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La démesure, l’ignorance systémique, et la destruction du monde naturel (par Nicolas Casaux)

Quelques éléments de réflexion sur la civilisation, la démesure, l’ignorance systémique et la destruction du monde naturel (l’écocide) :

Une des choses qui m’ont toujours semblé choquante, comme si elle témoignait de l’impasse dans laquelle s’enlise la civilisation, c’est qu’au sein du panel excessivement diversifié de ses « programmes » éducatifs, la biologie (« Science de la vie, étude des êtres vivants ») ne soit qu’une option parmi tant d’autres. Bien sûr, elle incorpore les SVT (Sciences de la vie et de la Terre) dans son enseignement primaire et secondaire, mais il s’agit uniquement de rudiments assez sommaires, bien souvent anthropocentrés, témoignant de bien peu de respect du vivant (vivisection industrielle) et vite oubliés. Cette absence d’enseignement se double d’une absence d’expérience personnelle, puisque la relation du citadin — qui évolue dans un environnement entièrement artificiel — au monde naturel est extrêmement appauvrie, et détraquée (phénomène d’aliénation).

« Aujourd’hui, nous vivons pour la plupart dans des villes. Cela signifie que nous vivons pour la plupart dans ces cellules isolées, complètement coupées de tout type d’information ou d’expérience sensorielle qui ne soit pas de fabrication humaine. Tout ce que l’on voit, tout ce que l’on entend, tout ce que l’on sent, tout ce que l’on touche, est produit par l’humain. Toutes les informations sensorielles que l’on reçoit sont fabriquées, et bien souvent véhiculées par l’intermédiaire de machines. Je pense que la seule chose qui rende cela supportable est le fait que nos capacités sensorielles soient si terriblement atrophiées — comme elles le sont chez ce qui est domestiqué — afin que nous ne nous rendions pas compte de ce qui nous manque. L’animal sauvage reçoit des informations pour tous les sens, d’une quantité innombrable de sources différentes, à chaque moment de la vie. Nous n’en recevons que d’une seule source — nous-mêmes. C’est comme faire un solitaire dans une chambre de résonance. Les gens qui font du solitaire font des choses étranges. Et l’expérience commune des victimes de privations sensorielles est l’hallucination. Je pense que le patrimoine culturel que l’on reçoit, nos croyances et idéologies anthropocentrées, peuvent aisément être perçues comme des hallucinations institutionnalisées. »

— John Livingston, naturaliste canadien.

Ce qui signifie et ce qui fait que, concrètement, la plupart des gens ne savent que très peu de choses sur la vie et sur le vivant en général, sur ses équilibres, ses imbrications, ses interdépendances, ses symbioses, et ses conditions. Sur la relation et la dépendance de l’humain au monde naturel. La plupart des gens ne savent pas comment vivent les plantes, les fleurs, les arbres (et le plancton) qui font l’air qu’ils respirent, et qui font, avec les animaux, les insectes et d’innombrables autres organismes, le sol dont ils dépendent.

Et pourtant, quoi de plus important, de plus fondamental, pour celui qui vit sur Terre, que d’en connaître l’écologie (du grec oikos : maison et logos : discours ou science). Celui qui ne connaît pas la science de sa maison, qui ne connaît pas sa maison, comment peut-il y vivre ?

Malheureusement, il n’y a pas que dans le domaine de l’écologie que l’ignorance pose problème. La société industrielle dans laquelle nous vivons repose sur un nombre toujours croissant de technologies et de structures politico-économiques de plus en plus complexes, élaborées (et donc comprises, au moins un minimum) par un nombre d’individus toujours plus restreint.

Arrive ce qui devait arriver dans une telle configuration : plus personne n’est en mesure d’appréhender les tenants et les aboutissants de la société dont nous participons tous. Au mieux, certains peuvent devenir des spécialistes d’un de ses innombrables aspects. C’est ainsi que quelques « experts » règnent chacun sur leur domaine d’expertise, tandis que la plupart des gens ne comprennent du monde que ce que les médias de masse en relatent (c’est-à-dire bien peu de choses, souvent erronées, mais désormais en haute définition).

Cette situation grotesque et dangereuse peut être illustrée par le soutien aveugle de masses d’individus envers telle ou telle politique gouvernementale, dont ils ne savent presque rien, ou par la foi religieuse qui caractérise le comportement de l’homo consommatus (cet « animal dépensant, c’est-à-dire qui cesse de penser »). En effet, lorsque ce dernier achète un produit, quel qu’il soit, dans un supermarché ou sur internet (un shampooing, un ordinateur portable, un couteau, un sirop de framboise, une fenêtre en double-vitrage, une table en bois…), il ignore presque tout de sa provenance, des matières premières nécessaires à sa fabrication, de leur provenance, des êtres humains exploités au cours de sa conception, etc. Beaucoup ne cherchent même pas à savoir, rationalisent leur achat et n’y voient aucun problème.

Dans une société hautement technologique et de taille démesurée, inhumaine, dont l’ampleur dépasse l’entendement d’un homme, par définition, rien ne peut résoudre ce problème de l’ignorance généralisée, qui ne peut être résolu que dans une société à taille humaine.

« Parce que dans la réalité, la taille n’est pas un paramètre que l’on pourrait fixer à volonté : chaque être vivant n’est viable qu’à l’échelle qui est la sienne. En deçà ou au-delà, il meurt, à moins qu’il ne parvienne à se métamorphoser. Il en va de même pour les sociétés et les cultures. »

— Olivier Rey, Une question de taille, 4ème de couverture (2014)

Les technologies dites « vertes » ou « propres », ou « renouvelables » (pour prendre en exemple la principale solution mise en avant par les médias de masse pour résoudre tous nos problèmes écologiques), en tant que produits de l’économie industrielle mondialisée, se développent également sur le substrat infertile de l’ignorance systémique. Quelques exemples :

La plupart des gens ignorent tout de la biologie des rivières, des fleuves, ou de tel ou tel rivière ou fleuve en particulier, ils ne savent pas quelles espèces de poissons ou d’oiseaux y vivent, quelles espèces végétales en dépendent, etc., et pourtant beaucoup pensent (croient) de manière assez vague que les barrages produisent une hydroélectricité « renouvelable » sans endommager les cours d’eau où ils sont implantés.

