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La civilisation, le suprémacisme humain et l’écologie (par Nicolas Casaux)
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Quelques réflexions sur la civilisation, le suprémacisme humain et l’écologie :

Les plantes existent pour les animaux, et les autres animaux pour l’homme, les animaux domestiques pour son usage et sa nourriture, les animaux sauvages, sinon tous du moins la plupart, pour sa nourriture et d’autres secours puisqu’il en tire vêtements et autres instruments. Si donc la nature ne fait rien d’inachevé ni rien en vain, il est nécessaire que ce soit pour les hommes que la nature ait fait tout cela. C’est pourquoi, en un sens, l’art de la guerre est un art naturel d’acquisition (car l’art de la chasse est une partie de cet art) auquel nous devons avoir recours contre les bêtes et les hommes qui sont nés pour être commandés mais n’y consentent pas : cette guerre-là est juste par nature.

— Aristote (384–322, AEC)

La culture dominante, la civilisation industrielle, et ses formes précédentes (diverses civilisations), ont en commun certaines caractéristiques fondamentales, raison pour laquelle est aujourd’hui établie une sorte de continuité temporelle conceptuelle appelée Histoire, basée sur une idée de progrès (de progression). Des peuples pré-industriels deviennent ainsi industriels, puis post-industriels. On peut repérer cette continuité au fait que l’on utilise toujours l’appellation Homo Sapiens (Homme savant, ou sage ou intelligent) attribuée à Carl von Linné (1707–1778) — par ailleurs un partisan du racisme scientifique (il plaçait les blancs au sommet d’une sorte d’échelle de races, et l’homme noir en bas).

Mais on peut surtout repérer cette continuité par la perpétuation d’une idéologie dont cette appellation d’Homo Sapiens participe, et qui est aujourd’hui encore au centre de la culture dominante : celle du suprémacisme humain, flagrant dans la citation du Grec Aristote placée en introduction.

À cet effet, nous aurions également pu citer la Genèse :

Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.

Ou le Romain Cicéron (106–43, AEC) :

Ce que la nature a fait de plus impétueux, la mer et les vents, nous seuls avons la faculté de les dompter, possédant l’art de la navigation ; aussi profitons-nous et jouissons-nous de beaucoup de choses qu’offre la mer. Nous sommes également les maîtres absolus de celles que présente la Terre. Nous jouissons des plaines, nous jouissons des montagnes ; c’est à nous que sont les rivières, à nous les lacs ; c’est nous qui semons les blés, nous qui plantons les arbres ; c’est nous qui conduisons l’eau dans les terres pour leur donner la fécondité : nous arrêtons les fleuves, nous les guidons, nous les détournons ; nos mains enfin essaient, pour ainsi dire, de faire dans la nature une nature nouvelle.

Ou encore Descartes et son Discours de la méthode (1637) :

Or, par ces deux mêmes moyens, on peut aussi connaître la différence qui est entre les hommes et les bêtes. Car c’est une chose bien remarquable, qu’il n’y a point d’hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles, et d’en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées ; et qu’au contraire, il n’y a point d’autre animal, tant parfait et tant heureusement né qu’il puisse être, qui fasse le semblable. […] Et ceci ne témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes, mais qu’elles n’en ont point du tout. […]

Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusqu’à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer, autant qu’il est en nous, le bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. […]

Ou bien l’influent philosophe français Saint-Simon, qui, en 1820, déclarait que :

L’objet de l’industrie est l’exploitation du globe, c’est-à-dire l’appropriation de ses produits aux besoins de l’homme, et comme, en accomplissant cette tâche, elle modifie le globe, le transforme, change graduellement les conditions de son existence, il en résulte que par elle, l’homme participe, en dehors de lui-même en quelque sorte, aux manifestations successives de la divinité, et continue ainsi l’œuvre de la création.

Sous des nuances et des formulations relativement différentes, on retrouve toujours une même idée de supériorité de l’homme sur toutes les autres espèces vivantes (et sa séparation vis-à-vis d’elles) : le suprémacisme humain.

