou­ver des infor­ma­tions fiables sur le « coût de l’inac­tion » ? La réponse est un concen­tré de novlangue dont on tentera ici de propo­ser une pauvre traduc­tion : « Le temps et les ressources néces­saires pour entre­prendre cette recherche n’ont pas été aisé­ment mobi­li­sables chez la plupart des orga­ni­sa­tions, déci­deurs publics ou indus­triels de la chimie, surtout dans les pays en déve­lop­pe­ment dispo­sant de budgets limi­tés. Compte tenu de la nature et des contraintes de temps de tant de déci­sions poli­tiques, en règle géné­rale il n’a pas été possible de procé­der à ce type d’ef­fort aux niveaux poli­tiques les plus élevés. »

      Ou l’au­teur ne sait pas écrire, ce qui est possible, ou il ne sait pas comment expliquer ce qui s’est passé. On fera ici l’hy­po­thèse d’une dissi­mu­la­tion. Nul ne réflé­chit en fait aux consé­quences de l’usage massif de produits chimiques de synthèse. Car que diable veut dire l’ex­pres­sion : « il n’a pas été possible de procé­der… » ? Qu’on rend un travail tronqué ? Le rapport indique que 281 docu­ments ont pu être consul­tés – 281 seule­ment pour le monde entier ! Ajou­tons que, parmi les 230 sources analy­sées par le Pnue lui-même, 66 sont issues de la Banque mondiale, 32 de la Banque asia­tique de déve­lop­pe­ment, 23 de l’OCDE. Ainsi, plus de la moitié proviennent de bastions du libé­ra­lisme, de la déré­gu­la­tion et du droit des pollueurs à polluer en paix. Le Pnue en ses œuvres.

      L’ex­cellent diplo­mate Achim Stei­ner

      Le rapport recon­naît tour à tour l’ab­sence de données, le peu de fiabi­lité de celles exis­tantes et l’ex­trême diffi­culté à mobi­li­ser les agences éven­tuel­le­ment respon­sables dans de nombreux pays. Ce n’est que du vent. Comme un tel constat est lourd de sens, on s’at­tar­dera sur la personne d’Achim Stei­ner, direc­teur exécu­tif du Pnue, qui signe d’ailleurs la préface du premier rapport évoqué dans ce chapitre, « Global Chemi­cals Outlook ». Stei­ner a fait de brillantes études à Oxford, obte­nant de solides diplômes d’éco­no­mie dont il a aussi­tôt fait profi­ter les pays du Sud.

      La biogra­phie offi­cielle de M. Stei­ner reste vague sur les acti­vi­tés qu’il a menées entre 1985 et 2000. En 2001, le voilà au poste envié de direc­teur de l’Union inter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la nature (UICN). Cette struc­ture regroupe, dans une totale confu­sion des genres, 83 États (en 2011), une multi­tude d’en­ti­tés publiques, des milliers de scien­ti­fiques, et emploie plus de 1 000 personnes. C’est une auto­rité mondiale, mais on peut se deman­der à quoi servent ses rituels inven­taires des espèces en voie de dispa­ri­tion et ses innom­brables livres rouges. À l’heure où les écosys­tèmes sont massa­crés comme jamais, l’UICN appa­raît chaque année un peu plus comme le notaire d’une vie qui meurt sous ses yeux.

      Fête d’an­ni­ver­saire à l’UICN

      M. Stei­ner a donc été direc­teur de l’UICN. Comme un serpent se mordant oppor­tu­né­ment la queue, c’est le moment, pour Maurice Strong, de réap­pa­raître en pleine lumière. Propul­sons-nous en Suisse, à Gland, au siège inter­na­tio­nal de l’UICN. Nous sommes le 1er juillet 2009, et la direc­trice géné­rale, Mme Julia Marton-Lefèvre, fait un discours en forme d’hom­mage à l’in­vité du jour. Celui dont l’UICN fête ce jour-là les 80 ans n’est autre que notre ami Maurice Strong. Il n’est pas seule­ment un patron de trans­na­tio­nale, le secré­taire géné­ral adjoint de l’Onu et le premier président du Pnue, que dirige M. Stei­ner ; il a égale­ment été un grand respon­sable de l’UICN. Qui dit mieux ? L’an­cien patron de Petro-Canada est, méta­pho­rique­ment parlant, porté en triomphe. Mme Marton-Lefèvre : « Bien entendu, 2009 est aussi le 80e anni­ver­saire de Maurice Strong, qui a marqué tant de vies, toutes les nôtres dans cette salle, mais aussi des milliers d’autres, avec ce mélange de vision et de clair­voyance face aux défis qui nous font face et auxquels nous devons trou­ver une solu­tion. »

      Achim Stei­ner n’at­teint peut-être pas cette dimen­sion, mais il ressemble un peu, ou plutôt beau­coup, à l’oc­to­gé­naire cana­dien. Dans la seconde moitié des années 90 – la date exacte manque –, Stei­ner devient le conseiller tech­nique en chef de la Commis­sion du Mékong, dont la Banque mondiale et la Banque asia­tique de déve­lop­pe­ment sont parte­naires. Offi­ciel­le­ment, cette commis­sion n’est qu’al­truisme, et sa mission consiste d’ailleurs « à élabo­rer des programmes et stra­té­gies qui apportent un effi­cace soutien pour la gestion durable » du grand fleuve. On ne jurera pas que la mission ait tota­le­ment réussi, car le Mékong est victime de vastes projets de barrages sur son cours chinois et de pas moins d’une douzaine d’autres le long de son cours infé­rieur, entre le Laos et le Cambodge. Quan­tité de scien­ti­fiques de l’an­cienne Indo­chine française, notam­ment au Viet­nam, disent craindre la ruine écolo­gique complète du Mékong, ainsi que des menaces sur l’eau pour des dizaines de millions de personnes. Mais M. Stei­ner est passé à autre chose.

