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Les Premiers Agriculteurs (par Helga Vierich)
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Traduction d’un article écrit par Helga Vierich, une anthropologue canadienne, publié le 24 septembre 2017 sur son site.


Le développement de la domestication des plantes et des animaux s’est déroulé plutôt comme la dispersion aléatoire des chevrotines d’une cartouche de fusil de chasse que comme le lancement ciblé d’un missile.

C’est pourquoi l’avènement de cette domestication n’est le résultat ni d’une observation perspicace, ni d’une brillante invention. Tous les chasseurs-cueilleurs savent pertinemment que les graines et les tubercules pousseront si vous les plantez en terre.

Il y a un intérêt majeur à distinguer un système apparenté au fourrageage procurant un bénéfice immédiat et un autre dont le bénéfice sera différé. Cette distinction est toutefois graduelle et non une franche opposition binaire. Un surplus alimentaire dépassant les seuls besoins quotidiens est fréquemment ramené au camp par les fourrageurs du Kalahari. C’est généralement parce qu’ils cueillent et ramassent – délibérément – suffisamment de nourriture pour deux jours. Au matin du troisième jour, tout ce qui n’a pas été consommé ainsi que les bulbes et racines altérés les rendant impropres à la consommation directe sont enterrés derrière les huttes. Les femmes plaisantent à ce sujet en le qualifiant d’ « agriculture » – et effectivement, lors de périples pour la cueillette, elles feront un détour par les sites de leurs anciens campements pour récolter ces plantations de racines goûteuses mises ainsi en culture.

Si de la nourriture moins périssable se trouvait en excédent elle était alors stockée. J’ai vu des gens entreposer des quantités de noix sauvages après une récolte particulièrement généreuse et ils stockaient également de la viande séchée.

Ironiquement la sédentarité et des systèmes dans lesquels les retours sur investissements sont particulièrement longs furent une adaptation humaine à des conditions écologiques qui étaient caractérisées par des apports massifs de nourriture dense en énergie (saumons remontant les cours d’eau pour aller frayer, céréales sauvages mûrissant toutes en même temps une fois dans l’année, migrations saisonnières massives canalisées le long de parcours définis restreints, etc.) suivis par une saison sèche ou froide synonyme de pénurie alimentaire.

Le problème commun ? Le franchissement de points de basculement déclenchant des flux trophiques négatifs dans l’écosystème environnant ! Des espèces sauvages locales s’adaptent à une intense activité humaine de récolte en devenant plus amères ou plus difficiles à cueillir, pour ce qui est des plantes, ou se font plus rares, plus dangereuses[1], voire disparaissent.

Les chasseurs-cueilleurs peuvent l’éviter en restant nomades. Mais même sédentarisés, tant qu’ils ne se retrouvent pas à court de solutions pour disperser leur excédent de population vers de nouvelles implantations, ils peuvent concentrer en priorité leur attention sur des ressources qui sont mobiles, comme les migrations saisonnières des poissons en période de frai, ou des troupeaux empruntant des itinéraires migratoires identifiés, repoussant ainsi de plusieurs milliers d’années les problèmes.

Confrontés à des ressources alimentaires décroissantes une fois le point de basculement franchi, les humains résolurent ce problème en accroissant leur contrôle sur l’écosystème. Ils le firent de deux manières : soit en y introduisant des semences de variétés moins amères pour les cultiver, soit en réensemençant – intentionnellement – les céréales qui étaient devenues trop difficiles à récolter.

