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Du mythe de la croissance verte à un monde post-croissance (par Philippe Bihouix)
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L’ar­ticle suivant, qui dénonce l’illu­sion des solu­tions haute­ment tech­no­lo­giques (dont les éner­gies dites renou­ve­lables) dans la lutte contre le chan­ge­ment clima­tique, est tiré de l’ou­vrage collec­tif Crime clima­tique stop ! : L’ap­pel de la société civile (éd. du Seuil, 2015). Son auteur, Philippe Bihouix, est un ingé­nieur borde­lais auteur de L’Âge des low tech, vers une civi­li­sa­tion tech­nique­ment soute­nable (éd. du Seuil, 2014).


Nous connais­sons main­te­nant les consé­quences sur le climat de notre utili­sa­tion massive d’éner­gies fossiles. Pour les rempla­cer, le nucléaire, toutes géné­ra­tions confon­dues, n’est crédible ni indus­triel­le­ment, ni mora­le­ment. Indé­nia­ble­ment, nous pouvons et nous devons [sic] déve­lop­per les éner­gies renou­ve­lables. Mais ne nous imagi­nons pas qu’elles pour­ront rempla­cer les éner­gies fossiles et main­te­nir notre débauche éner­gé­tique actuelle.

Les problèmes auxquels nous faisons face ne pour­ront pas être réso­lus simple­ment par une série d’in­no­va­tions tech­no­lo­giques et de déploie­ments indus­triels de solu­tions alter­na­tives. Car nous allons nous heur­ter à un problème de ressources, essen­tiel­le­ment pour deux raisons : il faut des ressources métal­liques pour capter les éner­gies renou­ve­lables ; et celles-ci ne peuvent qu’être impar­fai­te­ment recy­clées, ce phéno­mène s’ag­gra­vant avec l’uti­li­sa­tion de hautes tech­no­lo­gies. La solu­tion clima­tique ne peut donc passer que par la voie de la sobriété et de tech­no­lo­gies adap­tées, moins consom­ma­trices.

Éner­gies et ressources sont inti­me­ment liées

Les argu­ments sont connus : les éner­gies renou­ve­lables ont un poten­tiel énorme ; et même si elles sont diffuses, pour partie inter­mit­tentes, et à date encore un peu trop chères, les progrès conti­nus sur la produc­tion, le stockage, le trans­port, et leur déploie­ment massif devraient permettre de réduire les coûts et les rendre abor­dables.

Certes, la Terre reçoit chaque jour une quan­tité d’éner­gie solaire des milliers de fois plus grande que les besoins de l’hu­ma­ni­té… Les scena­rii sur des mondes « éner­gé­tique­ment vertueux » ne manquent pas : troi­sième révo­lu­tion indus­trielle du pros­pec­ti­viste Jeremy Rifkin, plan Wind Water Sun du profes­seur Jacob­son de l’uni­ver­sité de Stan­ford, projet indus­triel Deser­tec, ou, à l’échelle française, simu­la­tions de l’as­so­cia­tion Nega­watt ou de l’ADEME.

Tous sont basés sur des déploie­ments indus­triels très ambi­tieux. Wind Water Sun propose de couvrir les besoins en éner­gie de l’en­semble du monde, unique­ment avec des renou­ve­lables, d’ici 2030. Pour cela, il faudrait 3,8 millions d’éo­liennes de 5 MW et 89 000 centrales solaires de 300 MW, soit instal­ler en 15 ans 19 000 GW d’éo­liennes (30 fois le rythme actuel de 40 GW au plus par an), et inau­gu­rer quinze centrales solaires par jour.

Écono­mie de guerre

Rien d’im­pos­sible sur le papier, mais il faudrait alors une véri­table écono­mie de guerre, pour orga­ni­ser l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en matières premières – acier, ciment, résines poly­uré­thanes, cuivre, terres rares (pour four­nir le néodyme des aimants perma­nents pour les géné­ra­trices de ces éoliennes, il faudrait – si tant est qu’il y ait les réserves dispo­nibles – multi­plier la produc­tion annuelle par 15 !) –, la produc­tion des équi­pe­ments, la logis­tique et l’ins­tal­la­tion (bateaux, grues, bases de stocka­ge…), la forma­tion du person­nel… Sans parler des dispo­si­tifs de trans­port et de stockage de l’élec­tri­cité !

