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Les Premiers Agriculteurs (par Helga Vierich)
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Traduc­tion d’un article écrit par Helga Vierich, une anthro­po­logue cana­dienne, publié le 24 septembre 2017 sur son site.


Le déve­lop­pe­ment de la domes­ti­ca­tion des plantes et des animaux s’est déroulé plutôt comme la disper­sion aléa­toire des chevro­tines d’une cartouche de fusil de chasse que comme le lance­ment ciblé d’un missile.

C’est pourquoi l’avè­ne­ment de cette domes­ti­ca­tion n’est le résul­tat ni d’une obser­va­tion pers­pi­cace, ni d’une brillante inven­tion. Tous les chas­seurs-cueilleurs savent perti­nem­ment que les graines et les tuber­cules pous­se­ront si vous les plan­tez en terre.

Il y a un inté­rêt majeur à distin­guer un système appa­renté au four­ra­geage procu­rant un béné­fice immé­diat et un autre dont le béné­fice sera différé. Cette distinc­tion est toute­fois graduelle et non une franche oppo­si­tion binaire. Un surplus alimen­taire dépas­sant les seuls besoins quoti­diens est fréquem­ment ramené au camp par les four­ra­geurs du Kala­hari. C’est géné­ra­le­ment parce qu’ils cueillent et ramassent – déli­bé­ré­ment – suffi­sam­ment de nour­ri­ture pour deux jours. Au matin du troi­sième jour, tout ce qui n’a pas été consommé ainsi que les bulbes et racines alté­rés les rendant impropres à la consom­ma­tion directe sont enter­rés derrière les huttes. Les femmes plai­santent à ce sujet en le quali­fiant d’ « agri­cul­ture » – et effec­ti­ve­ment, lors de périples pour la cueillette, elles feront un détour par les sites de leurs anciens campe­ments pour récol­ter ces plan­ta­tions de racines goûteuses mises ainsi en culture.

Si de la nour­ri­ture moins péris­sable se trou­vait en excé­dent elle était alors stockée. J’ai vu des gens entre­po­ser des quan­ti­tés de noix sauvages après une récolte parti­cu­liè­re­ment géné­reuse et ils stockaient égale­ment de la viande séchée.

Ironique­ment la séden­ta­rité et des systèmes dans lesquels les retours sur inves­tis­se­ments sont parti­cu­liè­re­ment longs furent une adap­ta­tion humaine à des condi­tions écolo­giques qui étaient carac­té­ri­sées par des apports massifs de nour­ri­ture dense en éner­gie (saumons remon­tant les cours d’eau pour aller frayer, céréales sauvages mûris­sant toutes en même temps une fois dans l’an­née, migra­tions saison­nières massives cana­li­sées le long de parcours défi­nis restreints, etc.) suivis par une saison sèche ou froide syno­nyme de pénu­rie alimen­taire.

Le problème commun ? Le fran­chis­se­ment de points de bascu­le­ment déclen­chant des flux trophiques néga­tifs dans l’éco­sys­tème envi­ron­nant ! Des espèces sauvages locales s’adaptent à une intense acti­vité humaine de récolte en deve­nant plus amères ou plus diffi­ciles à cueillir, pour ce qui est des plantes, ou se font plus rares, plus dange­reuses[1], voire dispa­raissent.

Les chas­seurs-cueilleurs peuvent l’évi­ter en restant nomades. Mais même séden­ta­ri­sés, tant qu’ils ne se retrouvent pas à court de solu­tions pour disper­ser leur excé­dent de popu­la­tion vers de nouvelles implan­ta­tions, ils peuvent concen­trer en prio­rité leur atten­tion sur des ressources qui sont mobiles, comme les migra­tions saison­nières des pois­sons en période de frai, ou des trou­peaux emprun­tant des itiné­raires migra­toires iden­ti­fiés, repous­sant ainsi de plusieurs milliers d’an­nées les problèmes.