Rappelez-vous qu’un changement génétique s’était opéré conduisant à des grains ne se séparant plus aussi facilement du rachis tel que c’était le cas auparavant, simplement par la manière dont les chasseurs-cueilleurs récoltaient les céréales sauvages, en entrechoquant les épis faisant ainsi tomber les grains mûrs directement dans un récipient. D’ailleurs la dépendance envers de telles céréales en tant qu’instauration de flux trophiques négatifs serait une première réponse évidente conduisant à l’abandon d’alternatives plus aisées. La plupart des femmes San que je connaissais considéraient la récolte de céréales sauvages comme une activité plutôt désespérée, ardue et minutieuse, qui ne se justifiait que lors d’années particulièrement mauvaises. Ainsi, la dépendance aux céréales sauvages conduisit à une sélection accrue – bien qu’inconsciente – des rachis résistant à la brisure dans la mesure où c’était ceux-là mêmes qui restaient après le passage des cueilleurs. Finalement, cela conduisit également à une germination naturelle déficiente puisque beaucoup de ces graines sauvages restaient obstinément attachées au rachis et n’atteignaient ainsi jamais le sol. Alors qu’à l’origine on avait des plantations typiques d’herbacées sauvages à maturation annuelle se réensemençant elles-mêmes dans la mesure où les grains une fois mûrs s’éparpillaient alentour en se détachant facilement du rachis à la moindre perturbation. Entrèrent en jeu des groupes de cueilleurs mettant à profit cette faculté en brossant délicatement les épis pour en faire tomber les graines dans leur panier en passant d’un rang à l’autre. Que restait-il donc après leur passage ? Les rares graines plus fermement cramponnées aux tiges. Au fil des générations les cueilleurs constatèrent que de moins en moins de graines tombaient dans leur panier. Finalement ils se seraient rendus compte que le seul moyen de détacher les grains mûrs du rachis était de les frotter ou de les battre mécaniquement. Couper la tête de la plante et la transporter vers un endroit dédié au battage était la meilleure solution. Évidemment, ceci impliqua de développer de nouvelles technologies comme les faucilles et les fléaux. Mettre les épis en gerbes, comme on le voit sur cette peinture de Bruegel l’Ancien réalisée à la fin du 16ème siècle, reproduite ici, implique un travail supplémentaire conséquent, de même que toute la procédure de préparation permettant ensuite le stockage des graines. Si vous fauchez des champs entiers de céréales sauvages vous laissez très peu de semences derrière vous permettant aux plantes de se régénérer l’année suivante. Vous avez rompu le cycle naturel de reproduction de la plante. A ce stade les chasseurs-cueilleurs affairés à leur tâche ne manqueront pas de remarquer une diminution de la densité des rangs de ces céréales d’une année sur l’autre. Et d’autres plantes, tels que les pissenlits, l’herbe à cochon et les chardons, dont le processus naturel de réensemencement n’aura quant à lui subi aucune altération, commenceront alors à les supplanter. C’est alors avec logique que le chasseur-cueilleur, de retour à son campement, se dirigera vers sa réserve de graines, en remplira quelques sacs et ira en semer des poignées à la volée partout où les rangs de la céréale convoitée qui avait l’habitude d’y pousser se seront éclaircis. Ainsi, le besoin de réensemencer de manière délibérée – le basculement vers l’« agriculture » – est survenu afin de résoudre un problème (et de résoudre de nouveaux risques). Et c’est arrivé de nombreuses fois aux nombreux endroits où la sédentarité a été permise par des récoltes de céréales sauvages au départ suffisamment généreuses pour que le surplus permette d’en constituer des stocks.

Ce ne sont pas les humains qui sont plus compliqués, c’est leur interaction au sein de systèmes écologiques qui le sont dès lors que les économies humaines commencent à dépendre du contrôle de la reproduction des plantes et des animaux. A partir de là, bien plus de travail et d’intense surveillance qu’auparavant doivent être assignés au soin prodigué à certaines espèces. Des équipes de travail plus importantes doivent être organisées ; des adolescents et même des enfants plus jeunes sont mis à contribution. Ce qui influe également sur la manière dont les populations gèrent ce qui reste d’espaces « naturels » dans leur écosystème. Tandis que ces populations devenaient plus sédentaires, la surexploitation de ce qui restait des biens « communaux » devint un problème. Plutôt que de laisser s’instaurer une compétition acharnée pour faire main basse sur les arbres des forêts locales et de laisser la surexploitation conduire à l’extinction des espèces sauvages, de nombreuses communautés développèrent des systèmes de gestion préservant les communaux[2].

Considérons maintenant les modèles antérieurs élaborés pour expliquer l’émergence de la civilisation. Certains ont polémiqué pendant des années avec des thèses à propos de l’ascension et de la chute des civilisations. Prenez par exemple la théorie générale de la guerre, élaborée par Turchin, qui favoriserait le développement d’élites et l’émergence d’une autorité centralisée, ou encore la théorie des cycles séculaires qui voudrait que les différentes civilisations ont un cycle d’existence prévisible et auraient tendance à finir par s’effondrer. Mais comment cela a-t-il donc commencé ?

