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Face aux déconstructeurs de l'humain (par Pièces et Main d'œuvre)
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Le texte qui suit est un extrait du Mani­feste des chim­pan­zés du futur contre le trans­hu­ma­nisme (Éditions Service compris), rédigé par les anti-indus­triels de Pièces et Main d’œuvre. Un très bon livre (même si nous ne parta­geons par l’in­té­gra­lité de leur argu­men­taire) que vous pouvez vous procu­rer en suivant ce lien.


VIII. FACE AUX DÉCONSTRUCTEURS DE L’HUMAIN

Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains.

GEORGE ORWELL

Comment en sommes-nous arri­vés là ? Comment la haine de l’hu­main s’est-elle bana­li­sée dans les consciences au point de rendre envi­sa­geable un futur post­hu­main ? En dix ans, le trans­hu­ma­nisme est passé des films de science-fiction aux pages « Tech­no­lo­gie » des maga­zines. Pourquoi ceux qui sont suppo­sés culti­ver l’es­prit critique dans les milieux intel­lec­tuels, média­tiques ou mili­tants choi­sissent-ils au mieux d’igno­rer l’agenda de la tech­no­cra­tie, au pire d’y sous­crire ? C’est un fait : les inhu­mains ont l’ap­pro­ba­tion, tacite ou assu­mée, de ceux qui sont censés penser et rares sont les protes­ta­tions.

À l’au­tomne 2011, tandis que nous publions notre enquête contre Clina­tec, labo­ra­toire greno­blois de l’homme-machine, paraît le numéro 75 de la revue Chimères (fondée par Gilles Deleuze et Félix Guat­tari), titré « Deve­nir-hybride ». Cette concor­dance des temps révèle une frac­ture au sein de la gauche critique, radi­cale ou liber­taire. Une frac­ture entre « techno-progres­sistes » et « biocon­ser­va­teurs » selon la typo­lo­gie trans­hu­ma­niste, entre humains d’ori­gine animale et inhu­mains d’ave­nir machi­nal selon la nôtre. Pour le dire simple­ment : les défen­seurs de l’hu­main ne trouvent que peu d’al­liés dans l’an­cien camp de l’éman­ci­pa­tion poli­tique. Toute à sa traque des conser­va­teurs et des réac­tion­naires, la gauche progres­siste accom­pagne et moto­rise la marche en avant techno-socié­tale, quitte à sacri­fier les Chim­pan­zés du futur. Orwell en savait quelque chose :

« Il est logique de fermer les yeux sur la tyran­nie et les massacres une fois posé que le progrès est inéluc­table. Si chaque époque est forcé­ment meilleure que la précé­dente, alors toutes les folies et tous les crimes qui font avan­cer le proces­sus histo­rique peuvent être justi­fiés. »

De l’in­hu­ma­nisme post­mo­derne

Le numéro « Deve­nir-hybride » de Chimères s’ouvre sur un mani­feste en faveur de l’homme-machine. La « revue des schi­zoa­na­lyses » invite, contre le discours sur les « craintes et […] raidis­se­ments dans un monde post-humain où les tech­no­lo­gies sont hors de contrôle », à suivre les pas de Michel Foucault, Gilles Deleuze et Félix Guat­tari pour envi­sa­ger les nouvelles formes d’hy­bri­da­tion comme des

« voies d’ac­cès à un corps non plus « prison » ou « tombeau », mais « plateau », région d’in­ten­sité conti­nue, qui ne se laisse pas arrê­ter par des fron­tières exté­rieures, (celles de la « nature » ou de l’« orga­nisme ») mais qui procède pair modu­la­tions, vibra­tions et varia­tions d’in­ten­sité. »

A l’heure de la conver­gence des tech­no­lo­gies, quand sortent des labo­ra­toires les dispo­si­tifs concrets d’hy­bri­da­tion du vivant et de l’inerte, les héri­tiers des théo­ri­ciens de la décons­truc­tion voient enfin se maté­ria­li­ser leurs fantasmes fusion­nels. Ce n’est pas seule­ment que ces penseurs sont de leur temps, c’est que leurs idées sont partout, en dépit de leurs préten­tions pseudo-subver­sives.