Mais l’ir­réa­lisme tient davan­tage aux ressources qu’aux contraintes indus­trielles ou finan­cières. Car il faut des métaux pour capter, conver­tir et exploi­ter les éner­gies renou­ve­lables. Moins concen­trées et plus inter­mit­tentes, elles produisent moins de kWh par unité de métal (cuivre, acier) mobi­li­sée que les sources fossiles. Certaines tech­no­lo­gies utilisent des métaux plus rares, comme le néodyme dopé au dyspro­sium pour les éoliennes de forte puis­sance, l’in­dium, le sélé­nium ou le tellure pour une partie des panneaux photo­vol­taïques à haut rende­ment. Il faut aussi des métaux pour les équi­pe­ments annexes, câbles, ondu­leurs ou batte­ries.

Nous dispo­sons de beau­coup de ressources métal­liques, de même qu’il reste énor­mé­ment de gaz et pétrole conven­tion­nels ou non, d’hy­drates de méthane, de char­bon… bien au-delà du suppor­table pour la régu­la­tion clima­tique plané­taire, hélas.

Mais, comme pour le pétrole et le gaz, la qualité et l’ac­ces­si­bi­lité de ces ressources minières se dégradent (pour le pétrole et le gaz, le rapport entre quan­tité d’éner­gie récu­pé­rée et quan­tité d’éner­gie inves­tie pour l’ex­traire est passé de 30–50 dans les champs onshore, à 5–7 dans les exploi­ta­tions deep ou ultra­deep offshore, et même 2–4 pour les sables bitu­mi­neux de l’Al­berta). Car nous exploi­tons un stock de mine­rais qui ont été créés, enri­chis par la nature « vivante » de la planète : tecto­nique des plaques, volca­nisme, cycle de l’eau, acti­vité biolo­gique…

Deux problèmes au même moment

Logique­ment, nous avons exploité d’abord les ressources les plus concen­trées, les plus simples à extraire. Les nouvelles mines ont des teneurs en mine­rai plus basses que les mines épui­sées (ainsi du cuivre, passé d’une moyenne de 1,8–2% dans les années 1930, à 0,5% dans les nouvelles mines), ou bien sont moins acces­sibles, plus dures à exploi­ter, plus profondes.

Or, que les mines soient plus profondes ou moins concen­trées, il faut dépen­ser plus d’éner­gie, parce qu’il faut remuer toujours plus de « stériles » miniers, ou parce que la profon­deur engendre des contraintes, de tempé­ra­ture notam­ment, qui rendent les opéra­tions plus complexes.

Il y a donc une inter­ac­tion très forte entre dispo­ni­bi­lité en éner­gie et dispo­ni­bi­lité en métaux, et la négli­ger serait se confron­ter à de grandes désillu­sions.

Si nous n’avions qu’un problème d’éner­gie (et de climat !), il « suffi­rait » de tarti­ner le monde de panneaux solaires, d’éo­liennes et de smart grids (réseaux de trans­port « intel­li­gents » permet­tant d’op­ti­mi­ser la consom­ma­tion, et surtout d’équi­li­brer à tout moment la demande variable avec l’offre inter­mit­tente des éner­gies renou­ve­lables).

Si nous n’avions qu’un problème de métaux, mais accès à une éner­gie concen­trée et abon­dante, nous pour­rions conti­nuer à exploi­ter la croûte terrestre à des concen­tra­tions toujours plus faibles.

Mais nous faisons face à ces deux problèmes au même moment, et ils se renforcent mutuel­le­ment : plus d’éner­gie néces­saire pour extraire et raffi­ner les métaux, plus de métaux pour produire une éner­gie moins acces­sible.

L’éco­no­mie circu­laire est une gentille utopie

Les ressources métal­liques, une fois extraites, ne dispa­raissent pas. L’éco­no­mie circu­laire, basée en parti­cu­lier sur l’éco-concep­tion et le recy­clage, devrait donc être une réponse logique à la pénu­rie métal­lique. Mais celle-ci ne pourra fonc­tion­ner que très partiel­le­ment si l’on ne change pas radi­ca­le­ment notre façon de produire et de consom­mer.

Natu­rel­le­ment on peut et il faut recy­cler plus qu’aujourd’­hui, et les taux de recy­clage actuels sont souvent si bas que les marges de progres­sion sont énormes. Mais on ne peut jamais atteindre 100% et recy­cler « à l’in­fini », quand bien même on récu­pé­re­rait toute la ressource dispo­nible et on la trai­te­rait toujours dans les usines les plus modernes, avec les procé­dés les mieux maîtri­sés (on en est très loin).

