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Révolutions (par Aldous Huxley, 1929)
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Note du traducteur : il y a quelques temps, j’ai découvert la citation suivante d’Aldous Huxley dans un recueil de photographies d’Edward Burtynski :

« La colossale expansion matérielle de ces dernières années a pour destin, selon toute probabilité, d’être un phénomène temporaire et transitoire. Nous sommes riches parce que nous vivons sur notre capital. Le charbon, le pétrole, les phosphates que nous utilisons de façon si intensive ne seront jamais remplacés. Lorsque les réserves seront épuisées, les hommes devront faire sans… Cela sera ressenti comme une catastrophe sans pareille. »

Elle est tirée d’un essai qu’il a écrit en 1928, « Progress: How the Achievements of Civilization Will Eventually Bankrupt the Entire World » (en français : « Le progrès : comment les accomplissements de la civilisation vont ruiner le monde entier ») publié dans un vieux numéro du magazine Vanity Fair, pour lequel il écrivait à l’époque. J’ai tout de suite eu envie de lire ce texte, seulement, impossible de mettre la main sur un numéro de Vanity Fair US de 1928. Un ami qui vit aux USA s’est rendu à la bibliothèque du Congrès à Washington dans l’espoir de trouver ce numéro. Ils ne l’avaient pas. Cependant, ils en avaient d’autres. Il m’a envoyé par mail un scan (en anglais) de l’essai suivant d’Aldous Huxley, en date de 1929, et intitulé « Revolutions ». Il est intéressant pour plusieurs raisons paradoxales : parce qu’il expose, d’une part, la lucidité d’Aldous Huxley, qui avait bien compris l’insoutenabilité totale de la civilisation industrielle, ainsi que son inhumanité, qui était tout à fait conscient des atrocités de son histoire anti-démocratique, qui avait senti la dissolution, au moins perceptuelle, des frontières de classes, et l’avènement de cette société dans laquelle, l’exploitation ayant été adoucie et aseptisée, et la consommation facilitée, les masses se sentent toutes faire partie d’une sorte de gigantesque classe moyenne ; et d’autre part son élitisme insupportable, les velléités eugénistes de la famille Huxley (si vous ne voyez pas de quoi je parle, et si vous ne savez pas qui est Julian Huxley, le frère d’Aldous, je vous conseille de faire quelques recherches sur le web, vous devriez vite comprendre). On remarque aussi qu’Aldous Huxley se trompait sur certains points (notamment sur celui des salaires). Voici donc :


« Le prolétariat ». C’est Karl Marx qui a enrichi le charabia mort et infâme des politiciens, des journalistes et des gens sérieux (charabia qui, dans certains cercles, est superbement qualifié de « langage de l’idéologie moderne ») avec ce mot. « Le prolétariat ». Pour Marx, ces cinq syllabes désignaient quelque chose d’extrêmement déplaisant, quelque chose de déshonorant pour l’humanité dans son ensemble, et pour la bourgeoisie en particulier. En les prononçant, il faisait référence à la vie dans les villes industrielles britanniques de la première moitié du 19ème siècle. Il pensait aux enfants travaillant 216 heures par mois pour un shilling. Aux femmes que l’on utilisait — en lieu et place du cheval, plus coûteux — dans les mines, afin de pousser les chariots de charbon. Aux hommes accomplissant à l’infini des tâches à la chaîne dans des environnements ignobles, dégradants et malsains, afin de gagner suffisamment pour que leurs familles ne meurent pas de faim. Il pensait à toutes les choses iniques qui avaient été faites au nom du Progrès et de la Prospérité Nationale. À toutes les atrocités que tous les bons chrétiens, hommes et femmes, avaient complaisamment acceptées, et auxquelles ils avaient participé personnellement, parce qu’elles étaient jugées inévitables, autant qu’un lever ou qu’un coucher de soleil, parce qu’elles se déroulaient supposément en accordance avec les lois positivement divines et immuables de l’Économie Politique.