Mais les barrages constituent toujours d’importantes nuisances écologiques, et parfois sociales (pour plus de détails, je vous renvoie à un autre article, intitulé « Comment les barrages détruisent le monde naturel »).

La plupart des gens pensent (croient) que les panneaux solaires sont une invention merveilleuse permettant de produire de l’électricité sans endommager le monde naturel. Et pourtant la plupart des gens ignorent tout des matériaux nécessaires à leur fabrication, de leur provenance, de leur toxicité, de la main d’œuvre requise, de son salaire, de ses conditions de travail, etc.

La plupart des gens pensent (croient) la même chose des éoliennes.

Mais les panneaux solaires requièrent d’importantes extractions minières de matières premières, dont : l’arsenic (semi-conducteur), l’aluminium, le bore (semi-conducteur), le cadmium (utilisé dans certains types de cellules photovoltaïques), le cuivre (câblage et certains types de cellules photovoltaïques), le gallium, l’indium (utilisé dans les cellules photovoltaïques), le minerai de fer (acier), le molybdène (utilisé dans les cellules photovoltaïques), le phosphore, le sélénium, le silicium, l’argent, le tellure et le titane. Les éoliennes dépendent également des extractions d’un certain nombre de matières premières, dont le néodyme, et de la fabrication de tonnes de ciment, d’acier, etc.

Rien de tout cela n’est anodin pour le monde naturel. Où sont extraits ces matériaux, dans quels biotopes ? Avec quels impacts, quelles conséquences sur le court et le long terme ? Que nécessite leur extraction en termes de machines, de main d’œuvre, d’énergie, de transport ?

En y regardant de plus près, on s’aperçoit rapidement que le développement des technologies dites « vertes » s’inscrit lui aussi dans une logique d’extractivisme, d’utilisation de ressources non-renouvelables, de surexploitation de ressources renouvelables, de perturbations et de pollutions de nombreux écosystèmes. Autant de pratiques écologiquement insoutenables.

Et pour quoi ?

Pour alimenter en électricité une myriade d’appareils électriques (futurs « e-déchets », ce que nous allons voir) dont les humains ont été rendus dépendants au cours, seulement, des dernières décennies. Pour alimenter en électricité ces innombrables appareils superflus (manifestement, puisque l’humanité s’en est passée durant la quasi-totalité de son existence), produits en masses.

S’ils venaient à se pencher sur ces questions (comme sur tant d’autres), la plupart des gens comprendraient rapidement de quoi il retourne (pour plus de détails sur le problème des énergies dites renouvelables, vous pouvez consulter cet article : « L’étrange logique derrière la quête d’énergies ‘renouvelables’ »).

Malheureusement, la plupart n’en ont ni le temps ni l’envie ; l’asservissement salarial, épuisant, écrasant, léthargisant, et la culture du divertissement, son corollaire tout aussi toxique, s’en assurent.

« Pas étonnant que nous ne défendions pas la terre où nous vivons. Nous n’y vivons pas. Nous vivons dans des séries télévisées, ou dans des films, des livres, ou aux côtés de célébrités, ou au paradis, selon des règles, des lois et toutes sortes d’abstractions inventées par des gens que nous ne connaissons pas. Nous vivons à la fois nulle part et un peu partout, sauf dans nos propres corps, sur ce territoire particulier, à ce moment précis, et dans ces circonstances spécifiques. Nous ne connaissons même pas l’endroit où nous vivons. Avant de pouvoir accomplir quoi que ce soit, nous devons remédier à cela. »

Derrick Jensen, Endgame Vol. 2

Si tu ne comprends pas ce qui est en jeu, abstiens-toi, devrait être un principe de précaution élémentaire, respecté en tous lieux et en tous temps.

Paradoxalement, étant donné les innombrables crises écologiques et sociales auxquelles la planète et les humains sont confrontés, il devrait être clair que nos dirigeants sont soit des incapables, soit des fous dangereux, soit les deux. Et pourtant, la plupart des gens continuent à leur faire confiance, ou du moins à espérer qu’un meilleur dirigeant advienne, sans comprendre la nature systémique de l’arrivée au pouvoir d’incapables et/ou de fous dangereux.

Un des premiers gestes sociaux et écologiques que l’on peut faire, ce n’est donc pas de soutenir aveuglément les « solutions » qu’ils nous présentent, comme le déploiement des technologies « vertes », mais de se renseigner sur leur réalité. Sur ce qu’est un barrage, par exemple, sur les matériaux nécessaires à sa construction, leur provenance, leur quantité, leur renouvelabilité, sur les espèces qui vivent dans, sur, ou aux environs du cours d’eau concerné (les poissons, les amphibiens, les reptiles, les oiseaux, la macrofaune en général, la microfaune, les espèces végétales), et qui en dépendent, sur l’importance de l’eau et des sédiments charriés pour l’ensemble des zones que le cours d’eau traverse, et ainsi de suite.

Un des premiers gestes sociaux et écologiques que l’on peut faire, c’est donc d’apprendre, d’étudier le monde de manière proactive (au contraire de la manière scolaire, coercitive, imposée, et, dans une société profondément inégalitaire, nécessairement biaisée, cf. « Scolariser le monde », un excellent documentaire de Carol Black).