D’abord parce qu’il faut pouvoir récu­pé­rer physique­ment la ressource pour la recy­cler, ce qui est impos­sible dans le cas des usages disper­sifs ou dissi­pa­tifs. Les métaux sont couram­ment utili­sés comme produits chimiques, addi­tifs, dans les verres, les plas­tiques, les encres, les pein­tures, les cosmé­tiques, les fongi­cides, les lubri­fiants et bien d’autres produits indus­triels ou de la vie courante (envi­ron 5% du zinc, 10 à 15% du manga­nèse, du plomb et de l’étain, 15 à 20% du cobalt et du cadmium, et, cas extrême, 95% du titane dont le dioxyde sert de colo­rant blanc univer­sel).

Ensuite parce qu’il est diffi­cile de recy­cler correc­te­ment. Nous conce­vons des produits d’une diver­sité et d’une complexité inouïes, à base de compo­sites, d’al­liages, de compo­sants de plus en plus minia­tu­ri­sés et inté­grés… mais notre capa­cité, tech­no­lo­gique ou écono­mique, à repé­rer les diffé­rents métaux ou à les sépa­rer, est limi­tée.

Les métaux non ferreux conte­nues dans les aciers alliés issus de première fonte sont ferraillés de manière indif­fé­ren­ciée et finissent dans des usages moins nobles comme les ronds à béton du bâti­ment. Ils ont bien été recy­clés, mais sont perdus fonc­tion­nel­le­ment, les géné­ra­tions futures n’y auront plus accès, ils sont « dilués ». Il y a dégra­da­tion de l’usage de la matière : le métal « noble » finit dans un acier bas de gamme, comme la bouteille plas­tique finit en chaise de jardin.

La vraie voiture propre, c’est le vélo !

La voiture propre est ainsi une expres­sion absurde, quand bien même les voitures fonc­tion­ne­raient avec une éner­gie « 100% propre » ou « zéro émis­sion ». Sans remise en ques­tion profonde de la concep­tion, il y aura toujours des usages disper­sifs (divers métaux dans la pein­ture, étain dans le PVC, zinc et cobalt dans les pneus, platine rejeté par le pot cata­ly­tique…), une carros­se­rie, des éléments métal­liques et de l’élec­tro­nique de bord qui seront mal recy­clés… La vraie voiture propre, ou presque, c’est le vélo !

Perte entro­pique ou par disper­sion (à la source ou à l’usage), perte « méca­nique » (par aban­don dans la nature, mise en décharge ou inci­né­ra­tion), perte fonc­tion­nelle (par recy­clage inef­fi­cace) : le recy­clage n’est pas un cercle mais un boyau percé, et à chaque cycle de produc­tion-usage-consom­ma­tion, on perd de manière défi­ni­tive une partie des ressources. On peut toujours progres­ser. Mais sans revoir dras­tique­ment notre manière d’agir, les taux reste­ront déses­pé­ré­ment bas pour de nombreux petits métaux high tech et autres terres rares (pour la plupart, moins de 1% aujourd’­hui), tandis que pour les grands métaux nous plafon­ne­rons à un taux typique de 50 à 80% qui restera très insuf­fi­sant.

La crois­sance « verte » sera morti­fère

La crois­sance « verte » se base, en tout cas dans son accep­tion actuelle, sur le tout-tech­no­lo­gique. Elle ne fera alors qu’ag­gra­ver les phéno­mènes que nous venons de décrire, qu’em­bal­ler le système, car ces inno­va­tions « vertes » sont en géné­ral basées sur des métaux moins répan­dus, aggravent la complexité des produits, font appel à des compo­sants high tech plus durs à recy­cler. Ainsi du dernier cri des éner­gies renou­ve­lables, des bâti­ments « intel­li­gents », des voitures élec­triques, hybrides ou hydro­gè­ne…

Le déploie­ment suffi­sam­ment massif d’éner­gies renou­ve­lables décen­tra­li­sées, d’un inter­net de l’éner­gie, est irréa­liste. Si la méta­phore fleure bon l’éco­no­mie « déma­té­ria­li­sée », c’est oublier un peu vite qu’on ne trans­porte pas les élec­trons comme les photons, et qu’on ne stocke pas l’éner­gie aussi aisé­ment que des octets. Pour produire, stocker, trans­por­ter l’élec­tri­cité, même « verte », il faut quan­tité de métaux. Et il n’y a pas de loi de Moore (postu­lant le double­ment de la densité des tran­sis­tors tous les deux ans envi­ron) dans le monde physique de l’éner­gie.