Les esclaves salariés du début et du milieu du 19ème siècle étaient bien plus maltraités que les esclaves captifs de l’antiquité et des temps modernes. Fort logiquement ; un esclave captif était un bien précieux, et personne ne détruit sans raison un bien précieux. Ce n’est qu’à partir du moment où la conquête rendit les esclaves extrêmement nombreux et bon marché que les classes de propriétaires s’autorisèrent à user de leurs ressources humaines de manière extravagante. Ainsi les Espagnols décimèrent toute la population aborigène des Antilles en quelques générations. L’espérance de vie d’un esclave indien dans une mine était d’environ un an. Après l’avoir travaillé à mort, le propriétaire de la mine achetait simplement un nouvel esclave, pour trois fois rien. Les esclaves étaient un produit naturel du sol que les Espagnols se sentaient libres de gaspiller et d’épuiser, tout comme les Américains se sentent aujourd’hui libres de gaspiller et d’épuiser le pétrole. Mais en temps normal, lorsque l’approvisionnement en esclaves était limité, les propriétaires faisaient plus attention à leurs possessions. L’esclave était alors traité avec au moins autant de soin qu’une mule ou un âne. Les industriels du 19ème siècle étaient comme des conquérants se retrouvant soudainement avec des quantités énormes d’esclaves à utiliser. La machinerie avait augmenté la production, des terres plus ou moins vierges fournissaient une nourriture abondante et bon marché, tandis que des nitrates importés augmentaient le rendement. Tout était en place pour que la population augmente, et lorsque tout est en place pour que la population augmente, elle le fait, rapidement, au début, puis, lorsqu’une certaine densité est atteinte, sa croissance ralenti. Les industriels du siècle passé vivaient à l’époque d’une augmentation fulgurante de la population. L’approvisionnement en esclaves était infini. Ils pouvaient donc se permettre d’être extravagants et, tout en anesthésiant leur conscience à l’aide de la pensée rassurante qui voulait que tout cela fût en accord avec les lois d’airain qui étaient si populaires dans les cercles scientifiques de l’époque, et à l’aide de la croyance chrétienne qui leur promettait que leurs esclaves salariés recevraient compensation dans un Monde Meilleur, ils l’étaient ! Impitoyablement ! Les esclaves salariés étaient diligemment travaillés à mort ; mais il y en avait toujours de nouveaux pour prendre leur place, qui imploraient loyalement les capitalistes de les travailler à mort eux aussi. L’efficacité de ces esclaves qui étaient tués à la tâche en échange de salaires de misère était, bien évidemment, assez basse ; mais ils étaient si nombreux et si bon marché que leurs propriétaires comptaient sur la quantité pour compenser ce qu’ils perdaient en qualité.

Tel était l’état du monde industriel lorsque Marx a écrit son ouvrage si célèbre et si universellement peu lu. Le prolétariat, ainsi qu’il le savait, était exploité et opprimé comme seuls, dans l’histoire du passé esclavagiste, les vaincus l’avaient été. Toute la théorie de Marx sur l’histoire contemporaine et le futur du développement industriel dépendait de l’existence continuelle de ce prolétariat dont il était familier. Il n’avait pas imaginé la possibilité que ce prolétariat cesse d’exister. Pour lui, il allait être éternellement et inéluctablement exploité et opprimé — c’est-à-dire, jusqu’à ce que la révolution fonde l’État communiste.

Les faits lui ont donné tort. Le prolétariat qu’il connaissait n’est plus, ou, si cette affirmation est trop catégorique, du moins cesse-t-il d’exister en Amérique et, dans une moindre mesure, au sein de l’Europe industrialisée. Plus le degré de développement industriel et de civilisation matérielle (qui diffère, d’ailleurs, de la civilisation tout court) s’élève, plus la transformation du prolétariat progresse. Dans les pays les plus industrialisés, le prolétariat n’est plus une abjection ; il est prospère, son mode de vie se rapproche de celui de la bourgeoisie. Il n’est plus victime et, dans certains endroits, il devient même oppresseur.