Les idées ont des consé­quences maté­rielles. Une géné­ra­tion de maîtres à penser, dans l’élan du struc­tu­ra­lisme, a martelé l’ur­gence de « réduire en cendres le mythe philo­so­phique (théo­rique) de l’homme » (Althus­ser, 1965), assu­rant avec Foucault

« [qu’]il n’y a pas à s’émou­voir parti­cu­liè­re­ment de la fin de l’homme : elle n’est que le cas parti­cu­lier, ou si vous voulez une des formes visibles d’un décès beau­coup plus géné­ral. Je n’en­tends pas par cela la mort de Dieu, mais celle du Sujet, du Sujet majus­cule, du sujet comme origine et fonde­ment du Savoir, de la Liberté, du Langage et de l’His­toire. »

Si l’on pense ce que l’on écrit, et si l’on approuve ces mots, on n’a pas à s’émou­voir parti­cu­liè­re­ment de l’avè­ne­ment du post­hu­main ni de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, ni d’ailleurs des menaces écolo­giques du techno-capi­ta­lisme. À la diffé­rence d’un Günther Anders, les post-struc­tu­ra­listes ne se sont jamais inquié­tés des risques de dispa­ri­tion de l’homme. Il est cohé­rent que l’exé­cu­teur testa­men­taire de Foucault, François Ewald, pour­fende le prin­cipe de précau­tion.

« Allons encore plus loin, nous n’avons pas encore trouvé notre CsO [NdA : Corps sans organes], pas assez défait notre moi. […] Le plan de consis­tance ignore […] toute diffé­rence entre l’ar­ti­fi­ciel et le natu­rel. […] Il n’y a pas de biosphère, de noosphère, il n’y a partout qu’une seule, et même Méca­no­sphère, »

clament Deleuze et Guat­tari, publi­ci­taires enjoués de la disso­lu­tion des indi­vi­dus dans le tech­no­tope. Et Lacan d’en­fon­cer l’élec­trode, en assu­rant que la psyché n’a pas d’an­crage biolo­gique et que

« Le monde symbo­lique, c’est le monde de la machine. »

Le psycha­na­lyste qui a fasciné une géné­ra­tion d’in­tel­lec­tuels et de mili­tants de gauche deve­nus les maîtres de l’heure a dicté le discours trans­hu­ma­niste qu’un Marc Roux régur­gite aujourd’­hui, vati­ci­nant sur une pensée consciente qui serait

« non plus […] le produit du vivant, mais le produit d’elle-même. Elle pour­rait alors s’éman­ci­per en grande partie de la fragi­lité du vivant biolo­gique origi­nel. »

Les auteurs qui, de longue date, ont célé­bré les « Deve­nirs non humains de l’homme » ont labouré les consciences pour les inhu­mains.

D’où le titre du livre de PMO.

Propul­sée par son succès sur les campus améri­cains, cette French Theory enva­hit le pouvoir poli­tique, média­tique et univer­si­taire aussi bien que les milieux contes­ta­taires, asso­cia­tifs ou « radi­caux ». Sciences humaines et cercles mili­tants se garga­risent d’hybri­da­tion, de multi­pli­cité, d’indif­fé­ren­cia­tion, de décons­truc­tion. Jacques Derrida, forgeant, ce dernier terme, veut adap­ter en français le mot heideg­ge­rien de Destruk­tion. Il choi­sit décons­truc­tion, explique-t-il, en raison de sa « portée “machi­nique”. Cette asso­cia­tion me parut très heureuse ». On ne saurait mieux dire.

