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Le problème de l’activisme financé par le Grand Capital (par Macdonald Stainsby)

Traduction d'un article initialement publié (en anglais) sur le site Counterpunch, le 25 octobre 2013, et qui s'inscrit dans une série de 4 articles écrits par Macdonald Stainsby. Ce texte consiste en une critique de l'activisme salarié au sein des grandes ONG écolos, elles-mêmes financées par de riches fondations capitalistes. L'auteur se base sur sa propre expérience en tant que militant contre l'exploitation des sables bitumineux au Canada, et contre l'implantation de barrages sur les fleuves et les rivières du pays, entre autres.

Lorsque des écolo­gistes discutent du finan­ce­ment par des fonda­tions et de la manière dont cela entrave la résis­tance, une objec­tion clas­sique émerge bien souvent : une telle discus­sion serait inuti­le­ment néga­tive. Avec le monde entier en jeu, argu­mente-t-on, nous devrions impliquer autant de points de vue et de stra­té­gies « diver­si­fiés » que possible dans la lutte contre le chaos clima­tique. Au lieu « d’être clivants », nous devrions avoir une pensée posi­tive.

Tandis que le Grand Capi­tal et les Grands Verts [les grandes ONG écolos] prétendent construire un pont vers une planète plus saine, quoi que vous fassiez, ne regar­dez pas en bas. Le pont est bancal, et vous êtes déjà à mi-chemin au-dessus du gouffre. Faites-leur confiance, et conti­nuez à marcher.

Une poli­tique plus ou moins basée sur la maxime des Beatles, « All you need is Love » (tout ce dont vous avez besoin, c’est d’amour) est de mise. Ainsi, beau­coup de ques­tions — à la fois réelles et imagi­naires — vis-à-vis d’une critique du mouve­ment écolo grand public et de son auto­ri­ta­risme, sont énon­cées de manière assez cynique par ceux dont on aurait pensé qu’ils avaient beau­coup en commun avec les valeurs démo­cra­tiques qui font défaut à ce mouve­ment.

Beau­coup de sala­riés des Grands Verts – ainsi que leurs amis proches – ont essayé très dur de faire infu­ser ces valeurs démo­cra­tiques, anti­co­lo­niales et même anti­ca­pi­ta­listes dans le mouve­ment écolo grand public, qui évite depuis long­temps de telles vulga­ri­tés. Plon­geons-nous dans ces ques­tions, et cher­chons de vraies réponses. Si elles vous mettent mal à l’aise, peut-être que c’est parce qu’elles vous touchent.

« Penses-tu vrai­ment que ces quelques fonda­tions se consultent et complotent afin d’éla­bo­rer un plan visant à détruire le mouve­ment écolo et à le détour­ner vers leurs propres objec­tifs ? »

Non, du moins pas ainsi. Faisons une analo­gie avec le jour­na­lisme grand public (mains­tream) et ses proprié­taires capi­ta­listes.

Les médias capi­ta­listes domi­nants envoient rare­ment des direc­tives à leurs repor­ters chez Reuters ou AP (Asso­cia­ted Press) leur deman­dant de soigner ou d’ajus­ter leur discours afin de soute­nir un agenda pro-entre­prises. La plupart du temps, les jour­na­listes embarqués dans ces médias savent ce qui est mal vu, et évitent simple­ment de le formu­ler.

La fabri­ca­tion du consen­te­ment est simple­ment liée à l’exis­tence de grands groupes média­tiques comme Global TV, le réseau de la FOX, ou MSNBC, ou encore la Société Radio-Canada [et/ou, en France, à ces 10 milliar­daires qui possèdent un large pan des médias grand public, ainsi que Basta Mag l’ex­po­sait récem­ment, dont François Pinault, Patrick Drahi, Vincent Bolloré, Xavier Niel, etc., et leurs médias que sont Le Point, L’Ex­press, BFM, Canal +, etc., NdT] qui emploient des gens qui savent quoi dire, quand le dire, et comment le dire. Cette censure, 95% du temps, est liée à l’au­to­cen­sure du jour­na­liste qui cherche à vendre un article ou à respec­ter un délai. Ce qui ne peut être dit est rare­ment tapé pour être ensuite effacé.