Mais une lutte tech­no­lo­gique contre le chan­ge­ment clima­tique sera aussi déses­pé­rée.

Ainsi dans les voitures, où le besoin de main­te­nir le confort, la perfor­mance et la sécu­rité néces­site des aciers alliés toujours plus précis pour gagner un peu de poids et réduire les émis­sions de CO2. Alors qu’il faudrait limi­ter la vitesse et brider la puis­sance des moteurs, pour pouvoir dans la foulée réduire le poids et gagner en consom­ma­tion. La voiture à un litre aux cent kilo­mètres est à portée de main ! Il suffit qu’elle fasse 300 ou 400 kg, et ne dépasse pas les 80 km/h.

Ainsi dans les bâti­ments, où le niveau de confort toujours plus exigeant néces­site l’em­ploi de maté­riaux rares (verres faible­ment émis­sifs) et une élec­tro­ni­ci­sa­tion géné­ra­li­sée pour opti­mi­ser la consom­ma­tion (gestion tech­nique du bâti­ment, capteurs, moteurs et auto­ma­tismes, venti­la­tion méca­nique contrô­lée).

Avec la crois­sance « verte », nous aime­rions appuyer timi­de­ment sur le frein tout en restant pied au plan­cher : plus que jamais, notre écono­mie favo­rise le jetable, l’ob­so­les­cence, l’ac­cé­lé­ra­tion, le rempla­ce­ment des métiers de service par des machines bour­rées d’élec­tro­nique, en atten­dant les drones et les robots. Ce qui nous attend à court terme, c’est une accé­lé­ra­tion dévas­ta­trice et morti­fère, de la ponc­tion de ressources, de la consom­ma­tion élec­trique, de la produc­tion de déchets ingé­rables, avec le déploie­ment géné­ra­lisé des nano­tech­no­lo­gies, des big data, des objets connec­tés. Le saccage de la planète ne fait que commen­cer.

La solu­tion clima­tique passera par les low tech

Il nous faut prendre la vraie mesure de la tran­si­tion néces­saire et admettre qu’il n’y aura pas de sortie par le haut à base d’in­no­va­tion tech­no­lo­gique – ou qu’elle est en tout cas si impro­bable, qu’il serait périlleux de tout miser dessus. On ne peut se conten­ter des busi­ness models émer­gents, à base d’éco­no­mie de partage ou de la fonc­tion­na­lité, peut-être formi­dables mais ni géné­ra­li­sables, ni suffi­sants.

Nous devrons décroître, en valeur abso­lue, la quan­tité d’éner­gie et de matières consom­mées. Il faut travailler sur la baisse de la demande, non sur le rempla­ce­ment de l’offre, tout en conser­vant un niveau de « confort » accep­table.

C’est toute l’idée des low tech, les « basses tech­no­lo­gies », par oppo­si­tion aux high tech qui nous envoient dans le mur, puisqu’elles sont plus consom­ma­trices de ressources rares et nous éloignent des possi­bi­li­tés d’un recy­clage effi­cace et d’une écono­mie circu­laire. Promou­voir les low tech est avant tout une démarche, ni obscu­ran­tiste, ni forcé­ment oppo­sée à l’in­no­va­tion ou au « progrès », mais orien­tée vers l’éco­no­mie de ressources, et qui consiste à se poser trois ques­tions.

Pourquoi produit-on ? Il s’agit d’abord de ques­tion­ner intel­li­gem­ment nos besoins, de réduire à la source, autant que possible, le prélè­ve­ment de ressources et la pollu­tion engen­drée. C’est un exer­cice déli­cat car les besoins humains – nour­ris par la riva­lité mimé­tique – étant a priori exten­sibles à l’in­fini, il est impos­sible de décré­ter « scien­ti­fique­ment » la fron­tière entre besoins fonda­men­taux et « super­flus », qui fait aussi le sel de la vie. D’au­tant plus déli­cat qu’il serait préfé­rable de mener cet exer­cice démo­cra­tique­ment, tant qu’à faire.

Il y a toute une gamme d’ac­tions imagi­nables, plus ou moins compliquées, plus ou moins accep­tables.

Certaines devraient logique­ment faire consen­sus ou presque, à condi­tion de bien expo­ser les argu­ments (suppres­sion de certains objets jetables, des supports publi­ci­taires, de l’eau en bouteille…).