Confron­tés à des ressources alimen­taires décrois­santes une fois le point de bascu­le­ment fran­chi, les humains réso­lurent ce problème en accrois­sant leur contrôle sur l’éco­sys­tème. Ils le firent de deux manières : soit en y intro­dui­sant des semences de varié­tés moins amères pour les culti­ver, soit en réen­se­mençant – inten­tion­nel­le­ment – les céréales qui étaient deve­nues trop diffi­ciles à récol­ter.

Rappe­lez-vous qu’un chan­ge­ment géné­tique s’était opéré condui­sant à des grains ne se sépa­rant plus aussi faci­le­ment du rachis tel que c’était le cas aupa­ra­vant, simple­ment par la manière dont les chas­seurs-cueilleurs récol­taient les céréales sauvages, en entre­choquant les épis faisant ainsi tomber les grains mûrs direc­te­ment dans un réci­pient. D’ailleurs la dépen­dance envers de telles céréales en tant qu’ins­tau­ra­tion de flux trophiques néga­tifs serait une première réponse évidente condui­sant à l’aban­don d’al­ter­na­tives plus aisées. La plupart des femmes San que je connais­sais consi­dé­raient la récolte de céréales sauvages comme une acti­vité plutôt déses­pé­rée, ardue et minu­tieuse, qui ne se justi­fiait que lors d’an­nées parti­cu­liè­re­ment mauvaises. Ainsi, la dépen­dance aux céréales sauvages condui­sit à une sélec­tion accrue – bien qu’in­cons­ciente – des rachis résis­tant à la brisure dans la mesure où c’était ceux-là mêmes qui restaient après le passage des cueilleurs. Fina­le­ment, cela condui­sit égale­ment à une germi­na­tion natu­relle défi­ciente puisque beau­coup de ces graines sauvages restaient obsti­né­ment atta­chées au rachis et n’at­tei­gnaient ainsi jamais le sol. Alors qu’à l’ori­gine on avait des plan­ta­tions typiques d’her­ba­cées sauvages à matu­ra­tion annuelle se réen­se­mençant elles-mêmes dans la mesure où les grains une fois mûrs s’épar­pillaient alen­tour en se déta­chant faci­le­ment du rachis à la moindre pertur­ba­tion. Entrèrent en jeu des groupes de cueilleurs mettant à profit cette faculté en bros­sant déli­ca­te­ment les épis pour en faire tomber les graines dans leur panier en passant d’un rang à l’autre. Que restait-il donc après leur passage ? Les rares graines plus ferme­ment cram­pon­nées aux tiges. Au fil des géné­ra­tions les cueilleurs consta­tèrent que de moins en moins de graines tombaient dans leur panier. Fina­le­ment ils se seraient rendus compte que le seul moyen de déta­cher les grains mûrs du rachis était de les frot­ter ou de les battre méca­nique­ment. Couper la tête de la plante et la trans­por­ter vers un endroit dédié au battage était la meilleure solu­tion. Évidem­ment, ceci impliqua de déve­lop­per de nouvelles tech­no­lo­gies comme les faucilles et les fléaux. Mettre les épis en gerbes, comme on le voit sur cette pein­ture de Brue­gel l’An­cien réali­sée à la fin du 16ème siècle, repro­duite ici, implique un travail supplé­men­taire consé­quent, de même que toute la procé­dure de prépa­ra­tion permet­tant ensuite le stockage des graines. Si vous fauchez des champs entiers de céréales sauvages vous lais­sez très peu de semences derrière vous permet­tant aux plantes de se régé­né­rer l’an­née suivante. Vous avez rompu le cycle natu­rel de repro­duc­tion de la plante. A ce stade les chas­seurs-cueilleurs affai­rés à leur tâche ne manque­ront pas de remarquer une dimi­nu­tion de la densité des rangs de ces céréales d’une année sur l’autre. Et d’autres plantes, tels que les pissen­lits, l’herbe à cochon et les char­dons, dont le proces­sus natu­rel de réen­se­men­ce­ment n’aura quant à lui subi aucune alté­ra­tion, commen­ce­ront alors à les supplan­ter. C’est alors avec logique que le chas­seur-cueilleur, de retour à son campe­ment, se diri­gera vers sa réserve de graines, en remplira quelques sacs et ira en semer des poignées à la volée partout où les rangs de la céréale convoi­tée qui avait l’ha­bi­tude d’y pous­ser se seront éclair­cis. Ainsi, le besoin de réen­se­men­cer de manière déli­bé­rée – le bascu­le­ment vers l’« agri­cul­ture » – est survenu afin de résoudre un problème (et de résoudre de nouveaux risques). Et c’est arrivé de nombreuses fois aux nombreux endroits où la séden­ta­rité a été permise par des récoltes de céréales sauvages au départ suffi­sam­ment géné­reuses pour que le surplus permette d’en consti­tuer des stocks.

