En 1974, le philo­sophe André Gorz publiait un texte inti­tulé « Leur écolo­gie et la nôtre[1] », dans lequel il dénonçait la récu­pé­ra­tion de l’éco­lo­gie par l’in­dus­trie, les groupes finan­ciers — en un mot, le capi­ta­lisme.

Voici ce qu’il écri­vait :

« Évoquer l’éco­lo­gie, c’est comme parler du suffrage univer­sel et du repos du dimanche : dans un premier temps, tous les bour­geois et tous les parti­sans de l’ordre vous disent que vous voulez leur ruine, le triomphe de l’anar­chie et de l’obs­cu­ran­tisme. Puis, dans un deuxième temps, quand la force des choses et la pres­sion popu­laire deviennent irré­sis­tibles, on vous accorde ce qu’on vous refu­sait hier et, fonda­men­ta­le­ment, rien ne change.

La prise en compte des exigences écolo­giques conserve beau­coup d’ad­ver­saires dans le patro­nat. Mais elle a déjà assez de parti­sans capi­ta­listes pour que son accep­ta­tion par les puis­sances d’argent devienne une proba­bi­lité sérieuse. Alors mieux vaut, dès à présent, ne pas jouer à cache-cache : la lutte écolo­gique n’est pas une fin en soi, c’est une étape. Elle peut créer des diffi­cul­tés au capi­ta­lisme et l’obli­ger à chan­ger ; mais quand, après avoir long­temps résisté par la force et la ruse, il cédera fina­le­ment parce que l’im­passe écolo­gique sera deve­nue inéluc­table, il inté­grera cette contrainte comme il a inté­gré toutes les autres.

C’est pourquoi il faut d’em­blée poser la ques­tion fran­che­ment : que voulons-nous ? »

43 ans plus tard, tout indique que l’inté­gra­tion de cette contrainte (du moins, en appa­rence) est effec­tive, et que, fonda­men­ta­le­ment, rien n’a changé. Au contraire, au cours de ces 40 dernières années, la civi­li­sa­tion indus­trielle a exter­miné 52% des animaux sauvages[2], la moitié des animaux marins[3], et 90% des gros pois­sons[4] ; elle a aussi déversé des millions de tonnes de plas­tique dans les océans, des millions de tonnes de produits chimiques toxiques dans les sols, et dans l’at­mo­sphère ; et ainsi de suite.

Quelques impacts de la civi­li­sa­tion indus­trielle

Cepen­dant, para­doxa­le­ment, plus la situa­tion empire et plus la majo­rité de ceux qui se veulent écolo­gistes se persuadent que la gamme des « solu­tions » écolo­giques (ou écolo­giques™) mises en avant dans les médias grand public, qui s’ins­crivent dans le cadre de la civi­li­sa­tion indus­trielle, de ses lois, de son orga­ni­sa­tion de la vie, des habi­tudes qu’elle impose, etc., consti­tuent de véri­tables avan­cées en direc­tion d’une société plus respec­tueuse de la nature.

En réalité, l’im­mense majo­rité de ces soi-disant « solu­tions » parti­cipe unique­ment du main­tien de la civi­li­sa­tion indus­trielle, et donc de la dégra­da­tion crois­sante du monde natu­rel.

Voyons donc.

Les produc­tions d’éner­gies à partir de combus­tibles fossiles et de nucléaire sont des cala­mi­tés notoires. C’est une évidence.

Cepen­dant, le déve­lop­pe­ment des tech­no­lo­gies de produc­tion d’éner­gie dite « renou­ve­lable » est égale­ment une catas­trophe écolo­gique[5], qui se double de catas­trophes en cascade liées à l’uti­li­sa­tion de l’éner­gie produite[6]. Les éner­gies dites « vertes » servent à alimen­ter les mêmes appa­reils élec­triques, élec­tro­niques, infor­ma­tiques, et élec­tro­mé­na­gers (futurs e-déchets dont la produc­tion est elle-même anti-écolo­gique), les mêmes infra­struc­tures de fabri­ca­tion (usines, ateliers, etc.), que les autres types de produc­tion éner­gé­tique.

