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La civilisation, le suprémacisme humain et l’écologie (par Nicolas Casaux)
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Quelques réflexions sur la civi­li­sa­tion, le supré­ma­cisme humain et l’éco­lo­gie :

Les plantes existent pour les animaux, et les autres animaux pour l’homme, les animaux domes­tiques pour son usage et sa nour­ri­ture, les animaux sauvages, sinon tous du moins la plupart, pour sa nour­ri­ture et d’autres secours puisqu’il en tire vête­ments et autres instru­ments. Si donc la nature ne fait rien d’ina­chevé ni rien en vain, il est néces­saire que ce soit pour les hommes que la nature ait fait tout cela. C’est pourquoi, en un sens, l’art de la guerre est un art natu­rel d’ac­qui­si­tion (car l’art de la chasse est une partie de cet art) auquel nous devons avoir recours contre les bêtes et les hommes qui sont nés pour être comman­dés mais n’y consentent pas : cette guerre-là est juste par nature.

— Aris­tote (384–322, AEC)

La culture domi­nante, la civi­li­sa­tion indus­trielle, et ses formes précé­dentes (diverses civi­li­sa­tions), ont en commun certaines carac­té­ris­tiques fonda­men­tales, raison pour laquelle est aujourd’­hui établie une sorte de conti­nuité tempo­relle concep­tuelle appe­lée Histoire, basée sur une idée de progrès (de progres­sion). Des peuples pré-indus­triels deviennent ainsi indus­triels, puis post-indus­triels. On peut repé­rer cette conti­nuité au fait que l’on utilise toujours l’ap­pel­la­tion Homo Sapiens (Homme savant, ou sage ou intel­li­gent) attri­buée à Carl von Linné (1707–1778) — par ailleurs un parti­san du racisme scien­ti­fique (il plaçait les blancs au sommet d’une sorte d’échelle de races, et l’homme noir en bas).

Mais on peut surtout repé­rer cette conti­nuité par la perpé­tua­tion d’une idéo­lo­gie dont cette appel­la­tion d’Homo Sapiens parti­cipe, et qui est aujourd’­hui encore au centre de la culture domi­nante : celle du supré­ma­cisme humain, flagrant dans la cita­tion du Grec Aris­tote placée en intro­duc­tion.

À cet effet, nous aurions égale­ment pu citer la Genèse :

Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multi­pliez, remplis­sez la terre, et l’as­sujet­tis­sez ; et domi­nez sur les pois­sons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.

Ou le Romain Cicé­ron (106–43, AEC) :

Ce que la nature a fait de plus impé­tueux, la mer et les vents, nous seuls avons la faculté de les domp­ter, possé­dant l’art de la navi­ga­tion ; aussi profi­tons-nous et jouis­sons-nous de beau­coup de choses qu’offre la mer. Nous sommes égale­ment les maîtres abso­lus de celles que présente la Terre. Nous jouis­sons des plaines, nous jouis­sons des montagnes ; c’est à nous que sont les rivières, à nous les lacs ; c’est nous qui semons les blés, nous qui plan­tons les arbres ; c’est nous qui condui­sons l’eau dans les terres pour leur donner la fécon­dité : nous arrê­tons les fleuves, nous les guidons, nous les détour­nons ; nos mains enfin essaient, pour ainsi dire, de faire dans la nature une nature nouvelle.

Ou encore Descartes et son Discours de la méthode (1637) :

Or, par ces deux mêmes moyens, on peut aussi connaître la diffé­rence qui est entre les hommes et les bêtes. Car c’est une chose bien remarquable, qu’il n’y a point d’hommes si hébé­tés et si stupides, sans en excep­ter même les insen­sés, qu’ils ne soient capables d’ar­ran­ger ensemble diverses paroles, et d’en compo­ser un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées ; et qu’au contraire, il n’y a point d’autre animal, tant parfait et tant heureu­se­ment né qu’il puisse être, qui fasse le semblable. […] Et ceci ne témoigne pas seule­ment que les bêtes ont moins de raison que les hommes, mais qu’elles n’en ont point du tout. […]

Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions géné­rales touchant la physique, et que commençant à les éprou­ver en diverses diffi­cul­tés parti­cu­lières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des prin­cipes dont on s’est servi jusqu’à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher gran­de­ment contre la loi qui nous oblige à procu­rer, autant qu’il est en nous, le bien géné­ral de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parve­nir à des connais­sances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philo­so­phie spécu­la­tive, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trou­ver une pratique, par laquelle connais­sant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous envi­ronnent, aussi distinc­te­ment que nous connais­sons les divers métiers de nos arti­sans, nous les pour­rions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et posses­seurs de la nature. […]

Ou bien l’in­fluent philo­sophe français Saint-Simon, qui, en 1820, décla­rait que :

L’objet de l’in­dus­trie est l’ex­ploi­ta­tion du globe, c’est-à-dire l’ap­pro­pria­tion de ses produits aux besoins de l’homme, et comme, en accom­plis­sant cette tâche, elle modi­fie le globe, le trans­forme, change graduel­le­ment les condi­tions de son exis­tence, il en résulte que par elle, l’homme parti­cipe, en dehors de lui-même en quelque sorte, aux mani­fes­ta­tions succes­sives de la divi­nité, et conti­nue ainsi l’œuvre de la créa­tion.

Sous des nuances et des formu­la­tions rela­ti­ve­ment diffé­rentes, on retrouve toujours une même idée de supé­rio­rité de l’homme sur toutes les autres espèces vivantes (et sa sépa­ra­tion vis-à-vis d’elles) : le supré­ma­cisme humain.

Un des prin­ci­paux signes de la folie de ceux qui se sont auto­pro­cla­més Homo Sapiens (ancien­ne­ment Homo Sapiens Sapiens) c’est d’ailleurs cette auto-quali­fi­ca­tion supré­ma­ciste d’Homme « savant » (ancien­ne­ment savant savant), ou intel­li­gent, ou sage. Fonder un rapport au monde sur une telle préten­tion origi­nelle, sur un tel narcis­sisme, voilà qui annonce la couleur.

Est-ce éton­nant que l’es­pèce qui s’est auto­dé­cla­rée Sapiens — qui a consi­déré le monde entier comme une créa­tion qui lui était offerte par LE dieu de l’uni­vers (et qui consi­dère que Dieu, LE DIEU de tout l’uni­vers, est à son image, narcis­sisme oblige), qui consi­dère qu’elle est la seule à être consciente (selon ses propres critères, sa propre construc­tion idéo­lo­gique, évidem­ment), qui se consi­dère à part, spéciale, supé­rieure — se comporte mal vis-à-vis de toutes les autres espèces, qu’elle asser­vit, qu’elle massacre (sixième extinc­tion de masse), et vis-à-vis du vivant en géné­ral ?

Toutes les cultures humaines ayant existé n’étaient pas fondées sur ce prin­cipe supré­ma­ciste, qui carac­té­rise la civi­li­sa­tion. Et parmi les quelques cultures indi­gènes, tribales, qui existent encore, beau­coup ne le sont pas. Chose atten­due : les cultures non-basées sur ce concept de supré­ma­tie ne tendent pas à détruire le monde natu­rel, qu’elles ne cherchent pas à domi­ner ou à soumettre, mais qu’elles respectent et au sein duquel et avec lequel elles apprennent simple­ment à vivre. Autre chose atten­due : la culture humaine supré­ma­ciste n’a que faire de ces autres cultures humaines, qu’elle juge infé­rieures et qu’elle détruit (et/ou assi­mile, avale, englou­tit).

Il devrait être clair que la société dont nous parti­ci­pons aujourd’­hui consi­dère toujours l’être humain (civi­lisé) comme une créa­ture spéciale, à laquelle la planète (et ses « ressources ») appar­tient, supé­rieure aux autres espèces, pour lesquelles elle n’a aucun respect — sinon comment expliquer la sixième extinc­tion de masse ? La conta­mi­na­tion de tous les milieux par des produits toxiques ? La destruc­tion des habi­tats natu­rels, des biotopes de millions d’es­pèces ? L’éle­vage indus­triel ? La pêche indus­trielle ? Le béton­nage du monde entier et la frag­men­ta­tion (et la destruc­tion) des biomes qui s’en­suivent ? L’agri­cul­ture indus­trielle (et les destruc­tions d’éco­sys­tèmes qu’elle exige : le rempla­ce­ment de terri­toires riches en biodi­ver­sité par des mono­cul­tures desti­nées à l’hu­ma­nité indus­trielle) ?