Ce ne sont pas les humains qui sont plus compliqués, c’est leur inter­ac­tion au sein de systèmes écolo­giques qui le sont dès lors que les écono­mies humaines commencent à dépendre du contrôle de la repro­duc­tion des plantes et des animaux. A partir de là, bien plus de travail et d’in­tense surveillance qu’au­pa­ra­vant doivent être assi­gnés au soin prodi­gué à certaines espèces. Des équipes de travail plus impor­tantes doivent être orga­ni­sées ; des adoles­cents et même des enfants plus jeunes sont mis à contri­bu­tion. Ce qui influe égale­ment sur la manière dont les popu­la­tions gèrent ce qui reste d’es­paces « natu­rels » dans leur écosys­tème. Tandis que ces popu­la­tions deve­naient plus séden­taires, la surex­ploi­ta­tion de ce qui restait des biens « commu­naux » devint un problème. Plutôt que de lais­ser s’ins­tau­rer une compé­ti­tion achar­née pour faire main basse sur les arbres des forêts locales et de lais­ser la surex­ploi­ta­tion conduire à l’ex­tinc­tion des espèces sauvages, de nombreuses commu­nau­tés déve­lop­pèrent des systèmes de gestion préser­vant les commu­naux[2].

Consi­dé­rons main­te­nant les modèles anté­rieurs élabo­rés pour expliquer l’émer­gence de la civi­li­sa­tion. Certains ont polé­miqué pendant des années avec des thèses à propos de l’as­cen­sion et de la chute des civi­li­sa­tions. Prenez par exemple la théo­rie géné­rale de la guerre, élabo­rée par Turchin, qui favo­ri­se­rait le déve­lop­pe­ment d’élites et l’émer­gence d’une auto­rité centra­li­sée, ou encore la théo­rie des cycles sécu­laires qui voudrait que les diffé­rentes civi­li­sa­tions ont un cycle d’exis­tence prévi­sible et auraient tendance à finir par s’ef­fon­drer. Mais comment cela a-t-il donc commencé ?

Je trouve oppor­tun que certains théo­ri­ciens (Joseph Tain­ter et William Cotton) aient au moins inté­gré le concept de soute­na­bi­lité. Cepen­dant, pour obte­nir un modèle plus perti­nent, il aurait fallu accen­tuer la contri­bu­tion des rétro­ac­tions écolo­giques. Le rôle de la dégra­da­tion envi­ron­ne­men­tale et des flux trophiques néga­tifs n’a jusqu’à présent pas été suffi­sam­ment inté­gré à nos modèles d’évo­lu­tion sociale et de diver­si­fi­ca­tion écono­mique.

Nous avons été bien trop préoc­cu­pés par l’idée que le déve­lop­pe­ment de la civi­li­sa­tion était une forme d’évo­lu­tion posi­tive, alors qu’une analyse écolo­gique révèle que ce déve­lop­pe­ment inter­vient surtout pour tenter déses­pé­ré­ment de préser­ver les inves­tis­se­ments anté­rieurs. Il me semble que ceux d’entre nous qui sont piégés dans des écono­mies indus­trielles – quelle que soit leur teinte poli­tique, du commu­nisme au capi­ta­lisme – doivent à présent réap­prendre une ancienne vérité : il n’y a pas d’hon­neur à nuire aux autres. La Règle d’Or, en fin de compte, concerne l’éthique poli­tique et non la mora­lité indi­vi­duelle.