Les origines de ce changement sont diverses et nombreuses. Dans les méandres de l’âme humaine se trouve ce que l’on articule comme une soif de justice. Il s’agit d’un sentiment obscur de la nécessité d’un équilibre dans les affaires de la vie ; nous le concevons comme une passion pour l’équité, une faim de justesse. Un déséquilibre évident, dans le monde, indigne cette pulsion pour l’équité, en nous, graduellement et cumulativement, jusqu’à nous pousser à réagir, souvent de manière extravagante, contre les forces qui génèrent ce déséquilibre. Tout comme les dirigeants aristocratiques de la France du 18ème siècle étaient poussés, par cette soif d’équité, à prêcher l’humanitarisme et l’égalité, à renoncer à leurs privilèges héréditaires et à céder sans combattre aux exigences des révolutionnaires, ainsi les dirigeants industriels bourgeois du 19ème siècle passèrent des lois pour limiter leur propre cupidité, redistribuèrent une part croissante de leur pouvoir au prolétariat qu’ils avaient si scandaleusement opprimé et même, dans certains cas, prirent un plaisir masochiste à se sacrifier eux-mêmes en s’offrant à leurs victimes, en servant leurs serviteurs et en étant humiliés par les opprimés. S’ils avaient choisi d’user de leur pouvoir sans aucune retenue, ils auraient pu continuer à exploiter les esclaves salariés comme ils les exploitaient durant la première moitié du siècle. Mais ils ne purent simplement pas se résoudre à une telle décision ; parce que le monde déséquilibré du début de l’époque industrielle était perçu comme une injure par leur individualité profonde. D’où, à la fin du 19ème siècle, cette « crainte d’être grand » qui affligeait et qui afflige toujours la classe des maîtres. Voilà donc une des origines de ce changement. Il s’agit d’une cause que les matérialistes historiques, qui ne pensent pas en termes de véritables êtres humains mais en termes abstraits d’Homo Economicus, ignorent. Elle n’en est pas moins importante. Dans le monde des matérialistes historiques, on trouvait aussi un certain nombre d’explications. L’organisation du prolétariat, la propagande révolutionnaire culminant en une violence plus ou moins révolutionnaire. Et, par-dessus tout, la découverte que les capitalistes ont tout intérêt à avoir un prolétariat prospère. Parce que ceux qui sont bien payés dépensent bien, particulièrement lorsqu’ils sont hypnotisés par les suggestions incessantes de la publicité moderne. L’objectif du capitalisme moderne est d’apprendre au prolétariat à être gaspilleur, d’organiser et de faciliter son extravagance, tout en rendant possible cette extravagance à l’aide de bons salaires permettant une bonne productivité. Le prolétariat nouvellement enrichi est encouragé à dépenser ce qu’il gagne et même à hypothéquer ses futurs salaires dans l’achat d’objets que les publicitaires présentent persuasivement comme des nécessités, ou tout au moins comme des luxes indispensables. L’argent circule et la prospérité de l’État industriel moderne est assurée — du moins, jusqu’à ce que les ressources planétaires ainsi dilapidées commencent à se raréfier. Cependant, cette éventualité demeure toujours distante — du point de vue de la vie individuelle, pas de celui de l’histoire et encore moins de celui de la géologie.

En attendant, qu’arrive-t-il et que risque-t-il d’arriver dans le futur, au prolétariat de Karl Marx ? Pour faire simple, il se transforme en une branche de la bourgeoisie — une bourgeoisie qui travaille en usine et pas dans des bureaux ; une bourgeoisie avec les doigts pleins de cambouis et non pas tâchés d’encre. En dehors des heures de travail, les modes de vie de ces deux branches de la bourgeoisie moderne se ressemblent. Inévitablement, puisqu’elles gagnent les mêmes salaires. Dans les pays hautement industrialisés, comme l’Amérique, il existe une tendance à l’égalisation des salaires. Une tendance à ce que le travailleur non qualifié soit payé autant que le qualifié — ou plutôt, puisque la machine abolit la différence entre eux, une tendance à ce que l’ouvrier qualifié et le non qualifié fusionnent en un semi-qualifié avec un salaire standard — et à ce que le travailleur manuel soit payé autant que le professionnel. (En l’état des choses, il est souvent payé plus que le professionnel. Un ingénieur en construction supervisant l’édification d’un gratte-ciel américain peut en réalité être moins payé que le plâtrier s’occupant des murs intérieurs. Les maçons gagnent plus que beaucoup de médecins, de dessinateurs, de chimistes, de professeurs et ainsi de suite. Cela est en partie dû au fait que les travailleurs manuels sont plus nombreux et mieux organisés que les travailleurs intellectuels, et qu’ils sont ainsi plus en mesure de négocier avec les capitalistes ; et en partie dû à l’engorgement des professions à cause d’un système éducatif qui produit plus de travailleurs intellectuels qu’il n’y a de postes à pourvoir — ou qu’il n’y a de cerveaux aptes au travail !)

