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Face aux déconstructeurs de l'humain (par Pièces et Main d'œuvre)
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Le texte qui suit est un extrait du Manifeste des chimpanzés du futur contre le transhumanisme (Éditions Service compris), rédigé par les anti-industriels de Pièces et Main d’œuvre. Un très bon livre (même si nous ne partageons par l’intégralité de leur argumentaire) que vous pouvez vous procurer en suivant ce lien.


VIII. FACE AUX DÉCONSTRUCTEURS DE L’HUMAIN

Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains.

GEORGE ORWELL

Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment la haine de l’humain s’est-elle banalisée dans les consciences au point de rendre envisageable un futur posthumain ? En dix ans, le transhumanisme est passé des films de science-fiction aux pages « Technologie » des magazines. Pourquoi ceux qui sont supposés cultiver l’esprit critique dans les milieux intellectuels, médiatiques ou militants choisissent-ils au mieux d’ignorer l’agenda de la technocratie, au pire d’y souscrire ? C’est un fait : les inhumains ont l’approbation, tacite ou assumée, de ceux qui sont censés penser et rares sont les protestations.

À l’automne 2011, tandis que nous publions notre enquête contre Clinatec, laboratoire grenoblois de l’homme-machine, paraît le numéro 75 de la revue Chimères (fondée par Gilles Deleuze et Félix Guattari), titré « Devenir-hybride ». Cette concordance des temps révèle une fracture au sein de la gauche critique, radicale ou libertaire. Une fracture entre « techno-progressistes » et « bioconservateurs » selon la typologie transhumaniste, entre humains d’origine animale et inhumains d’avenir machinal selon la nôtre. Pour le dire simplement : les défenseurs de l’humain ne trouvent que peu d’alliés dans l’ancien camp de l’émancipation politique. Toute à sa traque des conservateurs et des réactionnaires, la gauche progressiste accompagne et motorise la marche en avant techno-sociétale, quitte à sacrifier les Chimpanzés du futur. Orwell en savait quelque chose :

« Il est logique de fermer les yeux sur la tyrannie et les massacres une fois posé que le progrès est inéluctable. Si chaque époque est forcément meilleure que la précédente, alors toutes les folies et tous les crimes qui font avancer le processus historique peuvent être justifiés. »

De l’inhumanisme postmoderne

Le numéro « Devenir-hybride » de Chimères s’ouvre sur un manifeste en faveur de l’homme-machine. La « revue des schizoanalyses » invite, contre le discours sur les « craintes et […] raidissements dans un monde post-humain où les technologies sont hors de contrôle », à suivre les pas de Michel Foucault, Gilles Deleuze et Félix Guattari pour envisager les nouvelles formes d’hybridation comme des

« voies d’accès à un corps non plus ‘prison’ ou ‘tombeau’, mais ‘plateau’, région d’intensité continue, qui ne se laisse pas arrêter par des frontières extérieures, (celles de la ‘nature’ ou de ‘l’organisme’) mais qui procède par modulations, vibrations et variations d’intensité. »

A l’heure de la convergence des technologies, quand sortent des laboratoires les dispositifs concrets d’hybridation du vivant et de l’inerte, les héritiers des théoriciens de la déconstruction voient enfin se matérialiser leurs fantasmes fusionnels. Ce n’est pas seulement que ces penseurs sont de leur temps, c’est que leurs idées sont partout, en dépit de leurs prétentions pseudo-subversives.

Les idées ont des conséquences matérielles. Une génération de maîtres à penser, dans l’élan du structuralisme, a martelé l’urgence de « réduire en cendres le mythe philosophique (théorique) de l’homme » (Althusser, 1965), assurant avec Foucault

« [qu’]il n’y a pas à s’émouvoir particulièrement de la fin de l’homme : elle n’est que le cas particulier, ou si vous voulez une des formes visibles d’un décès beaucoup plus général. Je n’entends pas par cela la mort de Dieu, mais celle du Sujet, du Sujet majuscule, du sujet comme origine et fondement du Savoir, de la Liberté, du Langage et de l’Histoire. »

Si l’on pense ce que l’on écrit, et si l’on approuve ces mots, on n’a pas à s’émouvoir particulièrement de l’avènement du posthumain ni de l’intelligence artificielle, ni d’ailleurs des menaces écologiques du techno-capitalisme. À la différence d’un Günther Anders, les post-structuralistes ne se sont jamais inquiétés des risques de disparition de l’homme. Il est cohérent que l’exécuteur testamentaire de Foucault, François Ewald, pourfende le principe de précaution.