J’ai vécu pour un temps dans plusieurs systèmes écono­miques qui sont bien plus anciens et soute­nables que le système indus­triel mondia­lisé actuel. Tandis que je gran­dis­sais je n’ai jamais vrai­ment beau­coup réflé­chi au concept d’hon­neur ; c’était pour­tant la clé pour comprendre plei­ne­ment la vision du monde des chas­seurs-cueilleurs avec lesquels j’ai vécu en Afrique du sud dans le Kala­hari ainsi qu’a­vec les peuples sahé­liens d’Afrique de l’ouest pratiquant une écono­mie pasto­rale et horti­cole de subsis­tance. Dans ces systèmes, l’hon­neur indi­vi­duel avait des consé­quences directes sur le pres­tige et l’in­fluence de ceux qui avaient démon­tré leur courage, leur compas­sion, leur sens de la justice et leur géné­ro­sité.

Dans de tels systèmes, les gens honorent la terre, ils honorent les êtres vivants, qu’ils soient ou non dans leur entou­rage immé­diat mais dont ils savent que leur propre futur dépend, et leur plus grand bonheur est de se retrou­ver en compa­gnie de personnes de confiance. Pas dans les posses­sions ni dans l’exer­cice du pouvoir au détri­ment des autres, ou par l’ac­qui­si­tion d’une pros­pé­rité symbo­lique (l’argent) basée sur la destruc­tion de la véri­table pros­pé­rité (nour­ri­ture, abri, commu­nauté, écosys­tèmes vivants…).

Les personnes les plus impor­tantes dans ces commu­nau­tés n’étaient pas pros­pères autre­ment que dans la confiance que leur accor­daient les autres membres. Ils étaient les faiseurs de paix, les diseurs de vérité, et les modèles de mora­lité dont les jeunes s’ins­pi­raient. Les « Big Men » (grands hommes) et les chefs exerçaient beau­coup moins leur pouvoir sur les autres qu’ils n’en­ga­geaient leur respon­sa­bi­lité en leur faveur[3].

Lais­sez-moi vous four­nir ici un exemple de ce que je veux dire : j’in­ter­vie­wais alors des ménages dans un village afri­cain du Burkina Faso à propos de la quan­tité de grain qu’ils devaient stocker après la récolte. Tous avaient cultivé plus qu’ils n’en avaient besoin afin de contri­buer aux stocks gérés par le chef de village. Allant alors l’in­ter­ro­ger à son tour il me montra fière­ment les greniers les uns après les autres.

Il m’af­firma qu’il y avait là suffi­sam­ment de grain en réserve pour nour­rir le village entier pendant sept années de séche­resse si néces­saire.

Ce fut pour moi une révé­la­tion. Je l’avais perçu comme un homme puis­sant et cupide abusant de son statut poli­tique pour s’en­ri­chir person­nel­le­ment. Soudain, je le vis comme l’homme qu’il était vrai­ment – une personne intran­si­geante avec l’éthique, métho­dique et assi­due s’ef­forçant de respec­ter au mieux l’écra­sante respon­sa­bi­lité dont on l’avait investi. Il devait conti­nuel­le­ment véri­fier ces greniers à la recherche d’éven­tuels dommages causés par la pour­ri­ture et la vermine ainsi qu’é­va­luer tous les prélè­ve­ments effec­tués sur ce fond commun.