99% des livres publiés, 99% des films, 99% du contenu de toutes ses produc­tions cultu­relles est fondé sur la pers­pec­tive du supré­ma­cisme humain. Cette pers­pec­tive est consti­tu­tive de l’en­semble de la culture domi­nante.

Et pour­tant, même la Science de la civi­li­sa­tion (celle des expé­riences en labo­ra­toire, de la vivi­sec­tion, de la torture des rats, lapins, singes, etc.) tend de plus en plus à appuyer une pers­pec­tive selon laquelle les autres animaux, et même les plantes, partagent avec l’homme bien plus que ce qui est géné­ra­le­ment imaginé. En témoignent quelques titres récents d’ar­ticles de médias grand public : Les corbeaux comme les humains et les grands singes capables d’an­ti­ci­per (Le Pari­sien) ; Les plantes parlent entre elles : vers une révo­lu­tion agri­cole ? (RTL) ; Les plantes sont intel­li­gentes (et méritent même d’avoir des droits) (Slate) ; etc.

Le supré­ma­cisme humain est telle­ment ancré dans la culture domi­nante qu’il infecte jusqu’aux réac­tions vis-à-vis du désastre écolo­gique qu’il génère lui-même. C’est-à-dire qu’une bonne partie de ceux qui s’of­fusquent de ses consé­quences écolo­giques destruc­trices le font en son nom :

Sauvons le climat, l’homme (ou pire, « notre écono­mie ») en dépend !

Sauvons les espèces animales et végé­tales, l’homme (ou pire, « notre écono­mie ») en dépend !

Ou encore :

Si on conti­nue à surpê­cher ainsi, on n’aura plus rien à manger (et c’est mauvais pour « notre écono­mie ») !

En polluant les rivières, on pollue l’eau que nous buvons (et c’est mauvais pour « notre écono­mie ») !

L’agroé­co­lo­gie (ou la perma­cul­ture) est rentable (bonne pour « notre écono­mie »), adop­tons-là !

La mot d’ordre du mouve­ment écolo­giste mains­tream (grand public) se résume à :

Nous sommes en train d’épui­ser les ressources natu­relles de la planète, de détraquer son climat et ses cycles natu­rels ; notre écono­mie ne pourra pas conti­nuer ainsi encore très long­temps. Mais nous avons une solu­tion pour bâtir une écono­mie plus verte, qui gèrera plus dura­ble­ment les ressources et les exploi­tera bien mieux !

Ainsi que Mark Boyle le formule :

La plupart d’entre nous sommes moins déran­gés par l’idée de vivre dans un monde sans martre des pins, sans abeilles melli­fères, sans loutres et sans loups qu’à l’idée de vivre dans un monde sans médias sociaux, sans cappuc­ci­nos, sans vols écono­miques et sans lave-vais­selle. Même l’éco­lo­gisme, qui a un temps été motivé par l’amour du monde natu­rel, semble désor­mais plus concerné par la recherche de procé­dés un peu moins destruc­teurs qui permet­traient à une civi­li­sa­tion surpri­vi­lé­giée de conti­nuer à surfer sur inter­net, à ache­ter des ordi­na­teurs portables et des tapis de yoga, que par la protec­tion de la vie sauvage.

En d’autres termes, et pour faire court, l’éco­lo­gie grand public s’inquiète aujourd’­hui du fait que la civi­li­sa­tion soit en train de détruire la planète pour la raison que cela la menace elle : nous détrui­sons les espèces vivantes, c’est mauvais, car nous avons besoin d’elles ! Sauvons-les !

Son seul objec­tif est de se sauver elle-même (et la civi­li­sa­tion dont elle parti­cipe). Il s’agit d’une entre­prise de sauve­tage de l’hu­ma­nité (ou pire, de « notre écono­mie »). Cette optique est celle qui pousse Stephen Hawking à décla­rer que si l’hu­ma­nité veut survivre elle doit quit­ter la Terre et colo­ni­ser d’autres planètes, et celle qui motive égale­ment Elon Musk et son obses­sion martienne.