« Allons encore plus loin, nous n’avons pas encore trouvé notre CsO [NdA : Corps sans organes], pas assez défait notre moi. […] Le plan de consistance ignore […] toute différence entre l’artificiel et le naturel. […] Il n’y a pas de biosphère, de noosphère, il n’y a partout qu’une seule, et même Mécanosphère, »

clament Deleuze et Guattari, publicitaires enjoués de la dissolution des individus dans le technotope. Et Lacan d’enfoncer l’électrode, en assurant que la psyché n’a pas d’ancrage biologique et que

« Le monde symbolique, c’est le monde de la machine. »

Le psychanalyste qui a fasciné une génération d’intellectuels et de militants de gauche devenus les maîtres de l’heure a dicté le discours transhumaniste qu’un Marc Roux régurgite aujourd’hui, vaticinant sur une pensée consciente qui serait

« non plus […] le produit du vivant, mais le produit d’elle-même. Elle pourrait alors s’émanciper en grande partie de la fragilité du vivant biologique originel. »

Les auteurs qui, de longue date, ont célébré les « Devenirs non humains de l’homme » ont labouré les consciences pour les inhumains.

D’où le titre du livre de PMO.

Propulsée par son succès sur les campus américains, cette French Theory envahit le pouvoir politique, médiatique et universitaire aussi bien que les milieux contestataires, associatifs ou « radicaux ». Sciences humaines et cercles militants se gargarisent d’hybridation, de multiplicité, d’indifférenciation, de déconstruction. Jacques Derrida, forgeant, ce dernier terme, veut adapter en français le mot heideggerien de Destruktion. Il choisit déconstruction, explique-t-il, en raison de sa « portée “machinique”. Cette association me parut très heureuse ». On ne saurait mieux dire.

Selon ce nouveau paradigme, l’homme est une vue de l’esprit (mais de quel esprit ? Et logé  ?), une construction, et l’individu, une illusion, comme toute réalité. Nul ne peut prétendre penser et agir par lui-même. Il faut, disent les postmodernes, déconstruire les grands récits et la métaphysique, le langage, l’identité, et avant tout le sujet autonome hérité des Lumières, afin de lutter « contre toutes les formes de domination » issues d’une vision universaliste occidentale, bourgeoise et colonisatrice dudit sujet. La féministe foucaldienne américaine Judith Butler propose donc pour en finir

« rien de moins que la reconstruction de la réalité, la reconstruction de l’humain. »

Arroseurs arrosés, les mêmes s’indignent aujourd’hui, en toute hypocrisie, des « faits alternatifs » et de la « post-vérité » des partisans de Donald Trump, des prêches religieux et des lobbyistes industriels. Qui leur a enseigné qu’il n’y avait pas de vérité ?

À l’opposé de la pensée libertaire des Ellul et Charbonneau qu’ils ignorent, les théoriciens post-structuralistes adaptent les fondements conceptuels du « paradigme cybernétique » dominant. Comme le montre Céline Lafontaine, celui-ci oriente désormais à la fois la recherche scientifique et les sciences humaines et sociales vers un monde entièrement objectivé, quantifiable, technicisé. La pensée étant un pur processus informationnel (traitement des données, rétroaction), la subjectivité n’existe pas plus que le for intérieur.

Dans la foulée de la biologie moléculaire, la « deuxième cybernétique » développée dans les années 1950 décrit l’homme comme un système auto-organisateur complexe, dénué d’autonomie et de libre arbitre. Au contraire, dit le biologiste Henri Atlan — futur promoteur de l’utérus artificiel —,

« le vouloir se situe dans nos cellules, au niveau très précisément de leurs interactions avec tous les facteurs aléatoires de l’environnement. C’est là que l’avenir se construit […]. Ce sont les choses qui parlent et absent à travers nous comme à travers d’autres systèmes ; »

On entend ici l’écho de Foucault :