Je décou­vris ensuite son foyer, le plus grand du village, et consta­tai que si ses dimen­sions étaient aussi impor­tantes c’est parce qu’il y avait hébergé des personnes qui étaient handi­ca­pées, malades ou vulné­rables du fait de leur âge ou de par une quel­conque infor­tune. C’était aux réserves du chef que ces gens devaient leur filet de sécu­rité. Cela pour­rait-il expliquer les origines, profon­dé­ment ancrées dans la nature humaine, de ces compor­te­ments qui assi­milent des impé­ra­tifs « moraux » de courage, de loyauté, de compas­sion, de justice et de géné­ro­sité avec des impé­ra­tifs de résis­tance au fascisme, aux inéga­li­tés, au racisme et à la guerre ?

Quand vous voyez des théo­ries situant l’évo­lu­tion de l’hu­ma­nité dans un contexte de compé­ti­tion impi­toyable et de conflits entre groupes, un contexte de hiérar­chies internes stres­santes et agres­sives, et un contexte de moti­va­tions indi­vi­dua­listes basé sur l’in­té­rêt person­nel et le « triba­lisme », vous pouvez alors être sûr que de telles théo­ries ont pour voca­tion de RATIONNALISER le fascisme, les inéga­li­tés, le racisme et la guerre. De telles théo­ries présentent les inéga­li­tés et les violences poli­tiques comme étant le résul­tat d’une nature humaine INNéE[4]. Toute­fois, qu’en est-il à présent si on nomme « poli­tique » quelque chose d’autre que l’in­té­rêt person­nel, à savoir une propriété émer­geant des origines ? On pour­rait peut-être même trou­ver un contexte évolu­tion­niste qui explique­rait notre aver­sion natu­relle envers l’injus­tice et l’ar­ro­gance ?

Patrick Clar­kin écrit :

[…] Stéphane Sloane et ses collègues (2012) décou­vrirent que des enfants ne dépas­sant pour­tant pas l’âge de 19 à 21 mois s’at­tendent à ce que des récom­penses soient distri­buées équi­ta­ble­ment entre deux indi­vi­dus. Ils notèrent que c’était conforme avec de récents postu­lats voulant qu’un certain nombre de normes sociales et morales – déve­lop­pées pour faci­li­ter des inter­ac­tions posi­tives et la coopé­ra­tion entre groupes sociaux – sont innées et univer­selles bien qu’é­la­bo­rées de diverses manières selon les cultures. Ce sont en d’autres termes des sortes de briques pour construire de l’équité qui ont pu être instal­lées par la sélec­tion natu­relle afin de contri­buer à adou­cir certaines des tensions inhé­rentes à la vie en société. On peut aussi perce­voir des touches de ces briques de construc­tion chez d’autres espèces de primates.

Sarah Bros­nan et Frans de Waal ont entraîné un groupe de singes capu­cins à échan­ger un caillou faisant office de jeton contre une récom­pense, habi­tuel­le­ment une rondelle de concombre (Bros­nan et de Waal, 2003). Ils expé­ri­men­tèrent de ne donner déli­bé­ré­ment à certains singes que du raisin à la place (un met bien plus enviable) et parfois même sans contre­par­tie (sans caillou en échange). Les autres singes, témoins de ces récom­penses injus­ti­fiées accor­dées arbi­trai­re­ment à leurs congé­nères tandis qu’eux-mêmes ne se voyaient offrir que le concombre conven­tion­nel, refu­sèrent d’y parti­ci­per plus long­temps, ne mangèrent pas le concombre, et allèrent même jusqu’à le jeter à la tête des cher­cheurs[5] […].

En fait, la plupart des socié­tés humaines « complexes » (celles ayant une stra­ti­fi­ca­tion socio-écono­mique interne) semblent déve­lop­per une réponse au bascu­le­ment de flux trophiques posi­tifs vers des flux néga­tifs dans l’éco­no­mie de subsis­tance. Le déve­lop­pe­ment de leurs tech­no­lo­gies inter­vient pour compen­ser les pertes et les conflits résul­tant de ce bascu­le­ment. Il a bien fallu une raison pour justi­fier qu’un groupe parti­cu­lier se retrouve dominé par les inéga­li­tés, le racisme et la guerre. Par exemple, si ces socié­tés ont surpeu­plé leur terri­toire et vu en consé­quence se dété­rio­rer leurs condi­tions de vie et un accrois­se­ment de l’in­sé­cu­rité, certains de leurs membres peuvent alors décou­vrir qu’elles ont une possi­bi­lité de résoudre leurs problèmes en faisant usage de menaces et de violence, en allant voler la nour­ri­ture des autres, par exemple.