Les écolo­gistes grand public se fichent pas mal de la valeur intrin­sèque des espèces vis-à-vis d’elles-mêmes, ce n’est pas l’em­pa­thie qui stimule leur inté­rêt pour elles, mais l’uti­li­ta­risme. Ils ne cherchent pas à dépol­luer une rivière pour les saumons (ou pour la rivière), à défendre les saumons pour les ours (ou pour les saumons), et les ours pour la forêt (ou pour les ours), et la forêt pour les innom­brables espèces qu’elle abrite (ou pour la forêt elle-même) — tous ceux-là n’ont de valeur qu’en fonc­tion de leur utilité pour l’homme (civi­lisé). Pour eux, tout se rapporte toujours et encore à l’homme, et d’ailleurs à l’homme indus­triel (rare­ment aux autoch­tones, aux pygmées Baka ou aux Abori­gènes d’Aus­tra­lie). Ce qui nous ramène à ce qu’ex­plique Satish Kumar dans la vidéo suivante :

 

Et ce qui nous amène aussi à une descrip­tion commune du psycho­pathe : « Le psycho­pathe n’est abso­lu­ment pas préoc­cupé par ce que peut ressen­tir et vivre autrui. Il est indif­fé­rent, froid, insen­sible. Peu doué pour les émotions et encore moins pour l’em­pa­thie. » Et à une carac­té­ris­tique du narcis­sique : « exploite l’autre dans les rela­tions inter­per­son­nelles : utilise autrui pour parve­nir à ses propres fins. » En cela, le supré­ma­ciste humain se rapproche du psycho­pathe et du narcis­sique : il ne s’in­té­resse guère au sort des innom­brables espèces vivantes victimes de son mode de vie. Il ne s’y inté­resse que dans la mesure où la conti­nua­tion de son mode de vie (ou de son écono­mie), ou sa survie, c’est-à-dire lui-même, en dépend.

Certains indi­vi­dus et certains courants de pensée de la civi­li­sa­tion indus­trielle (dont le champ d’étude quali­fié de collap­so­lo­gie), qui perçoivent son insou­te­na­bi­lité complète en termes d’uti­li­sa­tion de ressources finies, de pollu­tions, etc., qui s’in­té­ressent aux concepts de déclin, d’ef­fon­dre­ment, d’épui­se­ment, ne s’en inquiètent que pour la raison que cela risque de pertur­ber la conti­nua­tion du mode de vie des humains civi­li­sés. Bien loin de s’inquié­ter des consé­quences d’ores et déjà catas­tro­phiques (létales), de leur mode de vie pour de nombreuses espèces vivantes (cf. la sixième extinc­tion de masse), ils se préoc­cupent unique­ment de ce qu’il advien­dra d’eux lorsque la civi­li­sa­tion indus­trielle commen­cera à s’ef­fon­drer. En d’autres termes, ils se demandent seule­ment : qu’ad­vien­dra-t-il de nous lorsque notre mode de vie (qui est en train de détruire tous les biomes de la planète et de tuer toutes ses espèces vivantes) ne pourra plus conti­nuer ? Le psycho­pathe n’est abso­lu­ment pas préoc­cupé par ce que peut ressen­tir et vivre autrui. Cette remarque est déve­lop­pée plus en détails dans l’ar­ticle suivant :

La vie à la fin de l’Em­pire : effon­dre­ment, supré­ma­cisme et lamen­ta­tions narcis­siques (par Nico­las Casaux)

La pers­pec­tive idéo­lo­gique qui consiste à tout rame­ner à l’homme (à soi-même) ne semble pas très Sapiens. Par défi­ni­tion, elle ne peut pas mener à un diagnos­tic équi­li­bré de la situa­tion. Une culture saine devrait se baser sur une pers­pec­tive bien diffé­rente, esquis­sée ci-après à travers un extrait de l’Alma­nach d’un comté des sables (1949) d’Aldo Leopold :

Toutes les éthiques élabo­rées jusqu’ici reposent sur un seul présup­posé : que l’in­di­vidu est membre d’une commu­nauté de parties inter­dé­pen­dantes. Son instinct le pousse à concou­rir pour prendre sa place dans cette commu­nauté, mais son éthique le pousse aussi à coopé­rer (peut-être afin qu’il y ait une place en vue de laquelle concou­rir).