Selon ce nouveau para­digme, l’homme est une vue de l’es­prit (mais de quel esprit ? Et logé  ?), une construc­tion, et l’in­di­vidu, une illu­sion, comme toute réalité. Nul ne peut prétendre penser et agir par lui-même. Il faut, disent les post­mo­dernes, décons­truire les grands récits et la méta­phy­sique, le langage, l’iden­tité, et avant tout le sujet auto­nome hérité des Lumières, afin de lutter « contre toutes les formes de domi­na­tion » issues d’une vision univer­sa­liste occi­den­tale, bour­geoise et colo­ni­sa­trice dudit sujet. La fémi­niste foucal­dienne améri­caine Judith Butler propose donc pour en finir

« rien de moins que la recons­truc­tion de la réalité, la recons­truc­tion de l’hu­main. »

Arro­seurs arro­sés, les mêmes s’in­dignent aujourd’­hui, en toute hypo­cri­sie, des « faits alter­na­tifs » et de la « post-vérité » des parti­sans de Donald Trump, des prêches reli­gieux et des lobbyistes indus­triels. Qui leur a ensei­gné qu’il n’y avait pas de vérité ?

À l’op­posé de la pensée liber­taire des Ellul et Char­bon­neau qu’ils ignorent, les théo­ri­ciens post-struc­tu­ra­listes adaptent les fonde­ments concep­tuels du « para­digme cyber­né­tique » domi­nant. Comme le montre Céline Lafon­taine, celui-ci oriente désor­mais à la fois la recherche scien­ti­fique et les sciences humaines et sociales vers un monde entiè­re­ment objec­tivé, quan­ti­fiable, tech­ni­cisé. La pensée étant un pur proces­sus infor­ma­tion­nel (trai­te­ment des données, rétro­ac­tion), la subjec­ti­vité n’existe pas plus que le for inté­rieur.

Dans la foulée de la biolo­gie molé­cu­laire, la « deuxième cyber­né­tique » déve­lop­pée dans les années 1950 décrit l’homme comme un système auto-orga­ni­sa­teur complexe, dénué d’au­to­no­mie et de libre arbitre. Au contraire, dit le biolo­giste Henri Atlan — futur promo­teur de l’uté­rus arti­fi­ciel —,

« le vouloir se situe dans nos cellules, au niveau très préci­sé­ment de leurs inter­ac­tions avec tous les facteurs aléa­toires de l’en­vi­ron­ne­ment. C’est là que l’ave­nir se construit […]. Ce sont les choses qui parlent et absent à travers nous comme à travers d’autres systèmes ; »

On entend ici l’écho de Foucault :

« Avant toute exis­tence humaine, il y aurait déjà un savoir, un système que nous redé­cou­vrons. Notre pensée, notre vie, notre manière d’être […] font partie de la même orga­ni­sa­tion systé­ma­tique et donc relèvent des mêmes caté­go­ries que le monde scien­ti­fique et tech­nique. »

La chose qui parle et agit à travers les cher­cheurs et les philo­sophes post­mo­dernes, c’est le réduc­tion­nisme et le rela­ti­visme. L’in­di­vidu est réduc­tible à l’in­for­ma­tion qu’é­changent ses cellules avec son envi­ron­ne­ment, sa subjec­ti­vité à des états adap­ta­tifs et des appar­te­nances variables, l’hu­ma­nité à un agré­gat d’en­ti­tés éparses, porteuses de « micro-récits » (Lyotard). Tout est affaire d’agen­ce­ment des « briques de base », comme pour les tech­no­lo­gies conver­gentes : le nano­monde post­hu­main maté­ria­lise la pensée post­mo­derne.