Un des principaux signes de la folie de ceux qui se sont autoproclamés Homo Sapiens (anciennement Homo Sapiens Sapiens) c’est d’ailleurs cette auto-qualification suprémaciste d’Homme « savant » (anciennement savant savant), ou intelligent, ou sage. Fonder un rapport au monde sur une telle prétention originelle, sur un tel narcissisme, voilà qui annonce la couleur.

Est-ce étonnant que l’espèce qui s’est autodéclarée Sapiens — qui a considéré le monde entier comme une création qui lui était offerte par LE dieu de l’univers (et qui considère que Dieu, LE DIEU de tout l’univers, est à son image, narcissisme oblige), qui considère qu’elle est la seule à être consciente (selon ses propres critères, sa propre construction idéologique, évidemment), qui se considère à part, spéciale, supérieure — se comporte mal vis-à-vis de toutes les autres espèces, qu’elle asservit, qu’elle massacre (sixième extinction de masse), et vis-à-vis du vivant en général ?

Toutes les cultures humaines ayant existé n’étaient pas fondées sur ce principe suprémaciste, qui caractérise la civilisation. Et parmi les quelques cultures indigènes, tribales, qui existent encore, beaucoup ne le sont pas. Chose attendue : les cultures non-basées sur ce concept de suprématie ne tendent pas à détruire le monde naturel, qu’elles ne cherchent pas à dominer ou à soumettre, mais qu’elles respectent et au sein duquel et avec lequel elles apprennent simplement à vivre. Autre chose attendue : la culture humaine suprémaciste n’a que faire de ces autres cultures humaines, qu’elle juge inférieures et qu’elle détruit (et/ou assimile, avale, engloutit).

Il devrait être clair que la société dont nous participons aujourd’hui considère toujours l’être humain (civilisé) comme une créature spéciale, à laquelle la planète (et ses « ressources ») appartient, supérieure aux autres espèces, pour lesquelles elle n’a aucun respect — sinon comment expliquer la sixième extinction de masse ? La contamination de tous les milieux par des produits toxiques ? La destruction des habitats naturels, des biotopes de millions d’espèces ? L’élevage industriel ? La pêche industrielle ? Le bétonnage du monde entier et la fragmentation (et la destruction) des biomes qui s’ensuivent ? L’agriculture industrielle (et les destructions d’écosystèmes qu’elle exige : le remplacement de territoires riches en biodiversité par des monocultures destinées à l’humanité industrielle) ?

99% des livres publiés, 99% des films, 99% du contenu de toutes ses productions culturelles est fondé sur la perspective du suprémacisme humain. Cette perspective est constitutive de l’ensemble de la culture dominante.

Et pourtant, même la Science de la civilisation (celle des expériences en laboratoire, de la vivisection, de la torture des rats, lapins, singes, etc.) tend de plus en plus à appuyer une perspective selon laquelle les autres animaux, et même les plantes, partagent avec l’homme bien plus que ce qui est généralement imaginé. En témoignent quelques titres récents d’articles de médias grand public : Les corbeaux comme les humains et les grands singes capables d’anticiper (Le Parisien) ; Les plantes parlent entre elles : vers une révolution agricole ? (RTL) ; Les plantes sont intelligentes (et méritent même d’avoir des droits) (Slate) ; etc.

Le suprémacisme humain est tellement ancré dans la culture dominante qu’il infecte jusqu’aux réactions vis-à-vis du désastre écologique qu’il génère lui-même. C’est-à-dire qu’une bonne partie de ceux qui s’offusquent de ses conséquences écologiques destructrices le font en son nom :

Sauvons le climat, l’homme (ou pire, « notre économie ») en dépend !

Sauvons les espèces animales et végétales, l’homme (ou pire, « notre économie ») en dépend !

Ou encore :

Si on continue à surpêcher ainsi, on n’aura plus rien à manger (et c’est mauvais pour « notre économie ») !

En polluant les rivières, on pollue l’eau que nous buvons (et c’est mauvais pour « notre économie ») !

L’agroécologie (ou la permaculture) est rentable (bonne pour « notre économie »), adoptons-là !