Je trouve opportun que certains théoriciens (Joseph Tainter et William Cotton) aient au moins intégré le concept de soutenabilité. Cependant, pour obtenir un modèle plus pertinent, il aurait fallu accentuer la contribution des rétroactions écologiques. Le rôle de la dégradation environnementale et des flux trophiques négatifs n’a jusqu’à présent pas été suffisamment intégré à nos modèles d’évolution sociale et de diversification économique.

Nous avons été bien trop préoccupés par l’idée que le développement de la civilisation était une forme d’évolution positive, alors qu’une analyse écologique révèle que ce développement intervient surtout pour tenter désespérément de préserver les investissements antérieurs. Il me semble que ceux d’entre nous qui sont piégés dans des économies industrielles – quelle que soit leur teinte politique, du communisme au capitalisme – doivent à présent réapprendre une ancienne vérité : il n’y a pas d’honneur à nuire aux autres. La Règle d’Or, en fin de compte, concerne l’éthique politique et non la moralité individuelle.

J’ai vécu pour un temps dans plusieurs systèmes économiques qui sont bien plus anciens et soutenables que le système industriel mondialisé actuel. Tandis que je grandissais je n’ai jamais vraiment beaucoup réfléchi au concept d’honneur ; c’était pourtant la clé pour comprendre pleinement la vision du monde des chasseurs-cueilleurs avec lesquels j’ai vécu en Afrique du sud dans le Kalahari ainsi qu’avec les peuples sahéliens d’Afrique de l’ouest pratiquant une économie pastorale et horticole de subsistance. Dans ces systèmes, l’honneur individuel avait des conséquences directes sur le prestige et l’influence de ceux qui avaient démontré leur courage, leur compassion, leur sens de la justice et leur générosité.

Dans de tels systèmes, les gens honorent la terre, ils honorent les êtres vivants, qu’ils soient ou non dans leur entourage immédiat mais dont ils savent que leur propre futur dépend, et leur plus grand bonheur est de se retrouver en compagnie de personnes de confiance. Pas dans les possessions ni dans l’exercice du pouvoir au détriment des autres, ou par l’acquisition d’une prospérité symbolique (l’argent) basée sur la destruction de la véritable prospérité (nourriture, abri, communauté, écosystèmes vivants…).

Les personnes les plus importantes dans ces communautés n’étaient pas prospères autrement que dans la confiance que leur accordaient les autres membres. Ils étaient les faiseurs de paix, les diseurs de vérité, et les modèles de moralité dont les jeunes s’inspiraient. Les « Big Men » (grands hommes) et les chefs exerçaient beaucoup moins leur pouvoir sur les autres qu’ils n’engageaient leur responsabilité en leur faveur[3].

Laissez-moi vous fournir ici un exemple de ce que je veux dire : j’interviewais alors des ménages dans un village africain du Burkina Faso à propos de la quantité de grain qu’ils devaient stocker après la récolte. Tous avaient cultivé plus qu’ils n’en avaient besoin afin de contribuer aux stocks gérés par le chef de village. Allant alors l’interroger à son tour il me montra fièrement les greniers les uns après les autres.

Il m’affirma qu’il y avait là suffisamment de grain en réserve pour nourrir le village entier pendant sept années de sécheresse si nécessaire.

Ce fut pour moi une révélation. Je l’avais perçu comme un homme puissant et cupide abusant de son statut politique pour s’enrichir personnellement. Soudain, je le vis comme l’homme qu’il était vraiment – une personne intransigeante avec l’éthique, méthodique et assidue s’efforçant de respecter au mieux l’écrasante responsabilité dont on l’avait investi. Il devait continuellement vérifier ces greniers à la recherche d’éventuels dommages causés par la pourriture et la vermine ainsi qu’évaluer tous les prélèvements effectués sur ce fond commun.

Je découvris ensuite son foyer, le plus grand du village, et constatai que si ses dimensions étaient aussi importantes c’est parce qu’il y avait hébergé des personnes qui étaient handicapées, malades ou vulnérables du fait de leur âge ou de par une quelconque infortune. C’était aux réserves du chef que ces gens devaient leur filet de sécurité. Cela pourrait-il expliquer les origines, profondément ancrées dans la nature humaine, de ces comportements qui assimilent des impératifs « moraux » de courage, de loyauté, de compassion, de justice et de générosité avec des impératifs de résistance au fascisme, aux inégalités, au racisme et à la guerre ?