Le monde naturel est infiniment complexe, et constitué d’un enchevêtrement considérable de relations. Et de la bonne santé des biotopes dépend la bonne santé des sociétés humaines : une rivière où le poisson abonde et dont l’eau est propre constitue une source de subsistance soutenable pour les humains prêts à respecter ses équilibres biologiques. Au contraire, une rivière où le poisson se fait rare, dont le charriage des sédiments est entravé, et où l’eau est polluée n’est plus en mesure de soutenir la prospérité des espèces vivantes, ainsi que les cycles naturels desquels elle participait ; elle s’enlise alors dans un cercle vicieux de dégradations, qui, du fait des nombreuses intrications de la biosphère, dépasse son seul territoire géographique.

Les mêmes remarques pourraient être formulées à propos de la plupart des activités, des pratiques et des constructions de la civilisation industrielle, qui altèrent le monde naturel. Quels équilibres bouleversent-elles ? Avec quels impacts, quelles conséquences sur le court et le long terme ?

Le fait que la plupart d’entre nous sommes incapables de répondre précisément à ces questions témoigne de l’irresponsabilité qui sous-tend toute la civilisation industrielle.

Les innumérables perturbations, destructions et surexploitations de la biosphère qu’impliquent les productions industrielles de tout — des réfrigérateurs aux stylos BIC, en passant par les fours, rasoirs électriques, rasoirs jetables, téléviseurs, téléphones portables, 4×4, briquets BIC, ordinateurs portables, vélos électriques, voitures électriques, avions de ligne, sous-marins, missiles, mitraillettes, bombes en tous genres, tablettes, skate-boards, sèche-cheveux, etc. — , auxquelles s’ajoutent l’Internet, les infrastructures de transports, de communications, et finalement la plupart des activités et des constructions humaines qui constituent la civilisation industrielle, sont autant de conséquences de son ignorance et de son mépris des réalités de la biosphère.

En 2014, l’ensemble de l’industrie maritime mondiale a transporté 10 milliards de tonnes de marchandises. En tout, 90% des volumes transportés et 80% des valeurs transitent par la voie maritime, la principale route étant celle qui relie la Chine à l’Europe via le canal de Suez (dernièrement agrandi). En comparaison, le fret aérien transporte à peine 2 millions de tonnes de marchandises. Aujourd’hui 50 000 navires sillonnent les mers : des porte-conteneurs, des vraquiers ou encore des pétroliers. « Gourmands en énergie, chacun de ces monstres flottants génère autant de pollution aux particules ultrafines qu’un million de voitures », explique l’ONG France Nature Environnement dans un article consacré à « L’insoutenable pollution de l’air du transport maritime ». On y apprend également que : « La raison majeure pour laquelle les navires polluent autant est l’utilisation du fuel lourd comme carburant. Même à quai, le transport maritime brûle ce déchet non raffiné, particulièrement polluant, afin d’alimenter en énergie les navires. » Le transport maritime compte pour 10% de la consommation énergétique mondiale. Dans un rapport publié par l’OCDE ( l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques) en 2010, on apprend que : « Les projections jusqu’à l’année 2020 indiquent une croissance de la consommation de combustibles fossiles du secteur maritime d’environ 30%. […] D’ici 2050, les émissions de CO2 du transport maritime pourrait atteindre deux ou trois fois leur niveau actuel. » Ceux qui veulent en savoir plus sur le sujet peuvent regarder le documentaire d’Arte, « Cargos, la face cachée du fret », ci-après :

Les technologies « vertes » (pour reprendre en exemple la principale solution mise en avant par les médias de masse pour résoudre tous nos problèmes), impliquent davantage de dégradation et d’exploitation, et ne sont d’aucun recours contre la surexploitation des ressources qui ravage actuellement la planète (et, puisqu’elle en dépend, qui menace la civilisation industrielle). Elles ne sont d’aucun recours contre la surexploitation et l’épuisement en cours des nappes phréatiques et des aquifères (ainsi qu’un rapport de la NASA le soulignait en 2015 : 21 des 37 aquifères les plus importants sont passés en-dessous du seuil de durabilité — ils perdent plus d’eau qu’ils n’en accumulent). Elles ne sont d’aucun recours contre la déforestation ; ou contre l’empoisonnement de l’air, des eaux et des sols, lié aux émissions de polluants industriels, aux épandages et à la production de produits chimiques toxiques. Elles ne sont d’aucun recours contre la destruction des sols arables par l’urbanisation, ou par l’agriculture industrielle. Elles ne sont d’aucun recours contre la sixième extinction de masse, principalement liée à la destruction des habitats naturels des espèces non-humaines, c’est-à-dire à l’urbanisation, à l’agriculture industrielle, et à tous les maux précédemment cités.

La liste des désastres écologiques engendrés par la civilisation — qui s’entremêlent et s’enveniment mutuellement — s’allonge effectivement d’année en année.

Avez-vous entendu parler de la « guerre du sable » ? Cet élément essentiel dans la protection des côtes et vital pour l’équilibre des écosystèmes marins, dont le pillage s’accélère pour les besoins de la construction en béton, avec pour conséquence principale l’érosion des littoraux et la destruction d’un grand nombre de biotopes. Alors que le sable des déserts est impropre à la construction, les groupes du bâtiment ont longtemps exploité les rivières et les carrières. Puis ils se sont tournés vers la mer, provoquant ce qui est en train de devenir une véritable catastrophe écologique. Les besoins en sable sont énormes, et croissants. Il en faut 200 tonnes pour construire une maison, 30 000 tonnes pour faire un km d’autoroute, et 12 millions de tonnes pour construire une centrale nucléaire. Cette pratique menace entre 75 et 90 % des plages du monde (en Floride, 9 plages sur 10 sont en voie de disparition) et a englouti des îles entières, en Indonésie et aux Maldives, tandis que Singapour ou Dubaï ne cessent d’étendre leur territoire en important, parfois frauduleusement, du sable. Un autre documentaire d’Arte, intitulé « Le sable : enquête sur une disparition », met en lumière cette problématique :