La mot d’ordre du mouvement écologiste mainstream (grand public) se résume à :

Nous sommes en train d’épuiser les ressources naturelles de la planète, de détraquer son climat et ses cycles naturels ; notre économie ne pourra pas continuer ainsi encore très longtemps. Mais nous avons une solution pour bâtir une économie plus verte, qui gèrera plus durablement les ressources et les exploitera bien mieux !

Ainsi que Mark Boyle le formule :

La plupart d’entre nous sommes moins dérangés par l’idée de vivre dans un monde sans martre des pins, sans abeilles mellifères, sans loutres et sans loups qu’à l’idée de vivre dans un monde sans médias sociaux, sans cappuccinos, sans vols économiques et sans lave-vaisselle. Même l’écologisme, qui a un temps été motivé par l’amour du monde naturel, semble désormais plus concerné par la recherche de procédés un peu moins destructeurs qui permettraient à une civilisation surprivilégiée de continuer à surfer sur internet, à acheter des ordinateurs portables et des tapis de yoga, que par la protection de la vie sauvage.

En d’autres termes, et pour faire court, l’écologie grand public s’inquiète aujourd’hui du fait que la civilisation soit en train de détruire la planète pour la raison que cela la menace elle : nous détruisons les espèces vivantes, c’est mauvais, car nous avons besoin d’elles ! Sauvons-les !

Son seul objectif est de se sauver elle-même (et la civilisation dont elle participe). Il s’agit d’une entreprise de sauvetage de l’humanité (ou pire, de « notre économie »). Cette optique est celle qui pousse Stephen Hawking à déclarer que si l’humanité veut survivre elle doit quitter la Terre et coloniser d’autres planètes, et celle qui motive également Elon Musk et son obsession martienne.

Les écologistes grand public se fichent pas mal de la valeur intrinsèque des espèces vis-à-vis d’elles-mêmes, ce n’est pas l’empathie qui stimule leur intérêt pour elles, mais l’utilitarisme. Ils ne cherchent pas à dépolluer une rivière pour les saumons (ou pour la rivière), à défendre les saumons pour les ours (ou pour les saumons), et les ours pour la forêt (ou pour les ours), et la forêt pour les innombrables espèces qu’elle abrite (ou pour la forêt elle-même) — tous ceux-là n’ont de valeur qu’en fonction de leur utilité pour l’homme (civilisé). Pour eux, tout se rapporte toujours et encore à l’homme, et d’ailleurs à l’homme industriel (rarement aux autochtones, aux pygmées Baka ou aux Aborigènes d’Australie). Ce qui nous ramène à ce qu’explique Satish Kumar dans la vidéo suivante :

 

Et ce qui nous amène aussi à une description commune du psychopathe : « Le psychopathe n’est absolument pas préoccupé par ce que peut ressentir et vivre autrui. Il est indifférent, froid, insensible. Peu doué pour les émotions et encore moins pour l’empathie. » Et à une caractéristique du narcissique : « exploite l’autre dans les relations interpersonnelles : utilise autrui pour parvenir à ses propres fins. » En cela, le suprémaciste humain se rapproche du psychopathe et du narcissique : il ne s’intéresse guère au sort des innombrables espèces vivantes victimes de son mode de vie. Il ne s’y intéresse que dans la mesure où la continuation de son mode de vie (ou de son économie), ou sa survie, c’est-à-dire lui-même, en dépend.

Certains individus et certains courants de pensée de la civilisation industrielle (dont le champ d’étude qualifié de collapsologie), qui perçoivent son insoutenabilité complète en termes d’utilisation de ressources finies, de pollutions, etc., qui s’intéressent aux concepts de déclin, d’effondrement, d’épuisement, ne s’en inquiètent que pour la raison que cela risque de perturber la continuation du mode de vie des humains civilisés. Bien loin de s’inquiéter des conséquences d’ores et déjà catastrophiques (létales), de leur mode de vie pour de nombreuses espèces vivantes (cf. la sixième extinction de masse), ils se préoccupent uniquement de ce qu’il adviendra d’eux lorsque la civilisation industrielle commencera à s’effondrer. En d’autres termes, ils se demandent seulement : qu’adviendra-t-il de nous lorsque notre mode de vie (qui est en train de détruire tous les biomes de la planète et de tuer toutes ses espèces vivantes) ne pourra plus continuer ? Le psychopathe n’est absolument pas préoccupé par ce que peut ressentir et vivre autrui. Cette remarque est développée plus en détails dans l’article suivant :