Cela vaut aussi pour la manière dont les Grands Verts et les « fonda­tions mili­tantes » déter­minent leur stra­té­gie et ce qu’ils peuvent présen­ter comme une victoire. L’au­to­cen­sure qui consiste à savoir ce qui est « réaliste » et ce qui sera accep­table pour les élites indus­trielles au pouvoir prend place avant même la négo­cia­tion.

Dans le domaine du jour­na­lisme embarqué, l’au­to­cen­sure fait partie du proces­sus de créa­tion. Celui qui écrit un article pour, disons, Al-Jazeera, perdrait au mini­mum son salaire jour­na­lier à produire un long exposé sur le station­ne­ment de la Vème flotte US au Qatar. Pourquoi ? Parce que l’émir de cet État du Golfe possède ce réseau média­tique. Du coup, la plupart de ses jour­na­listes n’en­vi­sa­ge­raient jamais d’en­tre­prendre une telle folie.

De la même façon, en ce qui concerne l’en­vi­ron­ne­men­ta­lisme des grandes entre­prises, il est impos­sible de lever des fonds en faisant appel au Grand Capi­tal afin de soute­nir des solu­tions  anti-entre­prises ou impliquant une reddi­tion de comptes des entre­prises vis-à-vis des commu­nau­tés affec­tées par leurs projets. Dans ces deux cas, les struc­tures exis­tantes fabriquent la percep­tion de ce qui est appro­prié.

Les dona­teurs sont eux-mêmes l’aile « progres­siste » du Grand Capi­tal finan­cier. Ils ont soutenu et conti­nuent à soute­nir la marque Obama. Est-il possible de discu­ter de la destruc­tion de la démo­cra­tie à l’aide des fonds qui en sont la première cause ? L’au­to­cen­sure et la logique de marché sont inti­me­ment imbriquées, ce qui érode la pers­pec­tive en amont.

Ceux qui sont embau­chés à ces posi­tions de pouvoir chez les Grands Verts ont déjà établi leurs allé­geances de classe et ont des anté­cé­dents dans la recherche de « solu­tions ». Ce qui s’ob­serve dans le fonde­ment de leur poli­tique : colla­bo­ra­tion avec les entre­prises, systèmes de compen­sa­tion carbone, taxes, inves­tis­se­ments « verts », qui sont autant de mesures orien­tées vers une écono­mie de crois­sance. Les orga­ni­sa­tions décrois­santes ne sont pas les bien­ve­nues.

Si le Grand Capi­tal peut vivre avec les plans qu’un indi­vidu a négo­cié en secret, alors le Grand Capi­tal pourra faire confiance à cette personne pour qu’elle l’aide à défi­nir un programme de négo­cia­tion vis-à-vis du plus grand projet indus­triel de l’his­toire de l’hu­ma­nité — les sables bitu­mi­neux de la région d’Atha­basca au Canada — ou pire encore, lors des négo­cia­tions clima­tiques au niveau inter­na­tio­nal.

Le lecteur se deman­dera peut-être :

« Et tous ces braves gens que je connais, qui travaillent pour ces groupes ? J’ai passé du temps avec eux après tel ou tel évène­ment/mani­fes­ta­tion/confé­rence il y a quelques mois – nous n’avons pas parlé du finan­ce­ment par les fonda­tions ou de la démo­cra­tie interne des Grands Verts, mais X a clai­re­ment exprimé le besoin de déman­te­ler cette indus­trie, et parais­sait même anti­ca­pi­ta­liste. Qu’en est-il ? »

Bien qu’au­cune science exacte ne puisse prédire les varia­tions du compor­te­ment humain (de très bonnes personnes vont rejoindre les grands groupes verts, travailler dur en respec­tant des valeurs démo­cra­tiques et collec­ti­vistes, entrer en conflit avec les valeurs des Grands Verts, plusieurs fois, puis, fina­le­ment, démis­sion­ne­ront), une « analyse de caste » serait plus appro­priée pour expliquer ces quelques efforts vaillants visant à être le ver démo­cra­tique dans la Grosse Pomme Verte.

Les Grands Verts se débrouillent pour tenir éloi­gnés des centres de pouvoir les gens qui ne peuvent compro­mettre leurs prin­cipes avec un soi-disant prag­ma­tisme capi­ta­liste. Les orga­ni­sa­tions qui ont des conseils d’ad­mi­nis­tra­tion ou des socié­tés léga­le­ment recon­nues par l’État emploient ces indi­vi­dus moins enclins aux compro­mis au niveau régio­nal et/ou à distance des postes déci­sion­naires.