Les éner­­gies dites « renou­ve­­lables »

Mais l’in­sou­te­na­bi­lité de la civi­li­sa­tion indus­trielle est plus fonda­men­tale encore.

La produc­tion de masse et la distri­bu­tion de masse sont anti-écolo­giques (insou­te­nables) par défi­ni­tion — de même que toute écono­mie mondia­li­sée. Que les articles produits et distri­bués soient « verts », « écos », « bios », ou pas. Les bananes, le cacao, le lait de coco, l’huile de coco, le sucre de canne bios et équi­tables, etc., impor­tés de l’autre bout du monde, demeurent une héré­sie anti-écolo­gique (et bien souvent, un désastre social). D’où pensez-vous que proviennent les maté­riaux qui composent les panneaux solaires si écolos, les éoliennes, les voitures élec­triques ? Pensez-vous que les extrac­tions minières dont ils sont issus pour­raient, elles aussi, être bios et équi­tables, et non pas les désastres écolo­giques que l’on sait ?

Consi­dé­rez n’im­porte quel objet produit en masse, une four­chette, un tabou­ret, une chaise, un ordi­na­teur, un panneau solaire, un télé­phone, une pelle, une brosse à dent, peu importe, le bilan écolo­gique de sa produc­tion sera néga­tif. Même chose pour tous les produits étique­tés équi­tables, écos, ou bios. Les seuls produits qui peuvent poten­tiel­le­ment présen­ter un bilan écolo­gique véri­ta­ble­ment posi­tif sont les quelques denrées alimen­taires vendues par votre culti­va­teur ou éleveur local, sous réserve qu’il pratique une agri­cul­ture (ou un élevage) natu­relle et régé­né­ra­tive (natu­rel et régé­né­ra­tif), et que vous êtes allé cher­cher à pied, ou à vélo ; ou les articles vendus par X arti­san local, qui ne travaille qu’a­vec des maté­riaux locaux, renou­ve­lables et biosour­cés, issus de biotopes en bonne santé, dont il respecte les équi­libres. Vous compre­nez proba­ble­ment que cela ne consti­tue pas la majeure partie des marchan­dises vendues au sein de l’éco­no­mie mondia­li­sée. Bien au contraire.

Mais l’in­sou­te­na­bi­lité de la civi­li­sa­tion indus­trielle est plus fonda­men­tale encore.

Les infra­struc­tures et les réseaux de trans­port qu’elle a déve­lop­pés — routes (terrestres et mari­times), couloirs aériens, voies ferrées — ne sont pas soute­nables. Un tiers de la consom­ma­tion de ressources de l’UE corres­pond au secteur de la construc­tion[7] (loge­ments et infra­struc­tures). Leur seule main­te­nance consomme trop de ressources, ce qui signi­fie qu’elle néces­site trop de destruc­tions du monde natu­rel.

Mais il y a plus : ces réseaux de trans­port (terrestres, prin­ci­pa­le­ment) sont établis et éten­dus de telle manière qu’ils frag­mentent bien trop exces­si­ve­ment les écosys­tèmes du monde, ce qui nuit à leur santé. En d’autres termes, nos routes et nos voies ferrées frac­tionnent le monde natu­rel bien au-delà de ce que ses biomes et ses biotopes sont en mesure de suppor­ter, ce qui préci­pite leur anéan­tis­se­ment ainsi que celui des espèces qu’ils abritent. Ce problème est étudié et ample­ment docu­menté[8]. Cela fait des années que de nombreux cher­cheurs tentent de nous aver­tir. Cette situa­tion n’est pas viable (ni durable, ni soute­nable).