Les épigones 3.0 de la French Theory peuvent mettre à jour les logi­ciels de la pensée « critique », à grand renfort de multi­tudes en lutte contre « l’Em­pire » multi­po­laire, de « nouveau corps » construit pour affron­ter le capi­ta­lisme, ou d’une cyber-démo­cra­tie hori­zon­tale, inter­ac­tive, renou­ve­lable et post­car­bone à la Jeremy Rifkin, ils n’en sont pas moins, à leur tour, des acti­vistes de la cyber­né­tique.

Voyez comment s’al­lient inhu­mains et décons­truc­teurs. Au colloque trans­hu­ma­niste de Paris en 2014, une jeune socio­logue, Sylvie Allouche, présente ses recherches sur « les enjeux socio-poli­tiques de l’an­thro­po­tech­nique à travers la science-fiction ». Elle recom­mande à ses hôtes le travail sur les imagi­naires pour séduire les esprits :

« La science-fiction est un bon outil à condi­tion de choi­sir les bons auteurs. »

L’étude du Meilleur des mondes et de 1984 à l’école est une catas­trophe, déplore-elle, en raison d’une mauvaise lecture : nous proje­tons sur les habi­tants du Meilleur des mondes une pitié inap­pro­priée. Adap­tés à leur monde, ceux- ci sont en fait très heureux. « Notre juge­ment sur ce qui est bon et digne est pater­na­liste et colo­nia­liste » : telle est la leçon décons­truite. Qui suis-je pour juger du bonheur de l’autre ? S’il est adapté à sa condi­tion de cyborg, d’Ep­si­lon ou d’aug­menté du bulbe, qu’ai-je à dire ? Dans le monde rela­ti­viste des enti­tés fluc­tuantes et auto­cons­truites, nul ne peut se proje­ter en l’autre. Chacun son problème. L’uni­ver­sel enfin aboli, une victoire pour les post­mo­dernes.

Sylvie Allouche avoue cepen­dant une séquelle huma­niste : elle est choquée par l’ex­ci­sion. Comment une Occi­den­tale ose-t-elle juger de ce qui est bon et digne pour les Afri­caines ? Encore un effort pour décons­truire ce colo­nia­lisme nauséa­bond.

« Vrai­ment, je suis joli­ment content d’être un Alpha, parce que nous sommes bien supé­rieurs aux Béta et aux Gamma. »

L’hy­bri­da­tion comme refus de l’Autre

L’in­di­vidu dissout ouvre la voie à toutes les hybri­da­tions. Le double étymon du mot « hybride » nous renseigne. Le latin ibrida désigne le reje­ton du sanglier et de la truie, c’est-à-dire un orga­nisme issu du croi­se­ment de deux varié­tés, espèces ou genres diffé­rents. Le grec hybris (déme­sure) ajoute la dimen­sion violente asso­ciée à la trans­gres­sion de limites. Celle-ci est, en fait, la véri­table quête des décons­truc­teurs et des trans­hu­ma­nistes. La créa­ture post­mo­derne ne connaît de limites ni à son enve­loppe corpo­relle ni à ses désirs de toute-puis­sance, qu’au­cune réalité ne vient entra­ver — puisque le réel n’existe pas.

« L’in­té­rio­rité et la profon­deur de ce qui est, du réel, sont donc des présup­po­si­tions issues d’un mythe Toute limite (ou ce qui se présente comme telle) est une impos­ture, une approxi­ma­tion gros­sière, l’ex­pres­sion d’un code ou d’une loi ou une capta­tion imagi­naire […] Il n’y a pas de bord qui termine mon corps […] et où commence ce qui ne serait plus moi, »

assure le deleu­zien Domi­nique Ques­sada, puisque

« la science, en analy­sant puis synthé­ti­sant des séquences de réel de plus en plus large, [crée] par là même un conti­nuum intime entre tous les éléments de l’Être. »

Conforme au projet, cyber­né­tique, cette aboli­tion de la distinc­tion vivant/non vivant et du réel n’est en rien la décons­truc­tion d’un mythe, mais le résul­tat de la conver­gence tech­no­lo­gique qui hybride corps et sili­cium, monde social et tech­no­tope. On voit que la philo­so­phie post­mo­derne est d’abord la légi­ti­ma­tion d’un fait accom­pli et un renver­se­ment : ce n’est pas que nous détrui­sons le monde, c’est que vous aviez rêvé ce monde ; ce n’est pas que nous détrui­sons l’hu­main, c’est que l’hu­main n’existe pas.