Parmi les pires problèmes engendrés par la civilisation industrielle, on retrouve aussi celui des déchets. Entre 5 et 13 millions de tonnes de plastique finissent chaque année dans les océans, où il est estimé qu’il y aura plus de plastique que de poissons d’ici 2050. Dans le monde, chaque minute, 1 million de bouteilles en plastique sont achetées, un chiffre qui ne va faire qu’augmenter (de 20%, au moins, d’ici 2021). En 2020, il est ainsi estimé que plus de 500 milliards de bouteilles seront vendues (en 2016, 480 milliards de bouteilles ont été vendues). La production globale de plastique devrait doubler au cours des 20 prochaines années, et quadrupler d’ici 2050 (pour les sources et plus de détails, suivez ce lien). Au Liban, un accord conclu entre le gouvernement et une compagnie privée permet à celle-ci de déverser ses déchets en pleine Méditerranée (désormais la mer la plus polluée du monde); ainsi, chaque jour, des poids lourds en va-et-vient permanent, qui transportent des déchets retirés à la tonne, les jettent en pleine mer. Les pays du monde, pris ensemble, produisent actuellement environ 50 millions de tonnes de déchets électroniques (ou e-déchets) par an, dont l’immense majorité (90%) ne sont pas recyclées. Ces déchets non-recyclés sont exportés vers des pays pauvres, où ils s’entassent dans des « cimetières électroniques » et autres « e-décharges », où ils polluent gravement les sols, l’air et les cours d’eaux (comme à Agbogbloshie au Ghana, ce que vous pouvez constater dans le documentaire ToxiCité, ci-après, ou comme à Guiyu en Chine, à Shershah au Pakistan, à Dhaka au Bangladesh, et en Inde, et en Thaïlande, et aux Philippines, et ailleurs), où ils détruisent la santé des humains qui travaillent à les trier (c’est-à-dire qui les brûlent n’importe où et n’importe comment, sans protection, à l’air libre afin d’en sortir du cuivre et d’autres métaux qu’ils revendent ensuite pour une bouchée de pain), et la santé des animaux non-humains qui vivent sur place. Un récent article de France Info, publié le 24 juillet 2017, rapporte que :

« Des millions de téléphones usagés, des téléviseurs, des ordinateurs et appareils électroménagers… le monde entier continue de déverser en Afrique, en toute illégalité, de grandes quantités d’équipements désaffectés. Ces appareils, dont les composants peuvent se révéler très toxiques, finissent souvent dans des décharges clandestines des grands centres urbains.

Les experts sont unanimes, l’Afrique est en passe de devenir le continent-poubelle des ordures toxiques du monde développé. Ils devraient atteindre 67 millions de tonnes en 2017, soit une hausse d’un tiers par rapport à 2014.

Selon un rapport du programme des Nations Unies pour l’environnement, la France, l’Allemagne et la Grande Bretagne sont les principaux pays exportateurs de déchets électroniques en Afrique où ils atterrissent sur le marché de l’occasion. »

Et avez-vous entendu parler des « déchets dangereux » (parmi lesquels on retrouve les « déchets ultimes ») ? 355 millions de tonnes de déchets ont été produites sur le territoire français en 2010. Une partie de ces déchets, classés comme non-dangereux, est enfouie : en 2010, 244 ISDND (Installations de stockage de déchets non dangereux) ont reçu un peu moins de 20 millions de tonnes de déchets dont 36 % d’ordures ménagères résiduelles. L’impact de cet enfouissement pose déjà un certain nombre de problèmes sur le court terme ; sur le long terme, il est tout à fait inconnu. La même année, près de 14 millions de tonnes de déchets ont été incinérées (l’incinération des déchets est une catastrophe écologique en elle-même, puisqu’elle émet énormément de CO2 et participe donc du réchauffement climatique). Les solvants, les restes de peinture, les vieilles piles et les « déchets ultimes », scories des usines d’incinération de déchets, comptent parmi les rebuts les plus toxiques du secteur industriel. Produits en masse, ils contiennent des métaux lourds, comme le cadmium, le plomb, le zinc ou le cuivre, à des concentrations dangereusement élevées. Chaque année, des millions de tonnes de ces « déchets dangereux » sont produites, en France, puis réparties et tout simplement stockées dans les 13 « installations de stockage de déchets dangereux » (ISDD) que compte le pays — les autres États du globe font face aux mêmes problèmes. Rien de tout cela n’est soutenable. Tout cela est dément. Littéralement. Et terriblement nocif pour le monde naturel et donc pour les humains, qui en participent et en dépendent, sur le court terme et/ou sur le long terme. Un documentaire, d’Arte encore, intitulé « Toxique ! : que faire des déchets ultimes ? » traite de ce sujet (plus ou moins bien ; on retrouve, à la fin de celui-ci comme à la fin de chaque documentaire diffusé par un média grand public, une conclusion dangereusement naïve, basée sur une espérance/foi inébranlable en la toute-puissance de notre civilisation, qui parviendra, soyons en sûrs, à gérer tous les problèmes qu’elle crée ; tout va très bien madame la marquise) :

À cause, entre autres, de la surpêche, des techniques destructrices de pêche, du tourisme, de la pollution, et du changement climatique, la civilisation industrielle a détruit 50% des récifs coralliens en moins de 30 ans :

Le changement climatique, lié, principalement, à l’utilisation de combustibles fossiles, mais aussi à de nombreuses activités industrielles, comme l’agriculture, l’urbanisation, la déforestation, etc., menace l’ensemble des espèces vivantes.