Les mili­tants indi­gènes doivent parfois navi­guer au sein de cette immense margi­na­li­sa­tion struc­tu­relle pour obte­nir plus de trans­pa­rence vis-à-vis de leurs commu­nau­tés, ou pour obte­nir un peu plus de soutien pour une commu­nauté mise en diffi­culté par le déve­lop­pe­ment indus­triel. Les acti­vistes les plus talen­tueux font les meilleurs repré­sen­tants de première ligne, qui luttent souvent incroya­ble­ment bien afin de défendre leurs propres commu­nau­tés, étant donné ces circons­tances — et pour­tant les Grands Verts empruntent cynique­ment leur crédi­bi­lité, sans pour autant chan­ger de trajec­toire.

La plupart des indi­vi­dus qui travaillent pour les Grands Verts que vous croi­sez lors des réunions commu­nau­taires ou des petits évène­ments régio­naux ont peu ou pas de pouvoir au sein de l’or­ga­ni­sa­tion qu’ils repré­sentent. Ils ne passent d’ailleurs que très peu de temps avec les hauts éche­lons de la hiérar­chie des Grands Verts, et passent plutôt leur temps à faire du réseau­tage avec d’autres indi­vi­dus tout aussi impuis­sants de groupes simi­laires. Leurs réseaux d’amis pour­ront obser­ver comment les mêmes indi­vi­dus passent de jobs en jobs et d’or­ga­ni­sa­tions en orga­ni­sa­tions.

« Pourquoi les Grands Verts emploie­raient-ils des gens qui ne partagent pas leurs valeurs auto­ri­taires ? »

Cette « devan­ture » impuis­sante a plusieurs inté­rêts pour les Grands Verts :

  1. La plupart des indi­vi­dus de ce genre qui travaillent pour les Grands Verts ont une expé­rience de l’or­ga­ni­sa­tion popu­laire. Ils connaissent les gens, ils savent comment réali­ser des choses avec un budget limité, ils permettent ainsi à une orga­ni­sa­tion qui n’a pas d’his­toire régio­nale de se donner un air « local », et ainsi de suite.
  2. La critique du fonc­tion­ne­ment anti­dé­mo­cra­tique des Grands Verts se voit relé­guée à une complainte interne. Ces gens-là savent l’im­por­tance de l’or­ga­ni­sa­tion popu­laire démo­cra­tique, mais leurs critiques deviennent un problème interne, à propos duquel rien ne peut être fait, ainsi commence l’au­to­cen­sure.
  3. Les commu­nau­tés d’ac­ti­vistes sont assez restreintes. Bien que l’Amé­rique du Nord soit vaste, un employé d’une grande ONG écolo issu de l’ac­ti­visme commu­nau­taire d’une petite ville du Texas connaî­tra souvent d’autres acti­vistes de grandes villes en Onta­rio et certai­ne­ment plusieurs orga­ni­sa­tions à San Fran­cisco. Une équipe de Colom­bie-Britan­nique pourra rapi­de­ment être envoyée à des réunions à New-York. Des amitiés se déve­lop­pe­ront ; les réseaux commu­nau­taires de petites villes du Texas seront rapi­de­ment influen­cés par ce qui se passe en Cali­for­nie.

Lorsque des gens que vous connais­sez, à qui vous faites confiance depuis long­temps, et avec qui vous travaillez actuel­le­ment, se mettent à travailler (par exemple) pour une branche locale de 350.org, cela élimi­nera 98% des critiques de 350.org. Qui voudrait se voir accu­ser « d’at­taquer ses amis » ? L’em­bauche d’un acti­viste commu­nau­taire, pour les Grands Verts, permet de faire taire toute critique de la part de la commu­nauté dont il est issu. Que cela soit le but recher­ché ou pas. Lorsqu’ils acceptent ce travail, ces acti­vistes ayant à cœur les prin­cipes démo­cra­tiques n’ont pas ça en tête, mais cela ne change rien aux consé­quences.

Même les meilleures personnes, une fois qu’elles ont accepté cette posi­tion qui pertur­bera néces­sai­re­ment la pratique démo­cra­tique, parviennent à trou­ver des moyens de se masquer le problème. Peu importe les poli­tiques que ces personnes soutiennent de manière offi­cieuse.