Réseaux routiers mondiaux. Source : http://www.mapa­bi­lity.com/info/vmap0_down­load.html ou http://gis-lab.info/qa/vmap0.html

La première cause de la sixième extinc­tion de masse des espèces, en cours, est la destruc­tion de leur habi­tat. Celui-ci a été (et est) extrê­me­ment déchiqueté, rongé et rogné par l’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion et la dégra­da­tion crois­sante de l’en­vi­ron­ne­ment que consti­tue la civi­li­sa­tion indus­trielle (par ses infra­struc­tures de trans­port, par ses villes, son urba­ni­sa­tion galo­pante, par son agri­cul­ture exten­sive et haute­ment destruc­trice, etc.).

Pensez-y : de quoi sont faites les villes modernes si ce n’est de frag­ments de montagnes et de collines, et de frac­tions de sols et de fonds marins (carrières et mines), qui leur ont été respec­ti­ve­ment arra­chés, détrui­sant ainsi des biotopes autre­fois riches de vie et en bonne santé ? Depuis l’avè­ne­ment de la civi­li­sa­tion, la construc­tion des villes a toujours été syno­nyme de destruc­tions envi­ron­ne­men­tales massives.

Ainsi que le formule l’en­tre­prise britan­nique privée de construc­tion Will­mott Dixon dans un dossier[9] sur les impacts de la construc­tion (routes, bâti­ments, etc.) : « Près de la moitié des ressources non-renou­ve­lables que l’hu­ma­nité consomme est utili­sée par l’in­dus­trie de la construc­tion, ce qui en fait l’une des moins soute­nables au monde. […] Aujourd’­hui, nous évoluons quoti­dien­ne­ment dans et sur toutes sortes de construc­tions : nous vivons dans des maisons, nous voya­geons sur des routes, nous travaillons et socia­li­sons dans des bâti­ments de toutes sortes. La civi­li­sa­tion humaine contem­po­raine dépend des bâti­ments et de ce qu’ils contiennent pour la conti­nua­tion de son exis­tence, et pour­tant notre planète ne peut soute­nir le niveau de consom­ma­tion de ressources que cela engendre. »

Et pour­tant, le réseau routier mondial, si l’on en croit les prévi­sions offi­cielles, n’en est qu’à ses balbu­tie­ments (« D’ici 2050 la longueur des routes béton­nées du monde aura augmenté de 40 à 65 millions de kilo­mètres »). En paral­lèle, au cours des quatre prochaines décen­nies, la surface des zones urbaines du monde devrait tripler[10].

Mais l’in­sou­te­na­bi­lité de la civi­li­sa­tion mondia­li­sée est plus fonda­men­tale encore.

Pour l’ex­po­ser, je me permets de citer longue­ment l’ex­cellent article « La mondia­li­sa­tion et les ravages de la nouvelle Pangée », rédigé par l’au­teur cana­dien Ray Grigg :

« La mondia­li­sa­tion est, en effet, un retour à la Pangée. En un clin d’œil géolo­gique, toutes les barrières qui sépa­raient autre­fois les conti­nents en enti­tés écolo­giques distinctes ont été déman­te­lées par le mouve­ment inter­na­tio­nal des biens, des espèces et des gens. Les rats de Norvège ont atteint la plupart des ports mari­times du monde, trau­ma­ti­sant chaque unité écolo­gique sur leurs passages — des efforts de remé­dia­tions ont parfois endi­gué le trau­ma­tisme en intro­dui­sant d’autres espèces censées être les préda­trices de ces rats. Des immi­grants excen­triques ont importé des lapins en Austra­lie et des étour­neaux en Amérique du Nord, ces deux espèces ont infligé des dommages dévas­ta­teurs à ces conti­nents respec­tifs.