D’autres seront un peu plus diffi­ciles à faire passer, mais fran­che­ment nous n’y perdrions quasi­ment pas de « confort » (retour de la consigne, réuti­li­sa­tion des objets, compos­tage des déchets, limite de vitesse des véhi­cu­les…).

D’autres enfin promettent quelques débats houleux (réduc­tion dras­tique de la voiture au profit du vélo, adap­ta­tion des tempé­ra­tures dans les bâti­ments, urba­nisme revi­sité pour inver­ser la tendance à l’hy­per­mo­bi­li­té…).

Qui est liber­ti­cide ?

Liber­ti­cide ? Certai­ne­ment, mais nos socié­tés sont déjà liber­ti­cides. Il existe bien une limite, de puis­sance, de poids, fixée par la puis­sance publique, pour l’im­ma­tri­cu­la­tion des véhi­cules. Pourquoi ne pour­rait-elle pas évoluer ? Un des prin­cipes fonda­men­taux en société est qu’il est préfé­rable que la liberté des uns s’ar­rête là où commence celle des autres. Puisque nous n’avons qu’une planète et que notre consom­ma­tion dispen­dieuse met en danger les condi­tions même de la vie humaine – et de bien d’autres espèces – sur Terre, qui est liber­ti­cide ? Le conduc­teur de 4×4, l’uti­li­sa­teur de jet privé, le proprié­taire de yacht, ou celui qui propose d’in­ter­dire ces engins de mort diffé­rée ?

Que produit-on ? Il faut ensuite augmen­ter consi­dé­ra­ble­ment la durée de vie des produits, bannir la plupart des produits jetables ou disper­sifs, s’ils ne sont pas entiè­re­ment à base de ressources renou­ve­lables et non polluantes, repen­ser en profon­deur la concep­tion des objets : répa­rables, réuti­li­sables, faciles à iden­ti­fier et déman­te­ler , recy­clables en fin de vie sans perte, utili­sant le moins possible les ressources rares et irrem­plaçables, conte­nant le moins d’élec­tro­nique possible, quitte à revoir notre « cahier des charges », accep­ter le vieillis­se­ment ou la réuti­li­sa­tion de l’exis­tant, une esthé­tique moindre pour les objets fonc­tion­nels, parfois une moindre perfor­mance ou une perte de rende­ment… en gros, le moulin à café et la cafe­tière italienne de grand-mère, plutôt que la machine à expresso dernier cri. Dans le domaine éner­gé­tique, cela pour­rait prendre la forme de la micro et mini hydrau­lique, de petites éoliennes « de village » inter­mit­tentes, de solaire ther­mique pour les besoins sani­taires et la cuis­son, de pompes à chaleur, de biomas­se…

Comment produit-on ? Il y a enfin une réflexion à mener sur nos modes de produc­tion. Doit-on pour­suivre la course à la produc­ti­vité et à l’ef­fet d’échelle dans des giga-usines, ou faut-il mieux des ateliers et des entre­prises à taille humaine ? Ne doit-on pas revoir la place de l’hu­main, le degré de méca­ni­sa­tion et de robo­ti­sa­tion, la manière dont nous arbi­trons aujourd’­hui entre main-d’œuvre et ressources/éner­gie ? Notre rapport au travail (meilleur partage entre tous, inté­rêt d’une spécia­li­sa­tion outran­cière, répar­ti­tion du temps entre travail sala­rié et acti­vi­tés domes­tiques, etc.) ?

Et puis il y a la ques­tion aigüe de la terri­to­ria­li­sa­tion de la produc­tion. Après des décen­nies de mondia­li­sa­tion faci­li­tée par un coût du pétrole suffi­sam­ment bas et le trans­port par conte­neurs, le système est devenu absurde.

À l’heure des futures pertur­ba­tions, des tensions sociales ou inter­na­tio­nales, des risques géopo­li­tiques à venir, que le chan­ge­ment clima­tique ou les pénu­ries de ressources risquent d’en­gen­drer, sans parler des scan­dales sani­taires possibles, un système basé sur une Chine « usine du monde » est-il vrai­ment rési­lient ?

Un projet de société

Pour réus­sir une telle évolu­tion, indis­pen­sable mais telle­ment à contre-courant, il faudra résoudre de nombreuses ques­tions, à commen­cer par celle de l’em­ploi. « La crois­sance, c’est l’em­ploi » a telle­ment été martelé qu’il est diffi­cile de parler de sobriété sans faire peur.