L’éthique de la terre élar­git simple­ment les fron­tières de la commu­nauté de manière à y inclure le sol, l’eau, les plantes et les animaux ou, collec­ti­ve­ment, la terre.

Cela paraît simple : ne chan­tons-nous pas déjà l’amour et les devoirs qui nous lient à notre sol patrio­tique, terre de liberté ? Oui, mais qui et quoi au juste aimons-nous ? Certai­ne­ment pas le sol, que nous envoyons à vau-l’eau, au fil des fleuves. Certai­ne­ment pas ces fleuves eux-mêmes, dont nous pensons qu’ils n’ont d’autre fonc­tion que de faire tour­ner nos turbines, porter nos péniches et char­rier nos déchets. Certai­ne­ment pas les plantes, que nous exter­mi­nons sans ciller par commu­nau­tés entières. Certai­ne­­ment pas les animaux, dont nous avons déjà exter­miné bien des espèces, parmi les plus grandes et les plus belles. Une éthique de la terre ne saurait bien entendu préve­nir l’al­té­ra­tion ni l’ex­ploi­ta­tion de ces « ressources », mais elle affirme leur droit à conti­nuer d’exis­ter et, par endroits du moins, à conti­nuer d’exis­ter dans un état natu­rel.

En bref, une éthique de la terre fait passer l’Homo sapiens du rôle de conqué­rant de la commu­nauté-terre à celui de membre et citoyen parmi d’autres de cette commu­nauté. Elle implique le respect des autres membres, et aussi le respect de la commu­nauté en tant que telle.

Au cours de l’his­toire humaine, nous avons appris (je l’es­père) que le rôle du conqué­rant contient en lui-même sa propre défaite. Pourquoi ? Parce qu’il implique que le conqué­rant sache, ex cathe­dra, ce qui, préci­sé­ment, fait tour­ner la machine commu­nau­taire ; qui est utile ou nuisible à sa subsis­tance ; ce qui, dans cette pers­pec­tive, a de la valeur et ce qui n’en a pas. Il s’avère toujours qu’il ne sait ni l’un ni l’autre, et c’est la raison pour laquelle ses conquêtes finissent par se défaire d’elles-mêmes.

La commu­nauté biotique présente une situa­tion paral­lèle. […]

Le citoyen ordi­naire d’aujourd’­hui part du prin­cipe que la science sait ce qui fait tour­ner la machine commu­nau­taire ; le scien­ti­fique, lui, est convaincu du contraire. Il sait que le méca­nisme biotique est si complexe que nous n’en compren­drons peut-être jamais plei­ne­ment les rouages.

Le fait que l’homme ne soit qu’un membre parmi d’autres d’une équipe biotique, c’est ce que montre une inter­pré­ta­tion écolo­gique de l’His­toire.

En dénonçant le « rôle de conqué­rant » que s’est attri­bué l’Homo Sapiens, l’éthique de la Terre ainsi formu­lée par Aldo Leopold rejette clai­re­ment le supré­ma­cisme humain sur lequel toute la culture domi­nante est fondée.

Le carac­tère fonda­men­tal — vis-à-vis de la culture domi­nante, de la civi­li­sa­tion — et fonda­men­ta­le­ment toxique de l’idéo­lo­gie supré­ma­ciste était égale­ment dénoncé par un des plus célèbres anthro­po­logues français, Claude Lévi-Strauss, à qui je laisse le mot de la fin en deux cita­tions (la première, issue d’une inter­view qu’il accorda au jour­nal Le Monde en 1979, la seconde, issue de son livre Mytho­lo­giques 3 : L’ori­gine des manières de table) :

Ce contre quoi je me suis insurgé, et dont je ressens profon­dé­ment la noci­vité, c’est cette espèce d’hu­ma­nisme déver­gondé issu, d’une part, de la tradi­tion judéo-chré­tienne, et, d’autre part, plus près de nous, de la Renais­sance et du carté­sia­nisme, qui fait de l’homme un maître, un seigneur absolu de la créa­tion.