Assu­ré­ment, la mondia­li­sa­tion est une sorte de court-circuit écolo­gique qui détraque consi­dé­ra­ble­ment les commu­nau­tés natu­relles. Plus de 250 espèces marines étran­gères habitent main­te­nant la baie de San Fran­cisco, trans­por­tées là dans les eaux de ballast déchar­gées par les cargos du monde entier. Le même proces­sus a amené envi­ron 300 plantes et animaux exotiques dans les Grands Lacs. La carpe asia­tique qui menace aujourd’­hui la diver­sité tout entière du Missouri et du Missis­sippi provient d’une poignée de pois­sons qui se sont échap­pés de mares alen­tour durant une inon­da­tion — ces pois­sons voraces menacent main­te­nant d’at­teindre les Grands Lacs, ce qui éten­drait encore la sphère de la catas­trophe écolo­gique qu’ils repré­sentent. Le saumon de l’At­lan­tique, qui appar­tient à l’océan Atlan­tique, a été déli­bé­ré­ment importé dans le Paci­fique pour des raisons commer­ciales, indui­sant des impacts complexes qui pour­raient endom­ma­ger l’en­semble d’un biotope marin.

La mondia­li­sa­tion a essen­tiel­le­ment supprimé les barrières spatio-tempo­relles qui proté­geaient autre­fois les biotopes de la conta­mi­na­tion et de toute pertur­ba­tion. Les mala­dies, les cham­pi­gnons, les mammi­fères, les amphi­biens, les oiseaux et les plantes sont tous essai­més n’im­porte comment sur toute la planète par les navires, les avions, les voitures, les bagages, les souve­nirs, les chaus­sures, les corps et tout ce qui bouge. Les diverses consé­quences en résul­tant sont des dépla­ce­ments d’es­pèces, des explo­sions de popu­la­tions et des extinc­tions.

Des biomes inca­pables de faire face au pétrole se retrouvent recou­verts de pipe­lines inter­na­tio­naux, et le trafic inter­na­tio­nal de navires pétro­liers disperse ces hydro­car­bures depuis les sites d’ex­trac­tions vers les zones de demandes. Le SIDA, un meur­trier de masse mondiale, s’est échappé d’un village isolé d’Afrique en raison de mouve­ments de popu­la­tions massifs à travers toute la planète. Une mala­die obscure comme le virus du Nil occi­den­tal se propage en Amérique du Nord après y avoir été trans­por­tée par inad­ver­tance à cause d’un mous­tique arrivé en avion à New York, en prove­nance de l’Eu­rope du Sud. Des grippes mortelles sont épar­pillées dans le monde entier par les marées de voya­geurs inter­na­tio­naux.

Ce proces­sus de mondia­li­sa­tion ravage aussi les diffé­rentes cultures humaines, à mesure que le voyage, la tech­no­lo­gie et les médias propagent une pensée unique, et une unique inter­pré­ta­tion du monde. Des modes de vie bien adap­tés à des terri­toires écolo­giques spéci­fiques sont détruits par ce proces­sus d’ho­mo­gé­néi­sa­tion. Les langues, essen­tielles à la préser­va­tion et à la perpé­tua­tion des cultures, sont obli­té­rées à raison d’une par semaine. En outre, la mondia­li­sa­tion embrouille et affai­blit les poli­tiques locales et natio­nales en raison de l’éro­sion démo­cra­tique qu’en­trainent les accords commer­ciaux, en faisant dimi­nuer l’au­to­no­mie indi­vi­duelle et en volant aux popu­la­tions rési­dentes leur droit à l’auto-déter­mi­na­tion.

Aussi large que la Pangée ait pu être, elle était compo­sée de vallées, de déserts, de montagnes et de rivières qui restrei­gnaient le mouve­ment des espèces. Malheu­reu­se­ment, aucun obstacle n’est de taille pour conte­nir la marée des mouve­ments massifs de la Nouvelle Pangée qui balaient la planète. Les pertur­ba­tions écolo­giques que cela crée sont sans précé­dent dans l’his­toire de la Terre. »

Routes mari­times mondiales. Source : http://www.nceas.ucsb.edu/GlobalMa­rine/impacts

Ce détraque­ment de tous les équi­libres écolo­giques, lié à la mondia­li­sa­tion et à ses réseaux qui quadrillent la planète (routes terrestres, mari­times, voies ferrées, trans­port aérien), n’est pas viable. Il génère d’ores et déjà de nombreuses catas­trophes au niveau de la santé des biomes, de l’agri­cul­ture, de la santé humaine, et ainsi de suite.