« Okay, les mili­tants de base sont exploi­tés comme devan­ture par les ONG écolo­gistes afin de les légi­ti­mer. Mais pourquoi quelqu’un qui compren­drait cela y parti­ci­pe­rait ? »

L’argent et la recon­nais­sance sociale agissent comme de puis­sants moyens de décon­nexion. Après parfois des mois et souvent des années de travail à la base (à moins que vous soyez quelqu’un dont les Grands Verts aient besoin d’ur­gence, auquel cas le proces­sus peut être gran­de­ment accé­léré), vous décou­vri­rez peut-être que l’es­ta­blish­ment écolo­giste veut vous embau­cher. Et ce, en raison de vos capa­ci­tés, cela ne fait aucun doute. Cepen­dant, les fins auxquelles celles-ci seront utili­sées chan­ge­ront tota­le­ment.

Certains indi­vi­dus qui travaillent en première ligne pour ces orga­ni­sa­tions auront une réponse très dédai­gneuse — et en appa­rence, d’in­com­pré­hen­sion – par rapport à de telles ques­tions sur la manière dont ils sont employés. Lorsqu’ils acceptent cet emploi, c’est souvent après s’être demandé comment celui-ci pour­rait être utilisé à bon escient. Et, souvent, cela peut être le cas sur le court terme — ceux qui sont plus directs, honnêtes et doués pour l’or­ga­ni­sa­tion peuvent permettre aux grandes ONG écolo­gistes d’avoir de meilleures rela­tions avec les commu­nau­tés locales.

Bien sûr, il s’agit d’une épée à double tran­chant — lorsque la parti­ci­pa­tion de ces commu­nau­tés est entra­vée ou mise de côté lors d’un proces­sus de déci­sion, la confiance qui est ainsi violée par la hiérar­chie des Grands Verts est celle qui avait été culti­vée (avec les meilleures inten­tions) par ces acti­vistes sala­riés à plein temps.

La logique du capi­tal conta­mine la société qu’elle contrôle, et c’est aussi vrai pour le secteur de l’ac­ti­visme. Les employés des Grands Verts seront très suivis et très respec­tés, et le pres­tige de grandes enseignes, sous la forme des grandes ONG écolo­gistes, créera une décon­nexion psycho­lo­gique, et les compro­mis seront de moins en moins perçus par les indi­vi­dus dont les objec­tifs initiaux étaient diffé­rents. Les avan­tages d’une telle célé­brité et d’une sécu­rité finan­cière offrent du confort à ceux qui se sont compro­mis, et les commu­nau­tés auxquelles ils appar­tiennent tendront immanqua­ble­ment à préfé­rer l’ac­ti­visme « offi­ciel ».

Un large pan de travail béné­vole est ainsi détruit, les gens vont et viennent, préparent des bande­roles pour les employés, aident à prépa­rer les évène­ments, à promou­voir les rassem­ble­ments — toutes les tâches ingrates mais sans jamais parti­ci­per à l’éla­bo­ra­tion des reven­di­ca­tions. Un rôle aussi ingrat pousse la majo­rité des béné­voles à arrê­ter après une courte période de travail non-payé. Ceux qui s’adaptent pour­ront éven­tuel­le­ment être inté­grés dans la machine.

Avec le temps les acti­vistes de base « qui voulaient chan­ger les dyna­miques depuis l’in­té­rieur » sont eux-mêmes chan­gés par l’au­to­ri­ta­risme des Grands Verts.

Ou, comme c’est le cas avec les meilleures des acti­vistes sala­riés, le seul grand compro­mis qu’ils font person­nel­le­ment consiste à ne pas deman­der publique­ment des comptes aux Grands Verts, et seule­ment à opérer tout le temps dans leur péri­phé­rie, en prenant des contrats de 3 ou 4 mois à droite et à gauche, mais sans jamais deve­nir insti­tu­tion­na­li­sés dans un rôle parti­cu­lier.

Au cours des derniers mois, Tzepo­rah Berman a engagé beau­coup de personnes dans la North Ameri­can Tar Sands Coali­tion (Coali­tion Nord-Améri­caine des sables bitu­mi­neux) afin qu’ils travaillent pour ou en colla­bo­ra­tion avec le Tar Sands Solu­tions Network (Réseau des solu­tions pour les sables bitu­mi­neux). La majo­rité de ces nouveaux employés s’op­po­sait autre­fois direc­te­ment à ce dont elle faisait la promo­tion.