A plus grande échelle, certaines commu­nau­tés peuvent agir par le biais de bandes orga­ni­sées afin d’en­tre­prendre leur expan­sion préda­trice – que ce soit par la guerre (pour soumettre) ou plus radi­ca­le­ment par le géno­cide. Ce faisant, et en cas de succès, elles peuvent alors amélio­rer leurs propres condi­tions de vie et réduire le risque de famine. L’op­tion précé­dente (la colo­ni­sa­tion et l’as­sujet­tis­se­ment) est bien sûr une forme de racket procu­rant la sécu­rité : « On vous pren­dra ce dont on a besoin mais géné­ra­le­ment on vous lais­sera gérer vos affaires vous-mêmes tant que vous nous paie­rez régu­liè­re­ment », tandis que l’autre alter­na­tive pour procé­der à l’ex­pan­sion­nisme est préco­ni­sée par le Dieu d’Abra­ham : « On va tous vous tuer et vous jeter à la mer », laquelle est elle-même un substi­tut au : « On va d’abord s’oc­cu­per de vos affaires à votre place et on vous tuera ensuite. »

L’ori­gine de ces idées n’a rien de mysté­rieux. Elle plonge ses racines dans des systèmes cultu­rels ayant commencé à géné­rer des flux trophiques néga­tifs dans leur écosys­tème. En d’autres termes leurs membres se sont trop repro­duits, la surpo­pu­la­tion les condui­sant à abattre trop d’arbres, à culti­ver trop de terre, et à chas­ser trop d’ani­maux. Tandis que les espèces sauvages s’éteignent (flore et faune), que les nappes phréa­tiques se vident, que la ferti­lité des sols dimi­nue, et que l’éro­sion s’ag­grave, la seule alter­na­tive à une morta­lité crois­sante et à la menace d’un effon­dre­ment est d’or­ga­ni­ser la société comme une véri­table machine de guerre préda­trice, ce qui engendre géné­ra­le­ment l’avè­ne­ment d’une élite mili­ta­ri­sée sous une forme ou une autre. C’est habi­tuel­le­ment une caste qui élève ses enfants en les berçant de jeux comme les échecs, en les fami­lia­ri­sant avec la stra­té­gie des champs de bataille et le compor­te­ment de « leader­ship[6] ».

Les acadé­mies comme West Point ne sont pas récentes, pas plus que ne l’est le concept d’élites récom­pen­sées pour la plani­fi­ca­tion et l’exé­cu­tion de campagnes violentes à l’en­contre de quiconque mena­ce­rait le régime et pertur­be­rait l’éco­no­mie interne ou les routes commer­ciales, ces élites se défen­dant contre toute attaque exté­rieure fondée sur de semblables moti­va­tions.

Les vagues succes­sives de défo­res­ta­tion et l’ex­pan­sion­nisme préda­teur agres­sif sont les marqueurs visibles de la forma­tion des États au travers des vestiges archéo­lo­giques. Cette dernière, et le déli­cat proces­sus de paix qui s’en­suit pour fina­le­ment l’éta­blir entre de telles enti­tés, est fonda­men­ta­le­ment ce qui carac­té­rise l’his­toire du monde au cours des derniers milliers d’an­nées.