Mais revenons-en à notre prolétariat métamorphosé. L’égalisation des salaires — cette consommation heureuse dont M. Bernard Shaw espère que toutes les bénédictions découleront automatiquement — est en cours de réalisation, ici, sous le système capitaliste de l’Amérique. Ce que promet le futur immédiat, c’est un vaste plateau de revenus standardisés — plateau composé des travailleurs manuels et de la majorité de la classe des employés et des petits professionnels — avec un nombre relativement faible de pics en émergeant qui atteindront des opulences plus ou moins vertigineuses. Sur ces pics seront perchés les grands propriétaires héritiers, les capitaines de l’industrie et de la finance, et les professionnels exceptionnellement doués. Étant donné cette transformation du prolétariat en une branche de la bourgeoisie, étant donné cette égalisation — à un niveau sans précédent, et sur une zone géographique d’une étendue sans précédent — des revenus, les doctrines du socialisme perdront une grande partie de leur attrait et la révolution communiste apparaîtra futile. Ceux qui habitent au paradis ne rêvent plus d’édens qui leur paraissent encore lointains (même s’il me semble plus que probable qu’ils aspirent parfois assez mélancoliquement à l’enfer). Le paradis socialiste est un monde où tout le monde partage tout équitablement, et où la satiété de chacun est garantie par l’État. Pour l’homme ordinaire les caractéristiques les plus importantes de ce programme seront l’équité dans le partage et la satiété ; il ne se souciera pas de qui pourvoit ces bénédictions tant qu’elles sont prodiguées. Si le capitalisme s’en charge, il ne rêvera pas d’un renversement violent du régime qui ne viserait qu’à lui offrir la même chose mais dans le cadre d’un État socialiste. Ainsi, si la tendance présente se poursuit, il semblerait que le danger d’une révolution communiste dans les pays industrialisés, comme l’Amérique, finisse par disparaître. Ce qui peut arriver, cependant, c’est un changement plus graduel dans la présente organisation de la société capitaliste. Un changement dont le capitalisme aura été lui-même largement responsable. Parce qu’en élevant les salaires afin que tout le monde puisse acheter ses produits, le capitalisme américain fait plus pour la démocratisation de la société que tous les prêcheurs idéalistes des Droits de l’Homme. D’ailleurs, il a commencé à faire de ces fameux droits et de l’affirmation selon laquelle tous les hommes sont égaux une réalité. Ce faisant, il me semble que le capitalisme creuse sa propre tombe — ou plutôt, la tombe des gens extrêmement riches qui dirigent actuellement l’entreprise capitaliste. Parce qu’il est évident que vous ne pouvez prêcher la démocratie, et non seulement la prêcher mais lui offrir une réalisation pratique sous forme d’une redistribution monétaire au sein de la société, sans stimuler chez les hommes le désir de ne pas s’arrêter en si bon chemin et de prolonger cette démocratisation partielle jusqu’à ce qu’elle soit totale. Nous assisterons, il me semble, à la réalisation de ce qui s’apparente à un paradoxe — l’imposition d’une égalité démocratique complète comme résultat non pas d’une monstrueuse injustice, de la pauvreté, du mécontentement et donc à la suite d’une révolution sanglante, mais d’une égalisation partielle et de la prospérité universelle. Les révolutions du passé ont échoué à produire la démocratie parfaite au nom de laquelle elles ont toujours été menées parce que les masses des opprimés étaient trop abjectement pauvres pour être en mesure d’imaginer la possibilité d’être les égaux de leurs oppresseurs. Seuls ceux qui s’approchaient déjà de l’égalité économique avec leurs maîtres ont profité de ces révolutions. En Amérique, sous le capitalisme moderne, l’ensemble du prolétariat est prospère et bien organisé ; il est ainsi en mesure de ressentir un sentiment d’égalité vis-à-vis de ses maîtres. Sa relation avec les dirigeants industriels est la même que celle de la bourgeoisie professionnelle et industrielle britannique avec les magnats de la propriété foncière en 1832, ou des juristes, marchands et financiers avec la couronne française et ses nobles en 1789. Les revenus ont été revus à la hausse ; il s’ensuivra automatiquement, d’un autre côté, une demande de baisse des salaires. Si un plâtrier vaut autant qu’un ingénieur en construction, un foreur autant qu’un géologue (et d’après la théorie capitalo-démocratique moderne, ils méritent le même salaire du fait que chacun vaut un homme, ou en langage économique, un consommateur) — si cette égalité est considérée comme juste en théorie et consacrée en pratique par le paiement de salaires égaux, alors, il est évident qu’il ne peut y avoir d’inégalité justifiable entre les revenus d’un plâtrier et d’un ingénieur d’un côté, et ceux d’un directeur de compagnie et d’un actionnaire de l’autre. Dans la violence, ou, plus probablement, via un processus indolore et graduel de propagande, la pression de l’opinion publique et finalement une législation, ces autres revenus seront revus à la baisse comme les premiers sont actuellement revus à la hausse ; d’immenses fortunes seront détruites ; la propriété des sociétés par actions sera de plus en plus divisée, et les dirigeants de ces entreprises seront payés autant que le moins qualifié des ouvriers ou que le plus célèbre expert scientifique qu’ils emploient, autant et pas plus. En effet, pourquoi un consommateur devrait-il recevoir plus qu’un autre ? Chaque homme a un seul ventre à remplir, un seul dos à vêtir, un seul postérieur à asseoir en voiture. En un siècle, nous devrions assister à la réalisation plus ou moins complète, dans l’Ouest industriel, du rêve d’égalité salariale de M. Shaw.