« Avant toute existence humaine, il y aurait déjà un savoir, un système que nous redécouvrons. Notre pensée, notre vie, notre manière d’être […] font partie de la même organisation systématique et donc relèvent des mêmes catégories que le monde scientifique et technique. »

La chose qui parle et agit à travers les chercheurs et les philosophes postmodernes, c’est le réductionnisme et le relativisme. L’individu est réductible à l’information qu’échangent ses cellules avec son environnement, sa subjectivité à des états adaptatifs et des appartenances variables, l’humanité à un agrégat d’entités éparses, porteuses de « micro-récits » (Lyotard). Tout est affaire d’agencement des « briques de base », comme pour les technologies convergentes : le nanomonde posthumain matérialise la pensée postmoderne.

Les épigones 3.0 de la French Theory peuvent mettre à jour les logiciels de la pensée « critique », à grand renfort de multitudes en lutte contre « l’Empire » multipolaire, de « nouveau corps » construit pour affronter le capitalisme, ou d’une cyber-démocratie horizontale, interactive, renouvelable et postcarbone à la Jeremy Rifkin, ils n’en sont pas moins, à leur tour, des activistes de la cybernétique.

Voyez comment s’allient inhumains et déconstructeurs. Au colloque transhumaniste de Paris en 2014, une jeune sociologue, Sylvie Allouche, présente ses recherches sur « les enjeux socio-politiques de l’anthropotechnique à travers la science-fiction ». Elle recommande à ses hôtes le travail sur les imaginaires pour séduire les esprits :

« La science-fiction est un bon outil à condition de choisir les bons auteurs. »

L’étude du Meilleur des mondes et de 1984 à l’école est une catastrophe, déplore-elle, en raison d’une mauvaise lecture : nous projetons sur les habitants du Meilleur des mondes une pitié inappropriée. Adaptés à leur monde, ceux-ci sont en fait très heureux. « Notre jugement sur ce qui est bon et digne est paternaliste et colonialiste » : telle est la leçon déconstruite. Qui suis-je pour juger du bonheur de l’autre ? S’il est adapté à sa condition de cyborg, d’Epsilon ou d’augmenté du bulbe, qu’ai-je à dire ? Dans le monde relativiste des entités fluctuantes et autoconstruites, nul ne peut se projeter en l’autre. Chacun son problème. L’universel enfin aboli, une victoire pour les postmodernes.

Sylvie Allouche avoue cependant une séquelle humaniste : elle est choquée par l’excision. Comment une Occidentale ose-t-elle juger de ce qui est bon et digne pour les Africaines ? Encore un effort pour déconstruire ce colonialisme nauséabond.

« Vraiment, je suis joliment content d’être un Alpha, parce que nous sommes bien supérieurs aux Béta et aux Gamma. »

L’hybridation comme refus de l’Autre

L’individu dissout ouvre la voie à toutes les hybridations. Le double étymon du mot « hybride » nous renseigne. Le latin ibrida désigne le rejeton du sanglier et de la truie, c’est-à-dire un organisme issu du croisement de deux variétés, espèces ou genres différents. Le grec hybris (démesure) ajoute la dimension violente associée à la transgression de limites. Celle-ci est, en fait, la véritable quête des déconstructeurs et des transhumanistes. La créature postmoderne ne connaît de limites ni à son enveloppe corporelle ni à ses désirs de toute-puissance, qu’aucune réalité ne vient entraver — puisque le réel n’existe pas.

« L’intériorité et la profondeur de ce qui est, du réel, sont donc des présuppositions issues d’un mythe Toute limite (ou ce qui se présente comme telle) est une imposture, une approximation grossière, l’expression d’un code ou d’une loi ou une captation imaginaire […] Il n’y a pas de bord qui termine mon corps […] et où commence ce qui ne serait plus moi, »

assure le deleuzien Dominique Quessada, puisque

« la science, en analysant puis synthétisant des séquences de réel de plus en plus large, [crée] par là même un continuum intime entre tous les éléments de l’Être. »

Conforme au projet, cybernétique, cette abolition de la distinction vivant/non vivant et du réel n’est en rien la déconstruction d’un mythe, mais le résultat de la convergence technologique qui hybride corps et silicium, monde social et technotope. On voit que la philosophie postmoderne est d’abord la légitimation d’un fait accompli et un renversement : ce n’est pas que nous détruisons le monde, c’est que vous aviez rêvé ce monde ; ce n’est pas que nous détruisons l’humain, c’est que l’humain n’existe pas.