Bien que l’in­sou­te­na­bi­lité de la civi­li­sa­tion indus­trielle ne se limite pas à ces quelques aspects, ils peuvent être consi­dé­rés comme les prin­ci­paux. Nous nous en conten­te­rons.

La ques­tion est donc : en quoi la produc­tion d’une bière bio et équi­table, d’am­poules basse consom­ma­tion, de produits d’en­tre­tiens éco-, de voitures élec­triques[11], la construc­tion de restau­rants bios, les asso­cia­tions de citoyens qui « produisent eux-mêmes » leur éner­gie « renou­ve­lable » à partir de barrages qui entravent l’écou­le­ment des cours d’eau et ruinent leur santé, et ainsi de suite (et tout ce qui s’ins­crit dans le cadre de la crois­sance verte, ou du déve­lop­pe­ment durable, qui sont des expres­sions syno­nymes), parti­cipent-elles d’une amélio­ra­tion du sort que la civi­li­sa­tion indus­trielle fait au monde natu­rel ? Font-elles dimi­nuer le nombre de routes ? L’éta­le­ment urbain ? la consom­ma­tion de produits indus­triels toutes caté­go­ries confon­dues (plas­tiques, élec­tro­niques, élec­triques, etc.) ? L’ex­ploi­ta­tion des ressources natu­relles renou­ve­lables et non-renou­ve­lables ? Permettent-elles la recons­ti­tu­tion de biotopes pros­pères ? En quoi enrayent-elles la sixième extinc­tion de masse des espèces ? Ou plutôt, en quoi toutes ces choses ne parti­cipent-elles pas des dyna­miques destruc­trices mention­nées dans les para­graphes précé­dents ?

De toute évidence, elles en parti­cipent. C’est pourquoi l’in­gé­nieur spécia­liste de la fini­tude des ressources minières Philippe Bihouix écrit que :

« Avec la crois­sance ‘ver­te’, […] ce qui nous attend à court terme, c’est une accé­lé­ra­tion dévas­ta­trice et morti­fère de la ponc­tion de ressources, de la consom­ma­tion élec­trique, de la produc­tion de déchets ingé­rables, avec le déploie­ment géné­ra­lisé des nano­tech­no­lo­gies, des big data, des objets connec­tés. Le saccage de la planète ne fait que commen­cer[12]. »

Effec­ti­ve­ment.

Tandis que de préten­dus écolo­gistes se féli­citent de ce qu’une « tran­si­tion écolo­gique » serait en cours — puisqu’il y a de plus en plus de panneaux solaires, d’éo­liennes, de construc­tions HQE, de voitures élec­triques, de bioplas­tiques, d’éco-embal­lages, de produits « bios » en super­mar­ché, etc., et que c’est là l’es­sen­tiel de ce qu’ils prennent pour de l’éco­lo­gie —, le monde natu­rel conti­nue d’être décimé : peu se soucient qu’il y ait de moins en moins de héris­sons, de chauve-souris, de putois, de tortues, d’abeilles, d’in­sectes, d’oi­seaux, de pois­sons, de reptiles, etc. Ceux-là ne four­nissent ni élec­tri­cité, ni 4G ni Wi-Fi : ils ne sont donc d’au­cune utilité pour la « tran­si­tion écolo­gique » de la civi­li­sa­tion indus­trielle. CQFD.