L’insé­pa­ra­tion, comme pour bien des post­mo­dernes, est l’ho­ri­zon défendu par l’an­thro­po­logue et philo­sophe Bruno Latour, lui aussi mili­tant de l’abo­li­tion des limites. Insé­pa­ra­tion entre humains et non-humains, entre homme et nature, entre homme et objets tech­no­lo­giques : pour Latour, l’in­ter­con­nexion règne et justi­fie aussi bien la fabri­ca­tion de « monstres » tech­no­lo­giques qu’il nous faut apprendre à aimer, que la néga­tion de la nature comme réel donné, distinct du monde des hommes et digne d’être défendu comme tel. La cible de Latour, ce sont les objec­teurs de crois­sance et les critiques des tech­no­lo­gies ; il a d’ailleurs rejoint, comme senior fellow, le Break­through Insti­tute, insti­tut améri­cain promo­teur d’un « éco-moder­nisme » qui

« fait siennes les tech­no­lo­gies avan­cées, y compris celles qui sont taboues comme l’éner­gie nucléaire et les orga­nismes géné­tique­ment modi­fiés, comme néces­saires pour réduire l’em­preinte écolo­gique du genre humain. »

En somme, le projet de planète-machine des inhu­mains, dans sa version « techno-gaïenne ».

Rien de surpre­nant. Latour est, aux côtés de Michel Gallon et d’autres socio­logues de l’in­no­va­tion, un théo­ri­cien de l’ac­cep­ta­bi­lité des tech­nos­ciences.

Quant à nous, il fustige notre « scien­tisme hallu­ci­nant hors du poli­tique », ce qui laisse perplexe quant à sa méthode socio­lo­gique, mais aucun doute sur sa posture tech­no­cra­tique. Un temps ratta­ché à l’École des mines, aujourd’­hui à Sciences-Po, Latour diffuse dans les lieux de forma­tion de la classe diri­geante l’idéo­lo­gie post­mo­derne de l’hy­bri­da­tion.

C’est ainsi que, de cénacles univer­si­taires en revues de la gauche extré­miste, se diffuse l’ur­gence de suppri­mer les distinc­tions homme/femme, nature/arti­fice, biolo­gique/social, public/privé, humain/non-humain, inté­rieur/ exté­rieur. Des « bina­ri­tés » accu­sées, tel le diable (du latin diabo­los, qui désunit) de scin­der le réel en caté­go­ries arbi­traires et oppres­sives qu’il convient de décons­truire pour lais­ser place à des conti­nuums et à l’in­dis­tinc­tion. En fait de caté­go­ries oppres­sives, ces bina­ri­tés expriment d’abord l’al­té­rité, la possi­bi­lité de la rencontre et de la contra­dic­tion — de la dialec­tique si l’on préfère. Elles enseignent que jamais rien n’est univoque, et que pour sentir en soi du mascu­lin et du fémi­nin, il faut bien que les deux se distinguent. Pour passer d’un côté à l’autre, encore faut-il une fron­tière à traver­ser. Entrou­vrir n’est exci­tant — et possible — que si ouver­ture et ferme­ture se répondent. Pour se sentir humain, être de nature et de culture (animal poli­tique), il faut que les deux existent. Ces duali­tés permettent la tension créa­trice entre des oppo­si­tions — des flux élec­triques entre pôles posi­tif et néga­tif — donc de l’his­toire, à l’in­verse d’un monde indif­fé­ren­cié où chan­ger de place ne change rien. Elles rappellent à ceux qui y sont encore sensibles le rythme du monde vivant. Temps forts, temps faibles ; temps yang temps yin ; un équi­noxe, un solstice ; un jour, une nuit ; flux et reflux ; inspi­ra­tion, expi­ra­tion — le mouve­ment, la vie. Même les aspi­rants post­hu­mains distinguent un vivant d’un mort. Et il paraît qu’au moment de choi­sir un parte­naire, nombre de décons­truc­tion­nistes savent recon­naître un homme et une femme (mais il y a des surprises). Ajou­tons un détail : il faut, pour faire un reje­ton hybride, partir de deux varié­tés distinctes, donc déli­mi­tées.