L’or­ga­ni­sa­tion PowerUp que Berman diri­geait aupa­ra­vant était mépri­sée dans toute la commu­nauté acti­viste de Colom­bie-Britan­nique, et au Canada. Cette orga­ni­sa­tion faisait la promo­tion des « éner­gies vertes » — ce qui consis­tait en une priva­ti­sa­tion et une destruc­tion de nombre d’éco­sys­tèmes fluviaux par plusieurs barrages dans la province de l’ex­trême Ouest.

Beau­coup d’éco­lo­gistes, ainsi que d’autres orga­ni­sa­tions plus consé­quentes, ont lutté contre ce qui était promu par ce schéma « d’ins­tal­la­tions au fil de l’eau » qui aurait impacté plusieurs centaines de rivières en Colom­bie-Britan­nique, s’il avait abouti. Il faut souli­gner que Green­peace Canada s’est forte­ment opposé à ces sché­mas avant que Berman soit embau­chée par GP Inter­na­tio­nal. Berman — qui avait des contacts chez Pluto­nic Power, et qui en établis­sait aussi avec Gene­ral Elec­tric — a ainsi prouvé son impor­tance stra­té­gique vis-à-vis de son poste chez PowerUp.

Au lieu de tenter de vaincre ceux qui avaient autre­fois travaillé à empê­cher PowerUp de déci­mer des rivières, elle entre­prit une manœuvre bien plus machia­vé­lique. D’après certaines personnes qu’elle a appro­chées, voici ce qu’elle aurait dit : « Vous m’avez bien botté le cul lors de la campagne ‘Ins­tal­la­tions au fil de l’eau’… donc, je veux vous embau­cher ! » Beau­coup de gens répu­tés être en désac­cord avec le travail de Mme Berman sont désor­mais ses employés, ce qui a créé une sorte de blocage stra­té­gique qui rend les critiques bien plus impro­bables.

« Toute cette foca­li­sa­tion sur le néga­tif ne va-t-elle pas repous­ser les gens ? N’y a-t-il pas de meilleure manière de ravi­ver les luttes envi­ron­ne­men­tales que de passer par un affron­te­ment direct ? »

Que cela soit du fait d’une inquié­tude sincère vis-à-vis du sort des mouve­ments contre le chaos clima­tique, ou par cynisme afin de discul­per les Grands Verts, voici ce qu’on entend souvent : « Nous devons éviter les agis­se­ments qui se foca­lisent prin­ci­pa­le­ment sur le néga­tif ». Après tout, même s’ils sont problé­ma­tiques, des ressources sont appor­tées par de telles struc­tures. Si c’est là la seule chose sur laquelle les gens se concentrent, cela engen­drera de l’hos­ti­lité hori­zon­tale, puisque même si nous ne sommes pas d’ac­cord avec les diri­geants des « fonda­tions mili­tantes » finan­ciè­re­ment domi­nantes, nous « travaillons tous pour les mêmes buts ».

C’est aussi à cause de cette croyance que nombre d’ac­ti­vistes commu­nau­taires, qui se sont déjà éloi­gnés de l’ac­ti­visme financé par les Grands Verts et qui construisent quelque chose de diffé­rent, rechignent à parler des problèmes intrin­sèques aux rela­tions entre fonda­tions, ONG et commu­nau­tés.

Étant donné que les médias domi­nants se tour­ne­ront toujours vers les Grands Verts pour des commen­taires, des inter­views et pour obte­nir « une pers­pec­tive écolo­giste » lorsque des problèmes émer­ge­ront, la percep­tion qu’au­ront les gens de la « norma­lité » de la situa­tion margi­na­li­sera auto­ma­tique­ment les critiques ulté­rieures, les dénon­cia­tions ou même les affir­ma­tions d’éton­ne­ment vis-à-vis des accords en coulisses. Étant donné que le Grand Capi­tal contrôle large­ment la percep­tion de ce qu’est l’éco­lo­gie aux yeux du grand public, des critiques de tels phéno­mènes seront quali­fiées d’anti-écolo­gistes.

Il peut être utile de mettre en évidence ce qui est arrivé quand on se dispense de faire en amont tout le travail néces­saire pour devan­cer les Grands Verts, et rendre l’info publique (au Canada) lorsqu’ils opèrent en coulisses des tran­sac­tions foncières énormes, soi-disant dans le cadre d’un « modèle colla­bo­ra­tif ».