L’inséparation, comme pour bien des postmodernes, est l’horizon défendu par l’anthropologue et philosophe Bruno Latour, lui aussi militant de l’abolition des limites. Inséparation entre humains et non-humains, entre homme et nature, entre homme et objets technologiques : pour Latour, l’interconnexion règne et justifie aussi bien la fabrication de « monstres » technologiques qu’il nous faut apprendre à aimer, que la négation de la nature comme réel donné, distinct du monde des hommes et digne d’être défendu comme tel. La cible de Latour, ce sont les objecteurs de croissance et les critiques des technologies ; il a d’ailleurs rejoint, comme senior fellow, le Breakthrough Institute, institut américain promoteur d’un « éco-modernisme » qui

« fait siennes les technologies avancées, y compris celles qui sont taboues comme l’énergie nucléaire et les organismes génétiquement modifiés, comme nécessaires pour réduire l’empreinte écologique du genre humain. »

En somme, le projet de planète-machine des inhumains, dans sa version « techno-gaïenne ».

Rien de surprenant. Latour est, aux côtés de Michel Gallon et d’autres sociologues de l’innovation, un théoricien de l’acceptabilité des technosciences.

Quant à nous, il fustige notre « scientisme hallucinant hors du politique », ce qui laisse perplexe quant à sa méthode sociologique, mais aucun doute sur sa posture technocratique. Un temps rattaché à l’École des mines, aujourd’hui à Sciences-Po, Latour diffuse dans les lieux de formation de la classe dirigeante l’idéologie postmoderne de l’hybridation.

C’est ainsi que, de cénacles universitaires en revues de la gauche extrémiste, se diffuse l’urgence de supprimer les distinctions homme/femme, nature/artifice, biologique/social, public/privé, humain/non-humain, intérieur/ extérieur. Des « binarités » accusées, tel le diable (du latin diabolos, qui désunit) de scinder le réel en catégories arbitraires et oppressives qu’il convient de déconstruire pour laisser place à des continuums et à l’indistinction. En fait de catégories oppressives, ces binarités expriment d’abord l’altérité, la possibilité de la rencontre et de la contradiction — de la dialectique si l’on préfère. Elles enseignent que jamais rien n’est univoque, et que pour sentir en soi du masculin et du féminin, il faut bien que les deux se distinguent. Pour passer d’un côté à l’autre, encore faut-il une frontière à traverser. Entrouvrir n’est excitant — et possible — que si ouverture et fermeture se répondent. Pour se sentir humain, être de nature et de culture (animal politique), il faut que les deux existent. Ces dualités permettent la tension créatrice entre des oppositions — des flux électriques entre pôles positif et négatif — donc de l’histoire, à l’inverse d’un monde indifférencié où changer de place ne change rien. Elles rappellent à ceux qui y sont encore sensibles le rythme du monde vivant. Temps forts, temps faibles ; temps yang temps yin ; un équinoxe, un solstice ; un jour, une nuit ; flux et reflux ; inspiration, expiration — le mouvement, la vie. Même les aspirants posthumains distinguent un vivant d’un mort. Et il paraît qu’au moment de choisir un partenaire, nombre de déconstructionnistes savent reconnaître un homme et une femme (mais il y a des surprises). Ajoutons un détail : il faut, pour faire un rejeton hybride, partir de deux variétés distinctes, donc délimitées.

La nature existe ; les limites existent. Si elles étaient une construction, comme le prétendent les postmodernes, leur effacement en serait une autre, tout aussi discutable. Cet effacement est pour nous la négation de l’Autre. Il rend le monde aussi inintelligible qu’inintéressant, en détruisant l’intériorité, la différence et la dialectique. En le peuplant d’une multitude d’entités mouvantes, que l’absence de traits saillants rend uniformes. Qui plus est, en atomisant le corps social, la société hybride détruit le champ politique, sans pour autant supprimer la binarité du rapport de forces entre le pouvoir et les sans-pouvoir. Être tout à la fois, c’est-à-dire rien, afin que nul ne se croie supérieur ou différent, tandis que prospèrent les maîtres et possesseurs des moyens — de la machine. La lutte pour l’émancipation sociale mute en revendication identitaire individuelle, et en aliénation à la technologie.