J’ai vécu parmi les chas­seurs-cueilleurs du Kala­hari et d’autres peuplades tribales mino­ri­taires d’Afrique de l’Ouest. Tous ces gens, évidem­ment, se retrouvent à présent inté­grés à une forme ou une autre de société « étatique » dans laquelle c’est l’élite clas­sique qui « gouverne ». Jusqu’à il y a envi­ron 500 ans le monde avait toujours des socié­tés « libres » tribales ou claniques qui vivaient comme des chas­seurs-cueilleurs, pratiquaient la culture sur brûlis, ou fonc­tion­naient sur une écono­mie pasto­rale, et qui ÉTAIENT soute­nables. Ces socié­tés géné­raient des flux trophiques posi­tifs. En fait, la présence humaine créé plus de diver­sité écosys­té­mique et de stabi­lité, et non pas moins. Ce qui ne veut pas dire qu’elles étaient toujours paci­fiques : le déclen­che­ment spora­dique de batailles rangées provoquées par des désac­cords sur divers sujets a sans doute toujours été la norme.

La guerre tribale a tendance à être – de manière presque jubi­la­toire – inti­me­ment liée à l’idéo­lo­gie des systèmes étatiques qui ratio­na­lisent tout à la fois la menace du « barbare sauvage » et la supé­rio­rité de ses habi­tants civi­li­sés. Des gens comme Lawrence Keeley (auteur de Les Guerres Préhis­to­riques) et Steven Pinker, qui a utilisé les statis­tiques de Keeley (lesquelles, souli­gnons-le en passant, confondent homi­cide et guerre orga­ni­sée) ont popu­la­risé ce récit conven­tion­nel[7]. Les gens adorent cette histoire tant qu’ils n’en grattent pas l’épais vernis pour fina­le­ment décou­vrir la réalité, à savoir que la civi­li­sa­tion est prin­ci­pa­le­ment une gigan­tesque escroque­rie sécu­ri­sante dont la fonc­tion est de tenir ses membres à l’abri tant qu’ils acceptent de se soumettre à l’au­to­rité de ses diri­geants.

Il faut du temps pour réali­ser que l’agri­cul­ture inten­sive et la sacro-sainte « crois­sance écono­mique » conti­nue ne sont rendues possibles que par la perpé­tua­tion de la destruc­tion des écosys­tèmes natu­rels : conti­nuer l’ur­ba­ni­sa­tion par ce biais garan­tit inéluc­ta­ble­ment la catas­trophe. A moins que de telles socié­tés soient capables de restau­rer des flux trophiques posi­tifs, leur effon­dre­ment est inévi­table. Comme le firent de nombreux empires au cours de l’his­toire, les nations euro­péennes ont pu, ces 500 dernières années et jusqu’à aujourd’­hui, repous­ser cette échéance grâce au colo­nia­lisme en s’ap­pro­priant progres­si­ve­ment l’éner­gie et les diverses ressources de ces socié­tés qui, elles, géné­raient toujours des flux trophiques posi­tifs.

La colo­ni­sa­tion de systèmes écolo­giques entiers, les faisant passer de flux trophiques posi­tifs à néga­tifs, est toujours en cours. Jusqu’à présent elle a vaincu toute résis­tance de la part des socié­tés aupa­ra­vant basées sur des écono­mies pasto­rales, horti­coles et de chas­seurs-cueilleurs, qui, au sein de leurs terri­toires désor­mais colo­ni­sés, contri­buaient à conser­ver la diver­sité écolo­gique et à main­te­nir une biomasse natu­relle impor­tante.