Et alors, qu’adviendra-t-il ensuite ? Le spectre de la révolution disparaîtra-t-il définitivement ? L’humanité vivra-t-elle heureuse pour toujours ? M. Shaw semble en tout cas y croire. Une seule fois, si je ne m’abuse, dans son Guide du socialisme, suggère-t-il que l’homme ne peut vivre que d’un revenu égalitaire ; mais il le suggère d’une manière si légère, si discrète, que le lecteur se retrouve tout de même avec le sentiment que l’égalité salariale est la solution à tous les problèmes de la vie. Fantastique doctrine, aussi absurde qu’elle est apparemment positiviste ! Car rien n’est aussi chimérique que la notion selon laquelle l’Homme correspond à l’Homo Economicus et que les problèmes de la vie, de la vie de l’Homme, peuvent être résolus par de simples arrangements économiques. Supposer que l’égalisation du revenu pourrait résoudre ces problèmes est à peine moins absurde que de suggérer qu’ils pourraient être résolus par l’installation universelle de la tuyauterie sanitaire ou la distribution de voitures Ford à chaque membre de l’espèce humaine. Que l’égalisation des salaires puisse être une bonne chose relève de l’évidence. (Mais elle peut aussi, par ailleurs, en être une mauvaise ; elle signifierait, par exemple, la réalisation pratique complète de l’idéal démocratique, ce qui, en retour, signifierait presque inéluctablement l’apothéose des valeurs humaines les plus basses, ainsi que le règne, spirituel et matériel, des pires hommes). Mais bonne ou mauvaise, l’égalisation des revenus ne s’adresse pas plus aux véritables sources du mécontentement présent que ne le pourrait n’importe quelle opération de comptabilité, comme, par exemple, un plan visant à rendre possible l’achat de n’importe quelle marchandise par paiements différés.

Le véritable problème du présent système social et industriel n’est pas qu’il rende certaines personnes bien plus riches que d’autres mais qu’il rende fondamentalement la vie insupportable pour tout le monde. Maintenant que non seulement le travail mais aussi les loisirs ont été complètement mécanisés ; qu’à chaque innovation de l’organisation sociale, l’individu se voit davantage déshumanisé et réduit à une simple fonction sociale ; que des divertissements prêts à l’emploi qui évacuent l’esprit créatif diffusent un ennui de plus en plus intense à travers une sphère de plus en plus étendue — l’existence est devenue insignifiante et intolérable. Cependant, les masses de l’humanité matériellement civilisée ne le réalisent pas encore. Actuellement, seuls les plus intelligents s’en rendent comptent. Une telle réalisation pousse ceux dont l’intelligence n’est accompagnée d’aucun talent, d’aucune pulsion créatrice, vers une haine immense, un besoin de détruire. Ce type de personne a été admirablement et effroyablement décrit par André Malraux dans son roman Les Conquérants, que je recommande à tous les sociologues.

Nous ne sommes plus très loin du temps où toute la population, et non plus seulement quelques individus particulièrement intelligents, réalisera consciemment l’invivabilité de la société actuelle. Qu’adviendra-t-il ensuite ? Consultez M. Malraux. La révolution qui s’ensuivra ne sera pas communiste — il n’y aura aucun besoin d’une telle révolution, comme je l’ai expliqué, en outre personne ne croira en une amélioration de l’humanité ou en quoi que ce soit d’autre d’ailleurs. Il s’agira d’une révolution nihiliste. La destruction pour la destruction. La haine, la haine universelle, et donc une démolition sans but, complète et minutieuse de tout ce qui existe. Et l’augmentation des salaires, en accélérant l’expansion de la mécanisation universelle (la machinerie est coûteuse), ne fera qu’accélérer l’avènement de cette grande orgie de nihilisme universel. Plus nous nous enrichissons, plus nous nous civilisons matériellement, plus cela adviendra vite. Tout ce que l’on peut espérer, c’est que cela n’arrive pas de notre vivant.

Aldous Huxley


Traduction : Nicolas Casaux

Correction : Lola Bearzatto

Pour aller plus loin :

Se distraire à en mourir (BD : Aldous Huxley & George Orwell par Neil Postman)

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