La nature existe ; les limites existent. Si elles étaient une construc­tion, comme le prétendent les post­mo­dernes, leur effa­ce­ment en serait une autre, tout aussi discu­table. Cet effa­ce­ment est pour nous la néga­tion de l’Autre. Il rend le monde aussi inin­tel­li­gible qu’inin­té­res­sant, en détrui­sant l’in­té­rio­rité, la diffé­rence et la dialec­tique. En le peuplant d’une multi­tude d’en­ti­tés mouvantes, que l’ab­sence de traits saillants rend uniformes. Qui plus est, en atomi­sant le corps social, la société hybride détruit le champ poli­tique, sans pour autant suppri­mer la bina­rité du rapport de forces entre le pouvoir et les sans-pouvoir. Être tout à la fois, c’est-à-dire rien, afin que nul ne se croie supé­rieur ou diffé­rent, tandis que pros­pèrent les maîtres et posses­seurs des moyens — de la machine. La lutte pour l’éman­ci­pa­tion sociale mute en reven­di­ca­tion iden­ti­taire indi­vi­duelle, et en alié­na­tion à la tech­no­lo­gie.

En témoigne la figure pseudo-subver­sive du cyborg — l’hy­bride opti­mal — propul­sée par le Cyborg Mani­festo de la cyber-fémi­niste améri­caine Donna Hara­way. Ce texte publié en 1985, et dont Bruno Latour salua avec chaleur la paru­tion française en 2007, est une exécu­tion sommaire du « moi occi­den­tal » (c’est-à-dire blanc, raciste, hété­ro­normé, mâle — bref, domi­nant) et du vieil huma­nisme infes­tant un fémi­nisme pas assez décons­truit. Hara­way choi­sit le deve­nir-cyborg pour élimi­ner la diffé­rence sexuelle. Le cyborg est le « moi par excel­lence, enfin dégagé de toute dépen­dance, un homme de l’es­pace », c’est-à-dire

« une sorte de moi post­mo­derne indi­vi­duel et collec­tif désas­sem­blé, réas­sem­blé. Le moi que les fémi­nistes doivent coder. »

Suppri­mer toute dépen­dance (sauf la dépen­dance tech­no­lo­gique), c’est sortir de l’hu­ma­nité, espèce inter­dé­pen­dante, pour se livrer à l’en­tiè­reté d’une volonté vide, sans attache, « de l’es­pace ». Ce programme nous est connu : c’est celui des trans­hu­ma­nistes. On l’en­tend réson­ner dans ces mots du philo­sophe derrido-deleu­zien Jean-Clet Martin :

« Diffi­cile du coup de dire « ce qu’est un homme », où passe la fron­tière avec l’in­hu­main puisque notre réalité n’est ni biolo­gique ni zoolo­gique, rede­vable d’au­cun programme supposé natu­rel. […] Alors, entre le corps vivant et la machine prothé­tique, la diffé­rence s’es­tompe et des alliances inédites pour­ront peupler les univers de la chair comme du métal. »

Éradiquer les bina­rismes pour s’en remettre au code infor­ma­tique binaire (0/1), telle n’est pas la moindre contra­dic­tion des post­mo­dernes.