Malgré l’évi­dence des urgences envi­ron­ne­men­tales, toute radi­ca­lité écolo­gique, toute évolu­tion régle­men­taire ou fiscale d’en­ver­gure, même progres­sive, toute réflexion de fond même, est inter­dite par la terreur – légi­time – de détruire des emplois. Une fois acté le fait que la crois­sance ne revien­dra pas (on y vient douce­ment), et tant mieux compte tenu de ses effets envi­ron­ne­men­taux, il faudra se convaincre que le plein-emploi, ou la pleine acti­vité, est parfai­te­ment attei­gnable dans un monde post-crois­sance économe en ressources.

Il faudra aussi se poser la ques­tion de l’échelle terri­to­riale à laquelle mener cette tran­si­tion, entre une gouver­nance mondiale, impos­sible dans les délais impar­tis, et des expé­riences locales indi­vi­duelles et collec­tives, formi­dables mais insuf­fi­santes. Même enchâssé dans le système d’échanges mondial, un pays ou un petit groupe de pays pour­rait prendre les devants, et, protégé par des mesures doua­nières bien réflé­chies, amor­cer un réel mouve­ment, porteur d’es­poir et de radi­ca­lité.

Compte-tenu des forces en présence, il y a bien sûr une part utopique dans un tel projet de société. Mais n’ou­blions pas que le scéna­rio de statu quo est proba­ble­ment encore plus irréa­liste, avec des promesses de bonheur tech­no­lo­gique qui ne seront pas tenues et un monde qui s’en­fon­cera dans une crise sans fin, sans parler des risques de soubre­sauts poli­tiques liés aux frus­tra­tions toujours plus grandes. Pourquoi ne pas tenter une autre route ? Nous avons large­ment les moyens, tech­niques, orga­ni­sa­tion­nels, finan­ciers, socié­taux et cultu­rels pour mener une telle tran­si­tion. A condi­tion de le vouloir.

Philippe Bihouix
Ingé­nieur, spécia­liste de la fini­tude des ressources minières
et de son étroite inter­ac­tion avec la ques­tion éner­gé­tique.

(58mn) Une confé­rence de Philippe Bihouix, ingé­nieur, spécia­liste de la fini­tude des ressources minières et de son étroite inter­ac­tion avec la ques­tion éner­gé­tique. Auteur de L’Âge des low tech, vers une civi­li­sa­tion tech­nique­ment soute­nable, éd. du Seuil, coll. Anthro­po­cène, 2014. Toutes les solu­tions tech­no­lo­giques exis­te­raient pour une alter­na­tive éner­gé­tique aux éner­gies fossiles. Mais c’est oublier que inno­va­tions telles que les nano et biotech­no­lo­gies, l’in­for­ma­tique et les réseaux intel­li­gents, les éoliennes indus­trielles et les panneaux photo­vol­taïques, se révèlent grandes consom­ma­trices d’éner­gie et de ressources minières pour leur produc­tion. Le recy­clage des métaux utili­sés dans les objets high tech se révèle très diffi­cile. Une produc­tion basse tech­no­lo­gie (low tech) serait la seule alter­na­tive soute­nable à l’éco­no­mie high tech.

Une confé­rence du cycle « Moder­nité en crise » donnée à la Cité des sciences et de l’in­dus­trie à Paris en mai 2016.

Pour aller plus loin :

L’étrange logique derrière la quête d’éner­gies « renou­ve­lables » (par Nico­las Casaux)

croissance verte développement durable éco-conneries illusions vertes

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  1. Ce n’est pas pour défendre Philippe, mais je note que, même si l’auteur n’insiste pas sur les problèmes environnementaux des activités minières au début, il en a bien conscience et parle de « Le saccage de la planète ne fait que commen­cer. » quand il s’agit de retombées dans les big data, les nano, etc. depuis plusieurs années. Même si le saccage, à grande échelle, en question date au moins depuis l’épopée de Gilgamesh pour DGR 🙂 et depuis l’éradication de la mégafaune pour d’autres biologistes/paléotologistes ainsi que la maîtrise du feu il y a 400000 voire même 1.5M années (soit effectivement peu de temps dans l’histoire de cette planète).
    J’ai la conviction que les impacts sur notre biosphère n’étaient pas le propos principal ici, mais le discours est plus axés sur la démonstration de l’absurdité de notre monde productiviste et sa fuite en avant technologiques en une fonction inverse : vouloir toujours plus pour avoir toujours moins. Si on pouvait l’écrire : « dura leges naturae, sed leges ». 🙂