      Une vidéo porno­gra­phique d’Achim Stei­ner

      Autre chose, mais toujours dans les barrages. En 1998, Stei­ner devient le secré­taire géné­ral de la Commis­sion mondiale des barrages. Comme l’in­dique une notice du Pnue, il a mené, dans le cadre de ces fonc­tions, un « proces­sus d’exa­men global et de dialogue poli­tique sur les barrages et le déve­lop­pe­ment ». On croit entendre le cri des millions de gueux chas­sés de chez eux, de la Chine à l’Inde, du Chili au Brésil, de l’Éthio­pie au Congo, pour les besoins de l’in­dus­trie. Plus aucune auto­rité ne saurait nier l’im­pact désas­treux des barrages, qui détruisent la dyna­mique des fleuves, boule­versent les écosys­tèmes de régions entières, multi­plient les mala­dies infec­tieuses. Il existe aujourd’­hui dans le monde 800 000 barrages, dont 52 000 consi­dé­rés comme grands. Qui parle de Nam Theun 2 (Laos), d’Inga I et II (Répu­blique démo­cra­tique du Congo), de Buja­gali (Ouganda), de Jirau (Brésil) ? En 2010, la Banque mondiale chère au cœur d’Achim Stei­ner a engagé la baga­telle de 57,8 milliards d’eu­ros de prêts afin de bâtir ces murs de béton qui sont un cauche­mar pour tout défen­seur des pauvres. Mais M. Stei­ner est-il au service des pauvres ?

      Devenu le patron du Pnue en 2006, Stei­ner crée en 2008 la Green Economy Initia­tive, tout à la gloire du capi­ta­lisme vert. Il s’agit de finan­cer des recherches, des rapports, et de prodi­guer des conseils avisés. La bluette est connue : on peut et on doit « amélio­rer le bien-être humain et la justice sociale tout en dimi­nuant de façon signi­fi­ca­tive les risques envi­ron­ne­men­taux ». Avec quels parte­naires ? Par exemple l’In­ter­na­tio­nal Orga­ni­sa­tion of Employers (IOE), qui regroupe les patro­nats du monde entier, dont, en France, le Medef, lequel a délé­gué à son bureau l’un de ses respon­sables, Emma­nuel Julien.

      Abré­geons. Au Sommet de la Terre de Rio, en 2012, une noble orga­ni­sa­tion a joué un rôle impor­tant en coulisse : le Busi­ness Action for Sustai­nable Deve­lop­ment (BASD). Cette créa­tion ad hoc de la grande indus­trie trans­na­tio­nale était le « coor­di­na­teur offi­ciel des Nations unies pour l’in­dus­trie et les affaires ». Au reste, M. Stei­ner n’a pas manqué, sur place, d’of­frir à BASD un beau discours en anglais qu’on peut encore regar­der sur YouTube. Préci­sons qu’il faut aimer la langue de bois fleu­rie. M. Stei­ner y enfile les perles les plus courantes du marché, sans cesser de sourire en direc­tion des maîtres réels du monde. Que dit-il ? Que le monde ne va pas bien, mais que le busi­ness a fait un grand pas en avant, et que le progrès est donc en marche, etc. Les mots ne peuvent rendre compte de la compli­cité totale qui lie M. Stei­ner aux busi­ness­men qui l’ap­plau­dissent dans la salle. Porno­gra­phique de la première à la dernière image.

      Retour chez Maurice Strong et Stephan Schmid­heiny

      Il est l’heure de résu­mer. Maurice Strong a fait sa carrière privée dans l’in­dus­trie la pire qui soit. Paral­lè­le­ment, il a mené une carrière publique qui l’a mené au sommet de l’Onu. Grâce à quoi il est devenu le premier direc­teur du Pnue en 1972, puis a orga­nisé, offi­ciel­le­ment, le Sommet de la Terre de Rio en 1992. À cette occa­sion, il s’est appuyé sur les compé­tences de Stephan Schmid­heiny, l’une des plus grosses fortunes de Suisse, héri­tier de l’em­pire Eter­nit.

      Ce même Stephan Schmid­heiny a été condamné à 16 ans de prison, car il a été jugé respon­sable de la mort de 3 000 ouvriers. En 1995, il a imaginé un lobby indus­triel appelé WBCSD, ou Conseil mondial des affaires pour le déve­lop­pe­ment durable, qu’on retrouve au premier plan du deuxième Sommet de la Terre de Rio, en 2012. M. Stei­ner a remplacé M. Strong à la direc­tion du Pnue, mais il ne fait aucun doute que la même philo­so­phie poli­tique relie les deux hommes et les deux époques. Créé par un homme au service de l’in­dus­trie, le Pnue pour­suit les mêmes objec­tifs qu’en 1972.

      Le Pnue est un palimp­seste digne du Moyen Âge. On le sait, les copistes de cette époque, par souci d’éco­no­mie, effaçaient les textes anciens écrits sur les parche­mins avant de réécrire par-dessus. Sous Achim Stei­ner, on trouve Maurice Strong. Sous la philan­thro­pie, le crime.

Fabrice Nico­lino

éco-industrialisme greenwashing propagande

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