Helga Vierich

Traduc­tion : Fred Moreau


  1. Les acacias agissent de même pour se proté­ger de la surex­ploi­ta­tion par les girafes en produi­sant une enzyme toxique qu’ils ajoutent à leurs feuilles dont elles se nour­rissent. Les girafes, incom­mo­dées, s’en détournent alors. Plus éton­nant, ils signalent le danger à distance aux autres arbres de leur espèce parfois situés à plusieurs kilo­mètres de là. (Note du Traduc­teur, NdT)
  2. Garrett Hardin a entre­tenu pendant des années et entre­tient encore la polé­mique à propos de la préten­due « Tragé­die des Communs » ayant pour objet de tota­le­ment discré­di­ter la faculté qu’au­raient les commu­nau­tés à collec­ti­ve­ment gérer intel­li­gem­ment leurs ressources locales, et ce afin de promou­voir une écono­mie capi­ta­liste diri­gée par une élite mino­ri­taire. On trouve un dossier complet de plus de cent pages à ce sujet sur le blog : Et vous n’avez encore rien vu… Critique de la science et du scien­tisme ordi­naire à l’adresse suivante : http://snia­de­cki.word­press.com/. (NdT)
  3. Pour complé­ter cette notion de « chef » au service de la commu­nauté, contrai­re­ment à la notion occi­den­tale ethno­cen­trique qui voudrait systé­ma­tique­ment faire croire à l’in­verse quelle que soit la lati­tude, on se réfé­rera entre autres ouvrages à âge de pierre, âge d’abon­dance de Marshall Sahlins. (NdT)
  4. C’est ce qu’ont voulu démon­trer pléthore d’éco­no­mistes et de « philo­sophes » poli­tiques dès le 17ème siècle afin de faire coller la nature humaine (et même l’en­vi­ron­ne­ment) avec leur vision du monde toute person­nelle, et bien souvent mino­ri­taire, et leurs convic­tions reli­gieuses pour en quelque sorte mode­ler la société à leur image – ce en quoi ils ont fina­le­ment « admi­ra­ble­ment » bien réussi, tout comme ils ont réussi à convaincre les poli­tiques pour les rallier à leurs vues érigées en dogmes, notre système socio-écono­mique en étant direc­te­ment issu. L’iné­ga­li­ta­risme est même reven­diquée ouver­te­ment et de façon décom­plexée par les capi­ta­listes liber­ta­riens, qui n’ont rien à envier à Malthus de ce point de vue, en contra­dic­tion pour­tant flagrante avec les sciences cogni­tives et la psycho­lo­gie, la biolo­gie, l’an­thro­po­lo­gie, l’eth­no­lo­gie, les neuros­ciences et d’autres domaines encore qui démontrent tous que les humains sont bel et bien une espèce sociale – comme le loup, ce qui confirme à tous ceux qui s’y connaissent un tant soit peu en étho­lo­gie, ce qui à l’évi­dence n’était le cas ni de Pleaute ni de Hobbes, qu’ef­fec­ti­ve­ment « l’homme est un loup pour l’homme » – basant les rela­tions de ses membres sur l’en­traide et la coopé­ra­tion même si ces carac­té­ris­tiques inhé­rentes sont forte­ment mises à mal par le modèle socio-écono­mique domi­nant. (NdT)
  5. On a d’ailleurs pu voir cette expé­rience filmée dans un docu­men­taire diffusé sur la chaîne Arte en 2017, « Ce que ressentent les animaux », dispo­nible sur Youtube en suivant ce lien : https://youtu.be/B8E5xgOoBbM. Frans de Waal aborde ce senti­ment d’injus­tice éprouvé par certains animaux dans son livre L’âge de l’em­pa­thie. (NdT)
  6. Ce qu’on retrouve aussi dans l’éco­no­mie, d’ailleurs diri­gée par cette même élite, avec un discours simi­laire au point de s’y méprendre tant le voca­bu­laire utilisé et les états psycho­lo­giques sous-jacents – violence, domi­na­tion, ambi­tion, orgueil, etc. – sont communs : « Un capi­taine d’in­dus­trie mobi­lise ses troupes afin de partir à la conquête des marchés grâce à une stra­té­gie commer­ciale agres­sive. Il les motive en leur décla­rant : Réali­sez vos objec­tifs, car nous avons une guerre à gagner ! » Si vous rayez les mots indus­trie, marchés, et commer­ciale, c’est alors un véri­table plan de bataille présenté par un mili­taire qui se dessine. (NdT)
  7. Tout comme a été popu­la­risé le mythe du grand singe tueur dont nous descen­drions. Jacques Lecomte se pose en détrac­teur de ce mythe et de l’ou­vrage de Keeley, argu­ments à l’ap­pui, dans son livre La Bonté Humaine. (NdT)

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