La nature, voilà l’en­ne­mie

S’il restait des doutes quant à la conver­gence du trans­hu­ma­nisme avec le post­fé­mi­nisme, le posta­nar­chisme et les « luttes contre toutes les formes de domi­na­tion » enfan­tées par la décons­truc­tion, ils ont été dissi­pés par les débats sur la repro­duc­tion arti­fi­cielle de l’hu­main (procréa­tion médi­ca­le­ment assis­tée, gesta­tion pour autrui). On découvre à cette occa­sion que « la nature n’existe pas », qu’elle est « fasciste » (Clémen­tine Autain) et que la repro­duc­tion sexuée est un mode de domi­na­tion construit par les « hété­ro­nor­més ». Dans Libé­ra­tion, l’écri­vain Erik Rémès se féli­cite :

« La repro­duc­tion n’est plus le mono­pole des hété­ros. Et tant mieux. La raison d’être des hété­ros — assu­rer la survie de l’es­pèce — consti­tuait jusqu’ici leur atout biolo­gique. »

Dans le même jour­nal, où elle tient chro­nique, la philo­sophe post­mo­derne queer Beatriz/Paul Preciado nous instruit.

« En termes biolo­giques, affir­mer que l’agen­ce­ment sexuel d’un homme et d’une femme est néces­saire pour déclen­cher un proces­sus de repro­duc­tion sexuelle est aussi peu scien­ti­fique que l’ont été autre­fois les affir­ma­tions selon lesquelles la repro­duc­tion ne pouvait avoir lieu qu’entre deux sujets parta­geant la même reli­gion, la même couleur de peau ou le même statut social […]. Homo­sexuels, trans­sexuels, et corps consi­dé­rés comme « handi­ca­pés », nous avons été poli­tique­ment stéri­li­sés ou bien nous avons été forcés de nous repro­duire avec des tech­niques hété­ro­sexuelles. »

Voilà sans doute pourquoi Le Monde (29 juillet 2017] quali­fie Preciado de « Gali­lée de la sexua­lité ». À notre connais­sance, mais nous ne sommes pas Gali­lée, la seule façon pour des homo­sexuels de se libé­rer des « tech­niques hété­ro­sexuelles » de repro­duc­tion, c’est le clonage.

Soutien enthou­siaste des anthro­po­phobes. La néga­tion de la nais­sance réunit inhu­mains et post­mo­dernes. Le « progres­siste » améri­cain James Hughes :

« Les homo­sexuels, les lesbiennes et les bisexuels sont aussi des alliés natu­rels (sic) du trans­hu­ma­nisme démo­cra­tique […]. Alors que la fécon­da­tion in vitro permet aux lesbiennes d’avoir des enfants sans avoir de rapports sexuels avec un homme, le clonage leur permet­trait d’avoir un enfant appa­renté à seule­ment un parent [Le mili­tant des droits homo­sexuels Randy Wicker] a vu que le droit de cloner était une ques­tion fonda­men­tale […] parce que « le clonage rend le mono­pole histo­rique de l’hé­té­ro­sexua­lité sur la repro­duc­tion obso­lète ». »

Notez l’épi­thète « histo­rique », typique de la décons­truc­tion.

Reste un ultime mono­pole à décons­truire, rappellent les fémi­nistes « mutantes » :

« Les femmes ne feront rien dans la vie tant qu’elles auront un utérus […]. La marche vers l’éga­li­sa­tion des sexes est un phéno­mène récent, ouvert par la dé-physi­ca­tion des modes de produc­tion rentables et effi­caces. Cepen­dant, tant que la femme conti­nuera à porter dans son corps la repro­duc­tion humaine, les termes seront en déca­lage. Les Mutantes entendent donc par la désu­té­ri­ni­sa­tion de la femme, rendre possible le rattra­page. »