Nous pourrions continuer presque indéfiniment à décrire la myriade des problèmes engendrés par la civilisation industrielle (qui sont de plus en plus nombreux et qui s’aggravent souvent mutuellement). Nous aurions pu détailler le problème de l’acidification des océans, ou celui de la baisse du taux de dioxygène dans l’air, de la perturbation de la circulation océanique (liée au réchauffement climatique), de la lumière artificielle nocturne qui perturbe la pollinisation, de l’effondrement global des populations d’insectes (et donc des pollinisateurs) à cause des pesticides (et des destructions d’habitat, et des pollutions atmosphériques, et d’autres choses encore), du « changement imprévisible dans la distribution spatiale, la saisonnalité, l’incidence et parfois la gravité des maladies sensibles aux aléas du climat », de la fragmentation des habitats naturels terrestres de milliers d’espèces par un réseau routier en expansion permanente (sachant que « d’ici 2050 la longueur du réseau routier mondial aura augmenté de 40 à 65 millions de kilomètres »), des déchets nucléaires, de la surpêche et de son impact sur la vie marine et la santé des océans, de l’impact du changement climatique sur l’agriculture, des pénuries de métaux à venir, des ravages environnementaux liés à l’extraction d’étain en Chine et en Indonésie (qui en sont les principaux fournisseurs mondiaux), de l’impact dévastateur des opérations de dragage (« Le dragage et le rejet de boues et sédiments pollués, opérations qui consistent à extraire des sédiments situés sur le fond d’un plan d’eau pour permettre notamment la navigation dans les ports, conduisent à disperser des substances polluées accumulées durant des années et/ou à rejeter des blocs vaseux qui étouffent des habitats et espèces sous-marines et perturbent la transparence des eaux. Ces opérations sont donc néfastes pour l’environnement. […] Chaque année, en France, 50.000.000 m3 de sédiment sont dragués et 90% de ces dragages ont lieu dans des ports estuariens, quant au devenir de ces sédiments dragués : 95% sont immergés et 5% sont gérés à terre »), ou encore celui du phénomène de la « nouvelle Pangée » créé par la mondialisation et le « progrès technique » (à cause des nouveaux moyens de transport rapides qui quadrillent désormais la planète, les barrières spatio-temporelles qui protégeaient autrefois ses différents biomes de la contamination et de toute perturbation ont essentiellement été supprimé : les maladies, les champignons, les mammifères, les amphibiens, les oiseaux et les plantes sont tous essaimés n’importe comment sur toute la planète par les navires, les avions, les voitures, les trains, les bagages, les souvenirs, les chaussures, les vêtements, etc., avec en conséquences des déplacements massifs et intempestifs d’espèces, qui deviennent parfois invasives et déciment les espèces natives, donc des extinctions, des déplacements des virus, des bactéries, et toute une gamme de perturbations écologiques sans précédent dans l’histoire de la Terre), et ainsi de suite, ad infinitum.

Manifestement, la civilisation industrielle, qui a pris la planète entière pour son laboratoire de savant fou, est en train de la détruire. Et manifestement, elle se comporte de manière totalement démente, totalement irresponsable, et totalement irrespectueuse.

La civilisation industrielle est écologiquement non-viable, donc, et non pas pour une seule raison, mais pour une multitude de raisons. Il est presque impossible, aujourd’hui, de trouver une pratique ou une activité soutenable, viable, parmi toutes celles qui la constituent. Vous pouvez essayer. Y a-t-il une seule industrie qui ne soit pas polluante ? La grande majorité de nos actions quotidiennes, qui participent d’un système insoutenable, sont ainsi des nuisances écologiques. Réalisation douloureuse mais préalable essentiel à l’établissement d’un diagnostic sans illusion.

Au cœur de tous les désastres que génère la société industrielle, on retrouve la même ignorance et le même mépris total des équilibres biologiques planétaires, de l’organisation des biotopes, et des cycles naturels (ou « biogéochimiques ») du vivant.

Si on la concevait comme une entreprise fournissant un certain nombre de services, chacun d’eux se doublerait de conséquences létales (soit sur le court terme, soit sur le long terme). La seule solution sensée serait qu’elle mette la clé sous la porte.

À « l’âge de l’information », la planète est en train d’être détruite par l’ignorance.

Je suis né en ville. Au cœur de ce type d’habitat humain qui incarne exactement l’irrespect des équilibres biologiques, en étouffant le sol — la terre — , dont ont été extirpés les matériaux nécessaires à sa construction, dont sont et seront extirpés ceux nécessaires à sa maintenance, et à son expansion.

J’ai été élevé et éduqué dans cette culture qui se fiche royalement de l’écologie.

Depuis que je m’intéresse à l’écologie, à la biologie et à la botanique, la principale chose que j’ai apprise, c’est que le monde réel, dont nous dépendons tous, est incroyablement complexe, et qu’y vivre sainement — de manière soutenable, durable — exige de connaître et de respecter au maximum ses interrelations.

Et aussi, qu’il ne tolèrera pas longtemps ceux qui les ignorent et les méprisent.

« En rendant la prévision difficile sinon impossible, le changement explosif interdit toute considération du long terme, et même du moyen. […] Ceci au moment même où la société prétend se fonder sur la planification et où elle parle de prospective et de futurologie. Mais ses plans ne sont que des plans de production qui multiplient des effets écologiques et sociaux dont on ne sait rien. Quant à la prospective ou futurologie qui avec ses scénarios s’est mise en retard à prévoir l’avenir, comment peut-elle le faire puisque ses prévisions sont établies en fonction de conditions qui, vingt ans après, ne seront plus du tout les mêmes ? La prévision n’est possible qu’à partir de conditions relativement stables. Bien plus qu’un progrès dans la maîtrise du temps, la prospective et la futurologie sont le signe d’une angoisse devant l’impossibilité de la prévision, et leur fonction est d’en donner l’illusion. »

Bernard Charbonneau, Le changement (1990)

Aldo Leopold, un des écologistes états-uniens les plus connus de la fin du XIXème, début du XXème siècle, écrivait très justement que :