Quand vous voyez des théories situant l’évolution de l’humanité dans un contexte de compétition impitoyable et de conflits entre groupes, un contexte de hiérarchies internes stressantes et agressives, et un contexte de motivations individualistes basé sur l’intérêt personnel et le « tribalisme », vous pouvez alors être sûr que de telles théories ont pour vocation de RATIONNALISER le fascisme, les inégalités, le racisme et la guerre. De telles théories présentent les inégalités et les violences politiques comme étant le résultat d’une nature humaine INNéE[4]. Toutefois, qu’en est-il à présent si on nomme « politique » quelque chose d’autre que l’intérêt personnel, à savoir une propriété émergeant des origines ? On pourrait peut-être même trouver un contexte évolutionniste qui expliquerait notre aversion naturelle envers l’injustice et l’arrogance ?

Patrick Clarkin écrit :

[…] Stéphane Sloane et ses collègues (2012) découvrirent que des enfants ne dépassant pourtant pas l’âge de 19 à 21 mois s’attendent à ce que des récompenses soient distribuées équitablement entre deux individus. Ils notèrent que c’était conforme avec de récents postulats voulant qu’un certain nombre de normes sociales et morales – développées pour faciliter des interactions positives et la coopération entre groupes sociaux – sont innées et universelles bien qu’élaborées de diverses manières selon les cultures. Ce sont en d’autres termes des sortes de briques pour construire de l’équité qui ont pu être installées par la sélection naturelle afin de contribuer à adoucir certaines des tensions inhérentes à la vie en société. On peut aussi percevoir des touches de ces briques de construction chez d’autres espèces de primates.

Sarah Brosnan et Frans de Waal ont entraîné un groupe de singes capucins à échanger un caillou faisant office de jeton contre une récompense, habituellement une rondelle de concombre (Brosnan et de Waal, 2003). Ils expérimentèrent de ne donner délibérément à certains singes que du raisin à la place (un met bien plus enviable) et parfois même sans contrepartie (sans caillou en échange). Les autres singes, témoins de ces récompenses injustifiées accordées arbitrairement à leurs congénères tandis qu’eux-mêmes ne se voyaient offrir que le concombre conventionnel, refusèrent d’y participer plus longtemps, ne mangèrent pas le concombre, et allèrent même jusqu’à le jeter à la tête des chercheurs[5] […].

En fait, la plupart des sociétés humaines « complexes » (celles ayant une stratification socio-économique interne) semblent développer une réponse au basculement de flux trophiques positifs vers des flux négatifs dans l’économie de subsistance. Le développement de leurs technologies intervient pour compenser les pertes et les conflits résultant de ce basculement. Il a bien fallu une raison pour justifier qu’un groupe particulier se retrouve dominé par les inégalités, le racisme et la guerre. Par exemple, si ces sociétés ont surpeuplé leur territoire et vu en conséquence se détériorer leurs conditions de vie et un accroissement de l’insécurité, certains de leurs membres peuvent alors découvrir qu’elles ont une possibilité de résoudre leurs problèmes en faisant usage de menaces et de violence, en allant voler la nourriture des autres, par exemple.

A plus grande échelle, certaines communautés peuvent agir par le biais de bandes organisées afin d’entreprendre leur expansion prédatrice – que ce soit par la guerre (pour soumettre) ou plus radicalement par le génocide. Ce faisant, et en cas de succès, elles peuvent alors améliorer leurs propres conditions de vie et réduire le risque de famine. L’option précédente (la colonisation et l’assujettissement) est bien sûr une forme de racket procurant la sécurité : « On vous prendra ce dont on a besoin mais généralement on vous laissera gérer vos affaires vous-mêmes tant que vous nous paierez régulièrement », tandis que l’autre alternative pour procéder à l’expansionnisme est préconisée par le Dieu d’Abraham : « On va tous vous tuer et vous jeter à la mer », laquelle est elle-même un substitut au : « On va d’abord s’occuper de vos affaires à votre place et on vous tuera ensuite. »