Si vous croyez que ces discours se limitent au bocal des « mutants », détrom­pez-vous. La philo­sophe Peggy Sastre, coau­teur de cette diatribe, s’ex­prime aujourd’­hui sous son nom dans la presse maga­zine pour promou­voir l’ec­to­ge­nèse :

« Les femmes ne pour­ront pas connaître de véri­table auto­no­mie tant qu’elles n’au­ront pas la possi­bi­lité de s’en débar­ras­ser [NdA : « de la gros­sesse et de l’éle­vage des enfants »], »

dit-elle à Causeur, dans un dossier sur le trans­hu­ma­nisme. La même parti­cipe au site des scien­tistes de l’As­so­cia­tion française pour l’in­for­ma­tion scien­ti­fique (Afis), qui défend les inté­rêts de la techno-indus­trie.

Nous enten­dons cette même reven­di­ca­tion dans la bouche de « fémi­nistes » liber­taires ou assi­mi­lées, qui mangent bio et reven­diquent le droit d’avoir des enfants sans suppor­ter les contraintes de la gros­sesse. Elles rejoignent ainsi les inhu­mains dans leur rejet de l’uté­rus, cet « endroit obscur et dange­reux ». Mais pourquoi tiennent-elles tant à avoir des bébés de chair et d’os, alors qu’elles pour­raient comman­der un bébé-robot sur Amazon ? Est-ce plus authen­tique ? Plus chic ? Plus natu­rel ? Plus tradi­tion­nel ? Que feront-elles quand le bébé fera pipi, caca et vomira son petit pot ? Compa­tis­sons.

Contre ces phobiques du vivant sexué, nous soute­nons avec les huma­nistes du Femi­nist Inter­na­tio­nal Network of Resis­tance to Repro­duc­tive and Gene­tic Engi­nee­ring que

« le génie géné­tique et repro­duc­tif est le produit de déve­lop­pe­ments scien­ti­fiques qui consi­dèrent le monde comme une machine. De même qu’une machine peut être démon­tée en compo­sants, analy­sés et remon­tés, les êtres vivants sont consi­dé­rés comme faits de compo­sants qui peuvent être isolés. [.. .] Nous appe­lons les femmes et les hommes à s’unir contre les tech­no­lo­gies déshu­ma­ni­santes et nous expri­mons notre soli­da­rité avec tous ceux qui cherchent à préser­ver la diver­sité de la vie sur notre planète, l’in­té­grité et la dignité de toutes les femmes. »

Voilà des fémi­nistes consé­quentes dans leur lutte pour l’éman­ci­pa­tion.

capitalisme démence technologisme transhumanisme

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  1. Je me doute bien que vous ne pouvez pas (encore adhérer aux sous-entendus) non formalisé de ce pseudo qui claquera sans doute aux oreilles de beaucoup comme une insulte, mais je m’abreuve de vos revendications légitimes et vraies pour fonder une problématique de combat idéologique qui emportera nos ennemis communs, si éloignés sommes-nous en apparence les uns des autres, ici.

    L’enjeu est bien la préservation de l’Humanité. Cette Humanité respectueuse de ses semblables et de la Nature. Les autres peuvent bien crever. C’est le destin de tous les Untermenschen et de la masse indistincte de la populace servile et dégénérée qui les soutient.

    1. Ne pas se tromper d’ennemi.
    2. Une fois l’ennemi clairement défini, ne faire montre d’aucune sorte de pitié. Absolument.

  2. Merci pour ce paratage,
    Tout à fait d’accord, cette pensée que la Terre-Nature est une sorte d’entité à surpasser et à abattre s’est largement propagée. Plus ou moins consciemment certains pensent que la condition terrestre est méprisante, honteuse et nombreux sont ceux qui attendent et espèrent bénéficier des avancées de la science, de l’évolution technologique, des économies vertes… et restent sagement dans le sillage des requins… il y a tellement de raisons d’agir… https://www.youtube.com/watch?v=t0UTKZk1Etw