L’au­teur de L’homme sans argent, Mark Boyle, un décrois­sant britan­nique, le souligne à sa manière dans un article récem­ment publié sur le site du Guar­dian, et inti­tulé « L’éco­lo­gisme se souciait de préser­ver le monde natu­rel — ce n’est plus le cas[13] » :

« La plupart d’entre nous sommes moins déran­gés par l’idée de vivre dans un monde sans martre des pins, sans abeilles melli­fères, sans loutres et sans loups qu’à l’idée de vivre dans un monde sans médias sociaux, sans cappuc­ci­nos, sans vols ‘low-cost’ et sans lave-vais­selle. Même l’éco­lo­gisme, qui a un temps été motivé par l’amour du monde natu­rel, semble désor­mais plus concerné par la recherche de procé­dés un peu moins destruc­teurs qui permet­traient à une civi­li­sa­tion surpri­vi­lé­giée de conti­nuer à surfer sur inter­net, à ache­ter des ordi­na­teurs portables et des tapis de yoga, que par la défense de la vie sauvage. »

Étant donné le niveau d’in­sou­te­na­bi­lité et de destruc­ti­vité atteint par la civi­li­sa­tion indus­trielle, étant donné qu’elle reste fonc­tion­nel­le­ment et struc­tu­rel­le­ment dépen­dante du prin­cipe de crois­sance (d’ex­pan­sion), ces mesures qui permettent, au mieux, d’évi­ter une pratique très destruc­trice en lui en substi­tuant une autre légè­re­ment moins nuisible, relèvent de l’ab­surde. Elles ne consti­tuent pas une solu­tion, pas même un début, aux nombreux problèmes graves de notre temps.

Elles dépendent toutes d’un cadre indus­triel, d’in­fra­struc­tures et de pratiques intrin­sèque­ment anti-écolo­giques (réseaux de trans­port, extrac­tions minières, au mini­mum) et s’ins­crivent toutes dans la logique toxique de la société marchande. Elles garan­tissent la conti­nua­tion (pire, l’ag­gra­va­tion) de l’éco­cide en cours, qui promet en retour un crash parti­cu­liè­re­ment doulou­reux en guise d’ef­fon­dre­ment pour la majo­rité des êtres humains.

La bonne santé de la biosphère, dont nous dépen­dons en tant que mammi­fères, qui implique la préser­va­tion de la vie sauvage et des espèces vivantes et donc des espaces natu­rels[14], des biotopes et des biomes, est incom­pa­tible avec la crois­sance verte et tous ses produits « verts » — tout comme elle est incom­pa­tible avec une écono­mie mondia­li­sée et haute­ment tech­no­lo­gique.

Aussi pénible qu’il soit de recon­naître la complexité de la situa­tion, l’am­pleur du cata­clysme, la magni­tude de ce qui est à recti­fier afin que la civi­li­sa­tion indus­trielle cesse de détruire le monde natu­rel, cela n’en est pas moins crucial. Se complaire dans l’illu­sion est un luxe indé­cent.

Dans son livre Respon­sa­bi­lité et juge­ment, la philo­sophe alle­mande Hannah Arendt écrit :

« Poli­tique­ment, la faiblesse de l’ar­gu­ment du moindre mal a toujours été que ceux qui choi­sissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal. »

Pour plus de clarté, et pour situer cette remarque dans le domaine qui nous inté­resse, je la refor­mu­le­rais ainsi :

« Écolo­gique­ment, la faiblesse de l’ar­gu­ment du moindre mal a toujours été que ceux qui choi­sissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal. »

Ce qui nous amène à la raison d’être de ce courant de l’éco­lo­gie qui cherche à s’at­taquer à la racine du problème (quelle idée, n’est-ce pas), l’éco­lo­gie dite « radi­cale » (appel­la­tion qui vise à la distin­guer de l’éco­lo­gie grand public, promue par les médias de masse capi­ta­listes et les gouver­ne­ments, capi­ta­listes, eux aussi, si tant est que ces deux organes de propa­gande soient diffé­ren­tiables). Raison d’être qui pour­rait être rame­née à la ques­tion suivante : Pour­rions-nous cesser de choi­sir le mal, et direc­te­ment faire ce qui est bon — peu importe ce qu’en disent les lois arti­fi­cielles et arbi­traires de la société indus­trielle — pour le monde natu­rel, et toutes ses espèces vivantes ?