Des douzaines de commu­nau­tés indi­gènes, à la fois au niveau de leur conseil et de leur chef, ainsi que d’autres n’ayant rien à voir avec l’As­sem­blée des Premières Nations, sont sorties de l’En­tente sur la Forêt Boréale du Canada (EFBC/CBFA) à la fois écœu­rées et prêtes à aban­don­ner. L’ac­cord consis­tait en un acca­pa­re­ment de terres indi­gènes sans même qu’on les consulte.

[ A propos de cette Entente sur la Forêt Boréale du Canada et du problème des grandes ONG écolos, NdT : ]

Les prin­ci­pales préoc­cu­pa­tions concer­naient les nombreuses ONG envi­ron­ne­men­tales et les groupes d’en­tre­prises signant tous les accords possibles sur d’énormes parcelles de terri­toires indi­gènes sur l’en­semble du Canada. Accu­sées de viola­tions de souve­rai­neté à l’égal des gouver­ne­ments cana­diens, la critique de ce blan­chi­ment écolo­gique orches­tré par les fonda­tions n’a eu que peu d’écho dans les médias favo­rables aux entre­prises.

Au contraire, les médias n’en ont retenu qu’une confé­rence de presse de célé­bra­tion où se mêlaient orga­ni­sa­tions écolo­gistes compa­tibles avec le monde de l’en­tre­prise, groupes écolo­gistes de façade sortis de nulle part, fonda­tions soi-disant mili­tantes, le tout aux côtés d’en­tre­prises. Paix, déve­lop­pe­ment durable, emplois et profits. Tout le monde y gagne : c’était le message domi­nant dans les jour­naux cana­diens favo­rables aux entre­prises.

L’équi­libre du pouvoir est ridi­cu­le­ment biaisé : les critiques étaient fortes, brutales, sans compro­mis. En colère. Les réponses à l’EFBC étaient fonda­men­ta­le­ment justes. Elles venaient de nations colo­ni­sées dans le Nord, l’Est, l’Ouest et le Sud du Canada. Le Grand Capi­tal n’a pas relayé ces critiques — que ce soit dans les médias domi­nants ou via les porte-paroles des Grands Verts.

Ce n’est qu’au sein d’un réseau de Twit­ter, Face­book, d’ar­ticles de blogs et de discus­sions par email que les reven­di­ca­tions se sont fait entendre. Ces critiques ont effec­ti­ve­ment grippé la Grande Machine Verte, mais le dommage a été subi presque exclu­si­ve­ment en pays indi­gène, et parmi les acti­vistes écolo­gistes de base.

En réponse  à l’in­di­gna­tion indi­gène, des groupes comme l’Ini­tia­tive Boréale Cana­dienne — un produit de l’argent des fonda­tions, du Pew Chari­table Trust, qui s’al­lie à des entre­prises comme Suncor, Tembec, Nexen et d’autres — ont entre­pris une tour­née « pour arran­ger les choses » afin de faire la promo­tion de l’en­tente, avec un succès appa­rem­ment mitigé. Les vols char­ters privés et d’hé­li­co­ptères des groupes d’as­saut nordiques du Grand Capi­tal ont suscité les réserves de beau­coup de gens.

Green­peace, l’an dernier, a annoncé son retrait de l’en­tente –  pas parce qu’elle avait imposé anti-démo­cra­tique­ment un accord sur un terri­toire indi­gène, ni parce que le niveau d’or­ga­ni­sa­tion commu­nau­taire avait été court-circuité. Non plus parce que le terri­toire protégé s’était avéré drama­tique­ment insuf­fi­sant. C’était parce que GP a consi­déré que l’As­so­cia­tion des Produits Fores­tiers du Canada n’avançait pas assez vite pour appliquer  l’ac­cord.

Nombreux sont ceux qui ont parlé de la propo­si­tion d’ac­cord avec défiance et dégoût ; et pour­tant dans les médias il était perçu comme un une affaire conclue, et les ques­tions soule­vées par les indi­gènes souve­rai­nistes disqua­li­fiées comme venant simple­ment de tel ou tel mauvais coucheur.