« Nous abusons de la terre parce que nous la considérons comme une marchandise qui nous appartient. Lorsque nous la percevrons comme une communauté à laquelle nous appartenons, nous pourrons alors commencer à interagir avec elle en faisant preuve d’amour et de respect. »

La civilisation, en tant que culture, qu’idéologie, considère le vivant comme une marchandise, en ignorant et en méprisant ses harmonies fondamentales. Les solutions technologiques — énergies « renouvelables », géo-ingénierie, voitures électriques, bioplastique, etc. — avec lesquelles elle se propose de régler les problèmes créés par tout son système technologique et son artificialisation du monde, sont, elles aussi, intégralement issues de cet état d’esprit qui considère le vivant comme une marchandise, qui ignore et qui méprise les équilibres biologiques et les espèces non-humaines ; elles sont également issues de l’idéologie du « progrès », cette obsession hallucinée pour toujours plus de développement technologique, pour toujours plus de nouvelles technologies, qui considère uniquement le vivant comme une ressource à utiliser. Pour ces raisons, nous pouvons être certains qu’elles ne règleront rien, bien au contraire.

Beaucoup de choses pourraient et devraient être discutées concernant l’idéologie du « progrès », devenue, au fil des siècles, celle des institutions et de la classe dominantes, puis, par ruissellement culturel (à défaut d’économique), celle des masses. Omniprésente — distillée à la télévision, dans les radios, journaux, magazines, livres, sur internet, par les intellectuels, les expertset les spécialistesen tous genres — , elle dissimule la catastrophe socio-écologique en cours, à l’aide d’omissions, de distorsions (voire de diabolisations) historiques, de mensonges, et de rassurances basées sur le business de l’espoir mensonger (dont les technologies dites « vertes » et le mythe du « développement durable »), ce mauvais numéro d’illusionniste. Pour approfondir ce sujet, on pourra consulter, par exemple, l’ouvrage du collectif grenoblois Pièces et Main d’Oeuvre (PMO), du mensuel La Décroissance, des collapsologues Pablo Servigne et Raphael Stevens, de divers auteurs, anciens et actuels, comme Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Guy Debord, Pierre Fournier, Armand Farrachi, François Jarrige, Fabrice Nicolino, ou encore les livres des éditions L’échappée (dont « Le progrès m’a tuer : Leur écologie et la nôtre »), etc.

Le terme de civilisation, apparu, en France, au XVIIIème siècle, dans « L’ami des hommes » de Mirabeau, fut initialement utilisé « pour décrire des gens, qui […] obéissaient à certaines organisations politiques, dont les arts et lettres faisaient montre d’un certain degré de sophistication, et dont les manières et la morale étaient considérées comme supérieures à celles des autres membres de leur propre société ou d’autres sociétés » (Thomas C. Patterson, anthropologue de l’université de Berkeley, aux États-Unis). C’est-à-dire que la civilisation s’opposait, par exemple, à la sauvagerie, et les civilisés aux sauvages (sauvage étant étymologiquement relatif au bois, ou à la forêt). L’idée de civilisation était et est également liée au concept de grandeur : on parlait et on parle encore souvent de « grandes civilisations » (par opposition aux petits peuples indigènes primitifs, sauvages), et étymologiquement, au concept d’État, de cité. Concept suprémaciste (plusieurs titres de livres du XIXème siècle, assez clairs, illustrent bien le racisme de cette notion, comme, par exemple, Progrès de la civilisation en Afrique, de Louis Desgrand, et Plan de colonisation des possessions françaises dans l’Afrique occidentale, au moyen de la civilisation des nègres indigènes, de Laurent Basile Hautefeuille ; ou cette affiche du Petit Journal du 19 novembre 1911 qui lit : « La France va pouvoir porter librement au Maroc la civilisation, la richesse et la paix » ; ou citons simplement notre cher Jules Ferry : « Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. (…) Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »), caractérisé par la démesure, la civilisation fait partie du problème.

Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, sa remise en question, qui s’est un peu perdue en chemin, ou plutôt, qui a été désamorcée, ne date pas d’hier. Rousseau en était et en reste une des principales figures, mais il était loin d’être le seul :

« Comme je n’avais de rapport avec nul parti scientifique, je résolus d’appliquer le doute aux opinions des uns et des autres indistinctement, et de suspecter jusqu’aux dispositions qui avaient l’assentiment universel : telle est la civilisation qui est l’idole de tous les partis philosophiques, et dans laquelle on croit voir le terme de la perfection : cependant, quoi de plus imparfait que cette civilisation qui traîne tous les fléaux à sa suite ? quoi de plus douteux que sa nécessité et sa permanence future ?[…] Il faut donc appliquer le doute à la civilisation, douter de sa nécessité, de son excellence, et de sa permanence. Ce sont là des problèmes que les philosophes n’osent pas se proposer, parce qu’en suspectant la civilisation, ils feraient planer le soupçon de nullité sur leurs théories qui toutes se rattachent à la civilisation, et qui tomberaient avec elle du moment où l’on trouverait un meilleur ordre social pour la remplacer. »

Charles Fourier, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808).

Ou citons Lewis Mumford (historien américain, spécialisé dans l’histoire de la technologie et de la science), dans son excellent ouvrage Les transformations de l’homme (1956) :

« Car la civilisa­tion a entraîné l’assimilation de la vie humaine à la propriété et au pouvoir : en fait, la propriété et le pouvoir ont pris le pas sur la vie. Le travail a cessé d’être une tâche accomplie en commun ; il s’est dégradé pour devenir une marchandise achetée et vendue sur le marché : même les « services » sexuels ont pu être acquis. Cette subordination systématique de la vie à ses agents mécaniques et juri­diques est aussi vieille que la civilisation et hante encore toute société existante : au fond, les bienfaits de la civilisation ont été pour une large part acquis et préservés — et là est la contradiction suprême — par l’usage de la contrainte et l’embrigadement métho­diques, soutenus par un déchaînement de violence. En ce sens, la civilisation n’est qu’un long affront à la dignité humaine. »

« Le salut du monde passe par l’état sauvage. »

— Henry David Thoreau.