L’origine de ces idées n’a rien de mystérieux. Elle plonge ses racines dans des systèmes culturels ayant commencé à générer des flux trophiques négatifs dans leur écosystème. En d’autres termes leurs membres se sont trop reproduits, la surpopulation les conduisant à abattre trop d’arbres, à cultiver trop de terre, et à chasser trop d’animaux. Tandis que les espèces sauvages s’éteignent (flore et faune), que les nappes phréatiques se vident, que la fertilité des sols diminue, et que l’érosion s’aggrave, la seule alternative à une mortalité croissante et à la menace d’un effondrement est d’organiser la société comme une véritable machine de guerre prédatrice, ce qui engendre généralement l’avènement d’une élite militarisée sous une forme ou une autre. C’est habituellement une caste qui élève ses enfants en les berçant de jeux comme les échecs, en les familiarisant avec la stratégie des champs de bataille et le comportement de « leadership[6] ».

Les académies comme West Point ne sont pas récentes, pas plus que ne l’est le concept d’élites récompensées pour la planification et l’exécution de campagnes violentes à l’encontre de quiconque menacerait le régime et perturberait l’économie interne ou les routes commerciales, ces élites se défendant contre toute attaque extérieure fondée sur de semblables motivations.

Les vagues successives de déforestation et l’expansionnisme prédateur agressif sont les marqueurs visibles de la formation des États au travers des vestiges archéologiques. Cette dernière, et le délicat processus de paix qui s’ensuit pour finalement l’établir entre de telles entités, est fondamentalement ce qui caractérise l’histoire du monde au cours des derniers milliers d’années.

J’ai vécu parmi les chasseurs-cueilleurs du Kalahari et d’autres peuplades tribales minoritaires d’Afrique de l’Ouest. Tous ces gens, évidemment, se retrouvent à présent intégrés à une forme ou une autre de société « étatique » dans laquelle c’est l’élite classique qui « gouverne ». Jusqu’à il y a environ 500 ans le monde avait toujours des sociétés « libres » tribales ou claniques qui vivaient comme des chasseurs-cueilleurs, pratiquaient la culture sur brûlis, ou fonctionnaient sur une économie pastorale, et qui ÉTAIENT soutenables. Ces sociétés généraient des flux trophiques positifs. En fait, la présence humaine créé plus de diversité écosystémique et de stabilité, et non pas moins. Ce qui ne veut pas dire qu’elles étaient toujours pacifiques : le déclenchement sporadique de batailles rangées provoquées par des désaccords sur divers sujets a sans doute toujours été la norme.

La guerre tribale a tendance à être – de manière presque jubilatoire – intimement liée à l’idéologie des systèmes étatiques qui rationalisent tout à la fois la menace du « barbare sauvage » et la supériorité de ses habitants civilisés. Des gens comme Lawrence Keeley (auteur de Les Guerres Préhistoriques) et Steven Pinker, qui a utilisé les statistiques de Keeley (lesquelles, soulignons-le en passant, confondent homicide et guerre organisée) ont popularisé ce récit conventionnel[7]. Les gens adorent cette histoire tant qu’ils n’en grattent pas l’épais vernis pour finalement découvrir la réalité, à savoir que la civilisation est principalement une gigantesque escroquerie sécurisante dont la fonction est de tenir ses membres à l’abri tant qu’ils acceptent de se soumettre à l’autorité de ses dirigeants.

Il faut du temps pour réaliser que l’agriculture intensive et la sacro-sainte « croissance économique » continue ne sont rendues possibles que par la perpétuation de la destruction des écosystèmes naturels : continuer l’urbanisation par ce biais garantit inéluctablement la catastrophe. A moins que de telles sociétés soient capables de restaurer des flux trophiques positifs, leur effondrement est inévitable. Comme le firent de nombreux empires au cours de l’histoire, les nations européennes ont pu, ces 500 dernières années et jusqu’à aujourd’hui, repousser cette échéance grâce au colonialisme en s’appropriant progressivement l’énergie et les diverses ressources de ces sociétés qui, elles, généraient toujours des flux trophiques positifs.