La vie à la fin de l’Em­pire : effon­dre­ment, supré­ma­cisme et lamen­ta­tions narcis­siques (par Nico­las Casaux)

La perspective idéologique qui consiste à tout ramener à l’homme (à soi-même) ne semble pas très Sapiens. Par définition, elle ne peut pas mener à un diagnostic équilibré de la situation. Une culture saine devrait se baser sur une perspective bien différente, esquissée ci-après à travers un extrait de l’Almanach d’un comté des sables (1949) d’Aldo Leopold :

Toutes les éthiques élaborées jusqu’ici reposent sur un seul présupposé : que l’individu est membre d’une communauté de parties interdépendantes. Son instinct le pousse à concourir pour prendre sa place dans cette communauté, mais son éthique le pousse aussi à coopérer (peut-être afin qu’il y ait une place en vue de laquelle concourir).

L’éthique de la terre élargit simplement les frontières de la communauté de manière à y inclure le sol, l’eau, les plantes et les animaux ou, collectivement, la terre.

Cela paraît simple : ne chantons-nous pas déjà l’amour et les devoirs qui nous lient à notre sol patriotique, terre de liberté ? Oui, mais qui et quoi au juste aimons-nous ? Certainement pas le sol, que nous envoyons à vau-l’eau, au fil des fleuves. Certainement pas ces fleuves eux-mêmes, dont nous pensons qu’ils n’ont d’autre fonction que de faire tourner nos turbines, porter nos péniches et charrier nos déchets. Certainement pas les plantes, que nous exterminons sans ciller par communautés entières. Certaine­ment pas les animaux, dont nous avons déjà exterminé bien des espèces, parmi les plus grandes et les plus belles. Une éthique de la terre ne saurait bien entendu prévenir l’altération ni l’exploitation de ces « ressources », mais elle affirme leur droit à continuer d’exister et, par endroits du moins, à continuer d’exister dans un état naturel.

En bref, une éthique de la terre fait passer l’Homo sapiens du rôle de conquérant de la communauté-terre à celui de membre et citoyen parmi d’autres de cette communauté. Elle implique le respect des autres membres, et aussi le respect de la communauté en tant que telle.

Au cours de l’histoire humaine, nous avons appris (je l’espère) que le rôle du conquérant contient en lui-même sa propre défaite. Pourquoi ? Parce qu’il implique que le conquérant sache, ex cathedra, ce qui, précisément, fait tourner la machine communautaire ; qui est utile ou nuisible à sa subsistance ; ce qui, dans cette perspective, a de la valeur et ce qui n’en a pas. Il s’avère toujours qu’il ne sait ni l’un ni l’autre, et c’est la raison pour laquelle ses conquêtes finissent par se défaire d’elles-mêmes.

La communauté biotique présente une situation parallèle. […]

Le citoyen ordinaire d’aujourd’hui part du principe que la science sait ce qui fait tourner la machine communautaire ; le scientifique, lui, est convaincu du contraire. Il sait que le mécanisme biotique est si complexe que nous n’en comprendrons peut-être jamais pleinement les rouages.

Le fait que l’homme ne soit qu’un membre parmi d’autres d’une équipe biotique, c’est ce que montre une interprétation écologique de l’Histoire.

En dénonçant le « rôle de conquérant » que s’est attribué l’Homo Sapiens, l’éthique de la Terre ainsi formulée par Aldo Leopold rejette clairement le suprémacisme humain sur lequel toute la culture dominante est fondée.