En témoigne la figure pseudo-subversive du cyborg — l’hybride optimal — propulsée par le Cyborg Manifesto de la cyber-féministe américaine Donna Haraway. Ce texte publié en 1985, et dont Bruno Latour salua avec chaleur la parution française en 2007, est une exécution sommaire du « moi occidental » (c’est-à-dire blanc, raciste, hétéronormé, mâle — bref, dominant) et du vieil humanisme infestant un féminisme pas assez déconstruit. Haraway choisit le devenir-cyborg pour éliminer la différence sexuelle. Le cyborg est le « moi par excellence, enfin dégagé de toute dépendance, un homme de l’espace », c’est-à-dire

« une sorte de moi postmoderne individuel et collectif désassemblé, réassemblé. Le moi que les féministes doivent coder. »

Supprimer toute dépendance (sauf la dépendance technologique), c’est sortir de l’humanité, espèce interdépendante, pour se livrer à l’entièreté d’une volonté vide, sans attache, « de l’espace ». Ce programme nous est connu : c’est celui des transhumanistes. On l’entend résonner dans ces mots du philosophe derrido-deleuzien Jean-Clet Martin :

« Difficile du coup de dire « ce qu’est un homme », où passe la frontière avec l’inhumain puisque notre réalité n’est ni biologique ni zoologique, redevable d’aucun programme supposé naturel. […] Alors, entre le corps vivant et la machine prothétique, la différence s’estompe et des alliances inédites pourront peupler les univers de la chair comme du métal. »

Éradiquer les binarismes pour s’en remettre au code informatique binaire (0/1), telle n’est pas la moindre contradiction des postmodernes.

La nature, voilà l’ennemie

S’il restait des doutes quant à la convergence du transhumanisme avec le postféminisme, le postanarchisme et les « luttes contre toutes les formes de domination » enfantées par la déconstruction, ils ont été dissipés par les débats sur la reproduction artificielle de l’humain (procréation médicalement assistée, gestation pour autrui). On découvre à cette occasion que « la nature n’existe pas », qu’elle est « fasciste » (Clémentine Autain) et que la reproduction sexuée est un mode de domination construit par les « hétéronormés ». Dans Libération, l’écrivain Erik Rémès se félicite :

« La reproduction n’est plus le monopole des hétéros. Et tant mieux. La raison d’être des hétéros — assurer la survie de l’espèce — constituait jusqu’ici leur atout biologique. »

Dans le même journal, où elle tient chronique, la philosophe postmoderne queer Beatriz/Paul Preciado nous instruit.

« En termes biologiques, affirmer que l’agencement sexuel d’un homme et d’une femme est nécessaire pour déclencher un processus de reproduction sexuelle est aussi peu scientifique que l’ont été autrefois les affirmations selon lesquelles la reproduction ne pouvait avoir lieu qu’entre deux sujets partageant la même religion, la même couleur de peau ou le même statut social […]. Homosexuels, transsexuels, et corps considérés comme « handicapés », nous avons été politiquement stérilisés ou bien nous avons été forcés de nous reproduire avec des techniques hétérosexuelles. »

Voilà sans doute pourquoi Le Monde (29 juillet 2017] qualifie Preciado de « Galilée de la sexualité ». À notre connaissance, mais nous ne sommes pas Galilée, la seule façon pour des homosexuels de se libérer des « techniques hétérosexuelles » de reproduction, c’est le clonage.

Soutien enthousiaste des anthropophobes. La négation de la naissance réunit inhumains et postmodernes. Le « progressiste » américain James Hughes :

« Les homosexuels, les lesbiennes et les bisexuels sont aussi des alliés naturels (sic) du transhumanisme démocratique […]. Alors que la fécondation in vitro permet aux lesbiennes d’avoir des enfants sans avoir de rapports sexuels avec un homme, le clonage leur permettrait d’avoir un enfant apparenté à seulement un parent [Le militant des droits homosexuels Randy Wicker] a vu que le droit de cloner était une question fondamentale […] parce que « le clonage rend le monopole historique de l’hétérosexualité sur la reproduction obsolète ». »

Notez l’épithète « historique », typique de la déconstruction.