La colonisation de systèmes écologiques entiers, les faisant passer de flux trophiques positifs à négatifs, est toujours en cours. Jusqu’à présent elle a vaincu toute résistance de la part des sociétés auparavant basées sur des économies pastorales, horticoles et de chasseurs-cueilleurs, qui, au sein de leurs territoires désormais colonisés, contribuaient à conserver la diversité écologique et à maintenir une biomasse naturelle importante.

Helga Vierich

Traduction : Fred Moreau


  1. Les acacias agissent de même pour se protéger de la surexploitation par les girafes en produisant une enzyme toxique qu’ils ajoutent à leurs feuilles dont elles se nourrissent. Les girafes, incommodées, s’en détournent alors. Plus étonnant, ils signalent le danger à distance aux autres arbres de leur espèce parfois situés à plusieurs kilomètres de là. (Note du Traducteur, NdT)
  2. Garrett Hardin a entretenu pendant des années et entretient encore la polémique à propos de la prétendue « Tragédie des Communs » ayant pour objet de totalement discréditer la faculté qu’auraient les communautés à collectivement gérer intelligemment leurs ressources locales, et ce afin de promouvoir une économie capitaliste dirigée par une élite minoritaire. On trouve un dossier complet de plus de cent pages à ce sujet sur le blog : Et vous n’avez encore rien vu… Critique de la science et du scientisme ordinaire à l’adresse suivante : http://sniadecki.wordpress.com/. (NdT)
  3. Pour compléter cette notion de « chef » au service de la communauté, contrairement à la notion occidentale ethnocentrique qui voudrait systématiquement faire croire à l’inverse quelle que soit la latitude, on se référera entre autres ouvrages à âge de pierre, âge d’abondance de Marshall Sahlins. (NdT)
  4. C’est ce qu’ont voulu démontrer pléthore d’économistes et de « philosophes » politiques dès le 17ème siècle afin de faire coller la nature humaine (et même l’environnement) avec leur vision du monde toute personnelle, et bien souvent minoritaire, et leurs convictions religieuses pour en quelque sorte modeler la société à leur image – ce en quoi ils ont finalement « admirablement » bien réussi, tout comme ils ont réussi à convaincre les politiques pour les rallier à leurs vues érigées en dogmes, notre système socio-économique en étant directement issu. L’inégalitarisme est même revendiquée ouvertement et de façon décomplexée par les capitalistes libertariens, qui n’ont rien à envier à Malthus de ce point de vue, en contradiction pourtant flagrante avec les sciences cognitives et la psychologie, la biologie, l’anthropologie, l’ethnologie, les neurosciences et d’autres domaines encore qui démontrent tous que les humains sont bel et bien une espèce sociale – comme le loup, ce qui confirme à tous ceux qui s’y connaissent un tant soit peu en éthologie, ce qui à l’évidence n’était le cas ni de Pleaute ni de Hobbes, qu’effectivement « l’homme est un loup pour l’homme » – basant les relations de ses membres sur l’entraide et la coopération même si ces caractéristiques inhérentes sont fortement mises à mal par le modèle socio-économique dominant. (NdT)
  5. On a d’ailleurs pu voir cette expérience filmée dans un documentaire diffusé sur la chaîne Arte en 2017, « Ce que ressentent les animaux », disponible sur Youtube en suivant ce lien : https://youtu.be/B8E5xgOoBbM. Frans de Waal aborde ce sentiment d’injustice éprouvé par certains animaux dans son livre L’âge de l’empathie. (NdT)
  6. Ce qu’on retrouve aussi dans l’économie, d’ailleurs dirigée par cette même élite, avec un discours similaire au point de s’y méprendre tant le vocabulaire utilisé et les états psychologiques sous-jacents – violence, domination, ambition, orgueil, etc. – sont communs : « Un capitaine d’industrie mobilise ses troupes afin de partir à la conquête des marchés grâce à une stratégie commerciale agressive. Il les motive en leur déclarant : Réalisez vos objectifs, car nous avons une guerre à gagner ! » Si vous rayez les mots industrie, marchés, et commerciale, c’est alors un véritable plan de bataille présenté par un militaire qui se dessine. (NdT)
  7. Tout comme a été popularisé le mythe du grand singe tueur dont nous descendrions. Jacques Lecomte se pose en détracteur de ce mythe et de l’ouvrage de Keeley, arguments à l’appui, dans son livre La Bonté Humaine. (NdT)

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