Le caractère fondamental — vis-à-vis de la culture dominante, de la civilisation — et fondamentalement toxique de l’idéologie suprémaciste était également dénoncé par un des plus célèbres anthropologues français, Claude Lévi-Strauss, à qui je laisse le mot de la fin en deux citations (la première, issue d’une interview qu’il accorda au journal Le Monde en 1979, la seconde, issue de son livre Mythologiques 3 : L’origine des manières de table) :

Ce contre quoi je me suis insurgé, et dont je ressens profondément la nocivité, c’est cette espèce d’humanisme dévergondé issu, d’une part, de la tradition judéo-chrétienne, et, d’autre part, plus près de nous, de la Renaissance et du cartésianisme, qui fait de l’homme un maître, un seigneur absolu de la création.

J’ai le sentiment que toutes les tragédies que nous avons vécues, d’abord avec le colonialisme, puis avec le fascisme, enfin les camps d’extermination, cela s’inscrit non en opposition ou en contradiction avec le prétendu humanisme sous la forme où nous le pratiquons depuis plusieurs siècles, mais, dirais-je, presque dans son prolongement naturel. Puisque c’est, en quelque sorte, d’une seule et même foulée que l’homme a commencé par tracer la frontière de ses droits entre lui-même et les autres espèces vivantes, et s’est ensuite trouvé amené à reporter cette frontière au sein de l’espèce humaine, séparant certaines catégories reconnues seules véritablement humaines d’autres catégories qui subissent alors une dégradation conçue sur le même modèle qui servait à discriminer espèces vivantes humaines et non humaines. Véritable péché originel qui pousse l’humanité à l’autodestruction.

Le respect de l’homme par l’homme ne peut pas trouver son fondement dans certaines dignités particulières que l’humanité s’attribuerait en propre, car, alors, une fraction de l’humanité pourra toujours décider qu’elle incarne ces dignités de manière plus éminente que d’autres. Il faudrait plutôt poser au départ une sorte d’humilité principielle ; l’homme, commençant par respecter toutes les formes de vie en dehors de la sienne, se mettrait à l’abri du risque de ne pas respecter toutes les formes de vie au sein de l’humanité même.

&

[…] « L’enfer, c’est les autres » ne constitue pas une proposition philosophique, mais un témoignage ethnographique sur une civilisation. Car on nous a habitués dès l’enfance à craindre l’impureté du dehors.

Quand ils proclament, au contraire, que « l’enfer, c’est nous-même », les peuples sauvages donnent une leçon de modestie qu’on voudrait croire que nous sommes encore capables d’entendre. En ce siècle où l’homme [la civilisation, ou l’homme civilisé] s’acharne à détruire d’innombrables formes vivantes, après tant de sociétés dont la richesse et la diversité constituaient de temps immémorial le plus clair de son patrimoine, jamais, sans doute, il n’a été plus nécessaire de dire, comme font les mythes, qu’un humanisme bien ordonné ne commence pas par soi-même, mais place le monde avant la vie, la vie avant l’homme ; le respect des autres êtres avant l’amour-propre ; et que même un séjour d’un ou deux millions d’années sur cette terre, puisque de toute façon il connaîtra un terme, ne saurait servir d’excuse à une espèce quelconque, fût-ce la nôtre, pour se l’approprier comme une chose et s’y conduire sans pudeur ni discrétion.

Nicolas Casaux

Pour aller plus loin :

La déme­sure, l’igno­rance systé­mique, et la destruc­tion du monde natu­rel (par Nico­las Casaux)

Le mythe de la supré­ma­tie humaine / extrait #1 (par Derrick Jensen)

anthropocentrisme civilisation narcissisme suprémacisme

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  1. Ce texte est la preuve de la capacité réflexive de l’humain
    Qu’aucun autre animal ne saurait élaboré
    Un peu par hasard, j’appartiens à ceux qui veulent le comprendre
    Dans un monde en voie de guérison
    Il deviendrait un marche-pieds d’accès
    Au titre d’homo sapiens

    1. « élaborer » ? « Qu’aucun autre animal ne saurait élaboreR » : ce n’est certainement pas ce que prouve ce texte. Il souligne simplement que le suprémacisme humain est une idiotie mortifère. Nous ne savons rien de la capacité réflexive des autres animaux, et rien n’indique ce que que vous désignez par ce concept implique une échelle de valeur permettant de conclure à une supériorité. Bref, il faut cesser de vouloir placer l’homme au-dessus. Vraiment.