Reste un ultime monopole à déconstruire, rappellent les féministes « mutantes » :

« Les femmes ne feront rien dans la vie tant qu’elles auront un utérus […]. La marche vers l’égalisation des sexes est un phénomène récent, ouvert par la dé-physication des modes de production rentables et efficaces. Cependant, tant que la femme continuera à porter dans son corps la reproduction humaine, les termes seront en décalage. Les Mutantes entendent donc par la désutérinisation de la femme, rendre possible le rattrapage. »

Si vous croyez que ces discours se limitent au bocal des « mutants », détrompez-vous. La philosophe Peggy Sastre, coauteur de cette diatribe, s’exprime aujourd’hui sous son nom dans la presse magazine pour promouvoir l’ectogenèse :

« Les femmes ne pourront pas connaître de véritable autonomie tant qu’elles n’auront pas la possibilité de s’en débarrasser [NdA : « de la grossesse et de l’élevage des enfants »], »

dit-elle à Causeur, dans un dossier sur le transhumanisme. La même participe au site des scientistes de l’Association française pour l’information scientifique (Afis), qui défend les intérêts de la techno-industrie.

Nous entendons cette même revendication dans la bouche de « féministes » libertaires ou assimilées, qui mangent bio et revendiquent le droit d’avoir des enfants sans supporter les contraintes de la grossesse. Elles rejoignent ainsi les inhumains dans leur rejet de l’utérus, cet « endroit obscur et dangereux ». Mais pourquoi tiennent-elles tant à avoir des bébés de chair et d’os, alors qu’elles pourraient commander un bébé-robot sur Amazon ? Est-ce plus authentique ? Plus chic ? Plus naturel ? Plus traditionnel ? Que feront-elles quand le bébé fera pipi, caca et vomira son petit pot ? Compatissons.

Contre ces phobiques du vivant sexué, nous soutenons avec les humanistes du Feminist International Network of Resistance to Reproductive and Genetic Engineering que

« le génie génétique et reproductif est le produit de développements scientifiques qui considèrent le monde comme une machine. De même qu’une machine peut être démontée en composants, analysés et remontés, les êtres vivants sont considérés comme faits de composants qui peuvent être isolés. [.. .] Nous appelons les femmes et les hommes à s’unir contre les technologies déshumanisantes et nous exprimons notre solidarité avec tous ceux qui cherchent à préserver la diversité de la vie sur notre planète, l’intégrité et la dignité de toutes les femmes. »

Voilà des féministes conséquentes dans leur lutte pour l’émancipation.

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  1. Je me doute bien que vous ne pouvez pas (encore adhérer aux sous-entendus) non formalisé de ce pseudo qui claquera sans doute aux oreilles de beaucoup comme une insulte, mais je m’abreuve de vos revendications légitimes et vraies pour fonder une problématique de combat idéologique qui emportera nos ennemis communs, si éloignés sommes-nous en apparence les uns des autres, ici.

    L’enjeu est bien la préservation de l’Humanité. Cette Humanité respectueuse de ses semblables et de la Nature. Les autres peuvent bien crever. C’est le destin de tous les Untermenschen et de la masse indistincte de la populace servile et dégénérée qui les soutient.

    1. Ne pas se tromper d’ennemi.
    2. Une fois l’ennemi clairement défini, ne faire montre d’aucune sorte de pitié. Absolument.

    1. Je suis tout à fait d’accord avec ce commentaire ! Pentti Linkola offre des pistes de réflexion on ne peut plus pertinentes, même si cet écologiste radical pousse les gens dans leurs derniers retranchements. Ce n’est pas tout le monde qui peut comprendre ce qu’il écrit.

  2. Merci pour ce paratage,
    Tout à fait d’accord, cette pensée que la Terre-Nature est une sorte d’entité à surpasser et à abattre s’est largement propagée. Plus ou moins consciemment certains pensent que la condition terrestre est méprisante, honteuse et nombreux sont ceux qui attendent et espèrent bénéficier des avancées de la science, de l’évolution technologique, des économies vertes… et restent sagement dans le sillage des requins… il y a tellement de raisons d’agir… https://www.youtube.com/watch?v=t0UTKZk1Etw