Pour qu’au­cun « accord » sur les sables bitu­meux n’en­traine une telle adhé­sion, ceux qui rejettent par avance tout accord ou discus­sion d’ar­rière-boutique devraient penser à des plans provi­soires. Le besoin de clari­fier la posi­tion des gens sur cette ques­tion, avant le début des négo­cia­tions, devrait être évident. La distor­sion de la résis­tance par le capi­tal, et par ceux qui croient avec ferveur à ce guide, menace peut-être le plus grand enjeu de résis­tance au chaos clima­tique en Amérique du Nord. Le plus grand atout de l’ac­ti­visme clima­tique est la force de la commu­nauté.

La force du capi­tal est d’être conscient de lui-même. Les idées domi­nantes d’une époque sont celles de sa classe domi­nante, comme l’a dit, je crois, un barbu. Le Grand Capi­tal a engen­dré une décon­nexion dans les cercles envi­ron­ne­men­taux – parce qu’au sein de ce qui est perçu comme les cercles verts, le pouvoir du Grand Capi­tal est si grand qu’il appa­rait norma­lisé, ou à tout le moins impos­sible à remettre en ques­tion. Il « EST », tout simple­ment. Lorsqu’un problème devient écra­sant, certaines personnes capi­tulent psycho­lo­gique­ment devant lui et font de son accep­ta­tion un moyen de rester sain dans une situa­tion folle.

Si les grands Groupes Verts conti­nuent à reven­diquer le droit de parler pour tous les autres, en vertu de leur accès à des fonds impor­tants venant des fonda­tions et de leur passif d’ac­cords secrets, alors la justice clima­tique devrait prendre publique­ment acte de ce que cet état de fait doit être abordé de front.

Ce ne sera pas suffi­sant de s’or­ga­ni­ser de manière indé­pen­dante en espé­rant inspi­rer les autres à suivre un chemin démo­cra­tique et anti­co­lo­nial. C’est formi­dable et ça réchauffe le cœur lorsque ça arrive — mais l’im­pact dévas­ta­teur d’un mauvais accord, complet ou partiel, avec des groupes éner­gé­tiques signi­fie qu’il nous faut des plans de secours.

Cette accep­ta­tion incons­ciente de la domi­na­tion du capi­tal nous a inculqué un cynique « igno­rons les problèmes », et un très dange­reux « pourquoi est-ce qu’on ne pour­rait pas simple­ment s’en­tendre ? » Il s’agit de l’ap­proche « All you need is love ». En ne voyant pas — ou pire, en refu­sant de voir- le problème inhé­rent à la présence du Grand Capi­tal au sein des Grands Verts, on finit par conce­voir ces Grand Verts comme peut-être confus, mais appar­te­nant malgré tout à la grande famille des gens préoc­cu­pés par l’en­vi­ron­ne­ment. Et vous aimez la famille, non ?

Mais si c’est de l’amour – igno­rer comment marche le pouvoir et répondre aux critiques sur ce pouvoir comme si c’était des critiques person­nelles – alors permet­tons au plus grand auteur de nouvelles du 20ème siècle, Raymond Carver, d’avoir le dernier mot sur la ques­tion (cela fait des années que j’es­saye de le caser quelque part). Il avait compris la condi­tion humaine et la douleur inhé­rente à l’amour mieux que presque tous. Est-ce qu’i­gno­rer ou refu­ser de deman­der des comptes aux Grands Verts et aux fonda­tions qui ont mené des négo­cia­tions secrètes qui risquent de condam­ner tant d’hu­mains et d’autres espèces à l’ex­tinc­tion, est-ce que cela, c’est de « l’amour » ?

« Je suis fich­tre­ment certain que je n’ap­pel­le­rais pas ça de l’amour », dit Mel. « Je veux dire, personne ne sait pourquoi il a fait ça. J’ai vu plein de suicides, et je ne pour­rais pas dire que qui que ce soit a jamais su pourquoi il avait fait ça. »

Mel mis ses mains derrière sa nuque et se fit bascu­ler sa chaise en arrière. « Ce genre d’amour ne m’in­té­resse pas », dit-il. « Si c’est de l’amour, tu peux le garder. »

— Raymond Carver, Parlez-moi d’amour (What We Talk About When We Talk About Love).

Macdo­nald Stainsby


Traduc­tion : Plusieurs personnes

Édition & Révi­sion : même chose

Pour aller plus loin, un excellent texte d’Arund­hati Roy :

L’ONG-isation de la résis­tance (par Arund­hati Roy)

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