Que savez-vous des rivières, de leurs habitants non-humains, insectes, amphibiens, reptiles, poissons, végétaux, etc. ? Que savez-vous du rôle des cours d’eau dans les cycles naturels ? Que savez-vous de l’impact d’un barrage ? Que savez-vous du sol ? De sa formation ? Des différents types de sol existant ? Des roches ? Des cycles géologiques ? De l’impact de l’activité minière ? Des matériaux nécessaires à la construction des engins miniers ? Des matériaux nécessaires à la construction du réseau routier autour de chez vous ? Que savez-vous des sols du Congo d’où sont extraits beaucoup des minerais dont nous dépendons tous au sein de la société industrielle ? Que savez-vous de l’histoire de ce pays ? Que savez-vous du cadmium ? Du silicium présent dans beaucoup de panneaux solaires ? Que savez-vous de la Tortue d’Hermann et du Pélobate brun (également appelé Crapaud à couteaux), deux espèces en voie de disparition en France (en raison des problèmes mentionnés dans cet article) ? Que savez-vous des terres brésiliennes ou colombiennes où pousse le café que l’on achète en France ? De Madagascar, où pousse la vanille, de l’Indonésie et du Sri Lanka, d’où provient la majeure partie de la cannelle que l’on consomme en France ? Avez-vous une voiture ? Si oui, que savez-vous de sa fabrication, des matières premières utilisées, de leur provenance, de l’énergie consommée pour cela, de sa provenance ? Que savez-vous des aliments dont vous vous nourrissez ? Pour les végétaux, que savez-vous du sol dans lequel ils ont poussé ? Pour les animaux, de l’endroit où ils ont grandi et vécu ?

Je ne prétends certainement pas pouvoir répondre à toutes ces questions. Mais je me rends bien compte de l’impossibilité d’y parvenir, ainsi que de l’irresponsabilité et des problèmes graves qui en découlent.

Cette culture en expansion permanente — la civilisation industrielle — dont la complexité, l’impact, la consommation de ressources et d’énergie vont croissant, a dépassé, depuis longtemps déjà, la limite du tolérable et du contrôlable, la mesure de l’homme, et, plus grave encore, celle de la Terre.

En tant que caractéristique de la civilisation industrielle, la démesure, qui peut se définir par — qui implique systématiquement — l’ignorance de l’individu vis-à-vis des effets de ce dont il participe et donc son impuissance face aux structures sociales qui déterminent son existence, constitue l’origine de tous les problèmes auxquels nous faisons face.

« Nous avons créé une civilisation mondiale dont les éléments les plus cruciaux dépendent profondément de la science et de la technologie, et dans laquelle presque personne ne comprend la science et la technologie. Cela garantit une catastrophe. Nous pourrons peut-être nous en sortir un temps, mais, tôt ou tard, ce mélange instable d’ignorance et de puissance va nous exploser au visage. »

— Carl Sagan

L’homo consommatus ignore quasiment tout des objets qu’il utilise et de leurs impacts sur le monde réel. Il est totalement incapable — il n’est pas en mesure — de connaître toutes les lois, tous les traités, les amendements, les arrêtés, décrets, ordonnances, directives, et règlements de la société dont il participe. Il ignore tout, ou presque, de la vie des espèces vivantes et des cycles naturels dont il dépend. Inconscience et irresponsabilité. En conséquence, il s’intègre très mal dans la toile du vivant — qu’il désintègre d’ailleurs plus qu’il ne l’intègre.

De tout ce qui précède, nous pouvons déduire plusieurs propositions :

  • D’abord, que la généralisation de l’ignorance, de l’impuissance, et de l’irresponsabilité indiquent clairement le caractère démesuré de la société organisée à l’échelle planétaire (règlements et traités internationaux, etc.) dans laquelle nous vivons.
  • Ensuite, que les multiples crises écologiques et sociales en cours sont les conséquences inéluctables de cette démesure.
  • Enfin, que la démesure n’est pas viable. Que la résolution des multiples crises écologiques et sociales ne peut se faire par davantage de perfectionnement (de règlements, de traités, de régulations, de lois, de nouvelles technologies, etc.), ou de sophistication, dont l’ajout ne ferait qu’amplifier la démesure (sauf si l’on considère, avec Leonard de Vinci, que « la simplicité est l’ultime forme de la sophistication »).

Et également :

  • Que la viabilité (ou la soutenabilité) d’une société requiert la mesure (dans le sens de la modération, de la pondération), une connaissance et un respect des équilibres écologiques du territoire dont elle fait partie.
  • Que la mesure, pour une société, implique également que le cours de la vie de chacun de ses membres soit circonscrit dans un territoire écologique pouvant être appréhendé par un esprit humain, et que ses arrangements culturels puissent être connus et influencés par tous.

Voici ce qu’on peut lire dans un article récemment publié sur le site anglophone Ars Technica, basé sur une nouvelle publication scientifique de la revue Nature, à propos du paléolithique :

Il y a aussi des leçons que les citadins peuvent apprendre des anciens peuplements de l’hémisphère Sud. Pour faire simple, ces anciens peuplements prouvent que les humains peuvent vivre de manière soutenable pendant des milliers d’années dans des environnements fragiles. Au niveau des tropiques, nos ancêtres l’ont fait en vivant en communautés de faibles densités, où des fermes locales alimentaient les familles. Au lieu d’une agriculture sur brûlis, on trouvait une mosaïque de clairières en lisière des forêts.