Nico­las Casaux


[1] https://www.monde-diplo­ma­tique.fr/2010/04/GORZ/19027

[2] INFOGRAPHIE. 52% des animaux sauvages ont disparu en 40 ans : http://temps­reel.nouve­lobs.com/planete/20140930.OBS0670/info­gra­phie-52-des-animaux-sauvages-ont-disparu-en-40-ans.html

[3] Le nombre d’ani­­maux marins divisé par deux en 40 ans : http://www.lexpress.fr/actua­­lite/societe/envi­­ron­­ne­­ment/le-nombre-d-animaux-marins-divise-par-deux-en-40-ans_1716214.html

[4] 90% des gros pois­­sons ont disparu : http://www.libe­­ra­­tion.fr/sciences/2003/05/15/90-des-gros-pois­­sons-ont-disparu_433629

[5] L’étrange logique derrière la quête d’éner­­gies « renou­­ve­­lables » : https://medium.com/@niko7882/l%C3%A9trange-logique-derri%C3%A8re-la-qu%C3%AAte-d-%C3%A9ner­­gies-renou­­ve­­lables-3b3beb53d58b

[6] Ce n’est pas seule­­ment la produc­­tion d’élec­­tri­­cité qui pose problème, c’est son utili­­sa­­tion (et tout le reste) : https://medium.com/@niko7882/ce-nest-pas-tant-la-produc­­tion-d-%C3%A9lec­­tri­­cit%C3%A9-qui-pose-probl%C3%A8me-c-est-son-utili­­sa­­tion-et-tout-45f472bf­­be90

[7] Rapport des Amis de la Terre : https://www.foe.co.uk/sites/default/files/down­­loads/over­­con­­sump­­tion.pdf

[8] Le chan­­ge­­ment clima­­tique n’est pas la prin­­ci­­pale menace pour les espèces vivantes (par Nico­­las Casaux) : http://partage-le.com/2016/12/la-crise-ecolo­­gique-selon-les-medias-ou-lart-de-presen­­ter-des-problemes-comme-des-solu­­tions/

[9] Impacts of construc­­tion : http://www.will­­mott­­dixon.co.uk/asset/down­­load/9462

[10] The curse of urban sprawl: how cities grow, and why this has to change :https://www.theguar­­dian.com/cities/2016/jul/12/urban-sprawl-how-cities-grow-change-sustai­­na­­bi­­lity-urban-age

[11] Repor­­terre sur France inter : l’auto élec­­trique va-t-elle miner la planète ? : https://repor­­terre.net/Repor­­terre-sur-France-inter-l-auto-elec­­trique-va-t-elle-miner-la-planete

[12] Du mythe de la crois­­sance verte à un monde post-crois­­sance (par Philippe Bihouix) :http://partage-le.com/2017/09/du-mythe-de-la-crois­­sance-verte-a-un-monde-post-crois­­sance-par-philippe-bihouix/

[13] L’éco­­lo­­gisme se souciait de préser­­ver le monde natu­­rel — ce n’est plus le cas (par Mark Boyle) :http://partage-le.com/2017/05/leco­­lo­­gisme-se-souciait-de-preser­­ver-le-monde-natu­­rel-ce-nest-plus-le-cas-par-mark-boyle/

[14] « Étant donné que sont en jeu à la fois la géné­­tique et l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, il est évident que pour sauve­­gar­­der les espèces, il faut et il suffit de sauve­­gar­­der les espaces. » – Zoos : Non à l’im­­pos­­ture ! (Par Jean-Claude Nouët) : http://partage-le.com/2017/09/zoos-non-a-limpos­­ture-par-jean-claude-nouet/

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