J’ai le senti­ment que toutes les tragé­dies que nous avons vécues, d’abord avec le colo­nia­lisme, puis avec le fascisme, enfin les camps d’ex­ter­mi­na­tion, cela s’ins­crit non en oppo­si­tion ou en contra­dic­tion avec le prétendu huma­nisme sous la forme où nous le pratiquons depuis plusieurs siècles, mais, dirais-je, presque dans son prolon­ge­ment natu­rel. Puisque c’est, en quelque sorte, d’une seule et même foulée que l’homme a commencé par tracer la fron­tière de ses droits entre lui-même et les autres espèces vivantes, et s’est ensuite trouvé amené à repor­ter cette fron­tière au sein de l’es­pèce humaine, sépa­rant certaines caté­go­ries recon­nues seules véri­ta­ble­ment humaines d’autres caté­go­ries qui subissent alors une dégra­da­tion conçue sur le même modèle qui servait à discri­mi­ner espèces vivantes humaines et non humaines. Véri­table péché origi­nel qui pousse l’hu­ma­nité à l’au­to­des­truc­tion.

Le respect de l’homme par l’homme ne peut pas trou­ver son fonde­ment dans certaines digni­tés parti­cu­lières que l’hu­ma­nité s’at­tri­bue­rait en propre, car, alors, une frac­tion de l’hu­ma­nité pourra toujours déci­der qu’elle incarne ces digni­tés de manière plus éminente que d’autres. Il faudrait plutôt poser au départ une sorte d’hu­mi­lité prin­ci­pielle ; l’homme, commençant par respec­ter toutes les formes de vie en dehors de la sienne, se mettrait à l’abri du risque de ne pas respec­ter toutes les formes de vie au sein de l’hu­ma­nité même.

&

[…] « L’en­fer, c’est les autres » ne consti­tue pas une propo­si­tion philo­so­phique, mais un témoi­gnage ethno­gra­phique sur une civi­li­sa­tion. Car on nous a habi­tués dès l’en­fance à craindre l’im­pu­reté du dehors.

Quand ils proclament, au contraire, que « l’en­fer, c’est nous-même », les peuples sauvages donnent une leçon de modes­tie qu’on voudrait croire que nous sommes encore capables d’en­tendre. En ce siècle où l’homme [la civi­li­sa­tion, ou l’homme civi­lisé] s’acharne à détruire d’in­nom­brables formes vivantes, après tant de socié­tés dont la richesse et la diver­sité consti­tuaient de temps immé­mo­rial le plus clair de son patri­moine, jamais, sans doute, il n’a été plus néces­saire de dire, comme font les mythes, qu’un huma­nisme bien ordonné ne commence pas par soi-même, mais place le monde avant la vie, la vie avant l’homme ; le respect des autres êtres avant l’amour-propre ; et que même un séjour d’un ou deux millions d’an­nées sur cette terre, puisque de toute façon il connaî­tra un terme, ne saurait servir d’ex­cuse à une espèce quel­conque, fût-ce la nôtre, pour se l’ap­pro­prier comme une chose et s’y conduire sans pudeur ni discré­tion.

Nico­las Casaux

Pour aller plus loin :

La déme­sure, l’igno­rance systé­mique, et la destruc­tion du monde natu­rel (par Nico­las Casaux)

Le mythe de la supré­ma­tie humaine / extrait #1 (par Derrick Jensen)

anthropocentrisme civilisation narcissisme suprémacisme

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  1. Ce texte est la preuve de la capacité réflexive de l’humain
    Qu’aucun autre animal ne saurait élaboré
    Un peu par hasard, j’appartiens à ceux qui veulent le comprendre
    Dans un monde en voie de guérison
    Il deviendrait un marche-pieds d’accès
    Au titre d’homo sapiens

    1. « élaborer » ? « Qu’aucun autre animal ne saurait élaboreR » : ce n’est certainement pas ce que prouve ce texte. Il souligne simplement que le suprémacisme humain est une idiotie mortifère. Nous ne savons rien de la capacité réflexive des autres animaux, et rien n’indique ce que que vous désignez par ce concept implique une échelle de valeur permettant de conclure à une supériorité. Bref, il faut cesser de vouloir placer l’homme au-dessus. Vraiment.