Patrick Roberts [archéologue de l’institut Max Planck] explique que les problèmes, dans ces endroits, ont vu le jour assez récemment, lorsque « les sociétés coloniales, industrielles » venues d’ailleurs tentèrent « d’y implanter monoculture, pastoralisme et urbanisation ». Ceci mena « à une altération insoutenable du paysage et à la destruction de l’environnement », explique-t-il.

Une des premières conditions à remplir pour que l’on cesse de détruire serait donc — au contraire de la tendance actuelle, cette course au désastre qui consiste à agglomérer toujours plus, à entasser, à unifier, à standardiser, et à étendre toujours plus — de dissoudre la civilisation industrielle en une multitude de sociétés et de cultures à échelle humaine, à la mesure de l’homme, ancrées dans — et adaptées à — des territoires écologiques spécifiques.

Avec en ligne de mire un abandon progressif de l’utilisation des — et de la dépendance aux — produits industriels high-tech, de l’électricité industrielle et de tous les artifices anti-écologiques de la civilisation industrielle ; un retour à un mode de vie simple, low-tech, basé sur un artisanat local, écologique, permettant un maximum d’autonomie, un respect complet des équilibres biologiques, et des espèces vivantes non-humaines.

Autrement, cette fuite en avant ne cessera d’empirer jusqu’à (très) mal finir.

« Les spécialistes en discutent et ne sont pas d’accord sur les causes et les risques pour l’atmosphère et la vie. Mais nous pouvons être sûrs d’une chose, c’est que nous n’en savons rien ; et qu’il est fou de continuer à foncer ainsi dans le noir. Les maux infinis dont le changement aveugle nous menace ne se limitent pas à tel ou tel effet repérable par la Science et remédiable par la loi à force d’argent et de contraintes, leur cause première est dans cette aptitude à déchaîner la cause sans se soucier de ses effets. Et le remède n’est pas dans tel ou tel gadget techno-scientifique, mais dans la volonté de réfléchir avant d’agir. Une conversion, aux deux sens du terme, qui refuse l’imprévisible par amour de la terre, de l’homme et de sa liberté. »

Bernard Charbonneau, Le changement (1990)

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4 Comments on "La démesure, l’ignorance systémique, et la destruction du monde naturel (par Nicolas Casaux)"

  1. Grumeau Couillasse | 11 août 2017 at 17 h 14 min | Répondre

    Salut Nicolas,

    on est bien partis pour l’auto-destruction. Peut-être faudrait-il insister sur ce point ? l’écologie, c’est beau l’été quand l’herbe est verte et les forêts lumineuses, en photographies ou vidéos sur le web, à la télévision bien calé devant un appétissant plateau-repas. Certains semblent même prendre de l’intérêt à la lectures de blogs ou d’articles comme ceux que vous nous commettez régulièrement.
    Hélas, 500,1000 ou 2000 vues tout au plus. Souvent les mêmes d’ailleurs qui reviennent, espoir au ventre, chercher l’argumentaire, la rhétorique qui tue pour la reprendre et la disséminer au vent de la connaissance, ou plutôt de la découverte.
    Tiens ! une gageure : ouvrez un compte sur framasphère, vous savez l’ancien diaspora*, vous verrez. Sur ce réseau décentralisé en développement vous toucherez plus de monde que sur fez-bouch’ en y copiant-collant vos textes.
    Et je ne passerai plus là-bas pour un spammeur 😉

    Je disais donc, l’auto-destruction. Jouer sur l’instinct de conservation. Pas abandonner le côté altruiste puisqu’il s’agit d’aider les autres à décrypter ce qui est enfoui au plus profond leur âme, recouvert par cette morbidité tenace.
    Car ils savent ce qui nous attend. S’ils ne le savent pas ils le sentent, à l’extrême le plus con y pense, parfois…
    Extirpons les clous de nos mains et crucifions à notre tour !
    Effrayons nos monstres, rendons la monnaie de la pièce.

    • Salut, oui il faut que je prenne le temps de regarder framasphère. Et par contre, je n’aime pas et ne préfère pas mettre en avant l’auto-destruction. Tant que tout tourne autour de nous, nous, nous, ou de moi, moi, moi, du narcissisme toxique qui détruit actuellement la planète, on ne règlera rien. Si les gens sont trop stupides pour ne pas faire le lien entre des océans morts et eux-mêmes, on ne peut pas grand-chose. Le narcissisme ne sera pas combattu par le narcissisme. L’organisme plus grand qui est la Terre, ou la communauté écologique plus grande qui est le biotope, et dont nous faisons partie, doit passer avant, doit être considéré comme primordial. Bien sûr qu’en détruisant tout, on se détruit nous-mêmes, mais ce n’est pas simplement ni avant tout pour ça qu’on ne devrait pas tout détruire, ou qu’on devrait cesser de tout détruire.

      • Salut
        J’ai découverts ton blogs et tes réflexions il y a peu, et j’y trouve un discours radical et réaliste qui me plais.

        Mais il me semble que sur un point, tu semble optimiste et moi non. Paul Jorion a dit que comment faire comprendre que la vie sur terre se meure, alors que les hommes n’arrivent pas à concevoir la leur? Ils on besoin de religions, qui leur promet la vie après la mort, ou tout autres artifices, mais ne peuvent concevoir que ce qu’ils sont va disparaitre. Et que cela n’est ni grave, ni utile a la terre. Alors faire comprendre que la mer meure, que les animaux disparaissent, mais aussi que l’extraction , la surexploitation , de toutes les matières, y compris humaine est néfaste pour la planète, la vie et logiquement les hommes, est hors de portée de la logique qui nous entoure.

        Cordialement

        Rémi de Nagoya

  2. Le con est un ennemi mortel. Il est l’allié objectif de la vermine mondialiste qui gouverne ce monde de dégénérés. Les uns et les autres forment 80 % de la population mondiale. Ils sont les véritables nuisibles de la Nature. La solution s’impose d’elle-même… Ni pitié. Ni pardon.

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