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Le mythe de la démocratie comme invention moderne (à propos de “La peur du peuple” de Francis-Dupuis Déri)
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Le livre de Francis Dupuis-Déri, La peur du peuple : agoraphobie et agoraphilie politiques, publié en 2016 chez Lux, est intéressant pour plusieurs raisons. Entre autres parce qu’il propose un riche (mais bref) panorama des pratiques démocratiques à travers l’histoire, sujet trop méconnu voire trop nié s’il en est un, ce sur quoi je centrerai cette note de lecture.

Ainsi qu’il le rappelle, « le peuple lui-même ignore trop souvent la longue histoire du gouvernement par et pour le peuple ». En effet, la doxa dominante affirme grosso modo que la démocratie aurait vu le jour, pour la première fois (première mystification), à Athènes au Vème siècle avant J.C., mais aurait rapidement disparue pour ressusciter (enfin !) au XXème siècle, avec l’avènement de nos démocraties (deuxième mystification) modernes. Rien n’est plus faux (le caractère anti-démocratique de la modernité, Dupuis-Déri en parle dans cette interview vidéo[1]).

Dupuis-Déri le souligne, la démocratie n’est ni « le propre de la Grèce ni de l’Occident ». Il cite ensuite l’anthropologue David Graeber, qui considère que « [l]a démocratie n’a pas été inventée », puisque « [d]es communautés égalitaires ont existé à travers toute l’histoire humaine – et nombre d’entre elles étaient bien plus égalitaires que celle d’Athènes au Vème siècle avant J.C. »

Il illustre ensuite cette idée :

« En Chine impériale, par exemple, les villages connaissaient une vie démocratique très dynamique grâce à une multitude de conseils auxquels on participait volontairement : conseils de parents pour gérer l’école, guildes professionnelles, sociétés de femmes célibataires, associations d’épargne, clubs de lecture, etc. Même lorsque des empereurs ou des rois régnaient sur des populations en Afrique et en Inde, autre exemple, des assemblées délibératives se tenaient dans les villages pour autogérer les affaires locales (agriculture, commerce, entretien des routes et des infrastructures communes, défense, éducation, entraide et aide aux plus démunis, fêtes et cérémonies, conflits interpersonnels, etc.) »

Il décrit également quelques aspects de la vie sociale des Wendats (ou Hurons), qui vivaient sur la côte est de l’Amérique du Nord avant la colonisation française. Celle-ci se caractérisait par une « grande vitalité » de la « pratique des assemblées ». À ce propos, il cite l’historien Denis Delâge :

« La terre est la propriété collective de la communauté. La propriété privée se limite généralement à quelques outils, armes et vêtements personnels. Il n’existe ni obligation de travail ni hiérarchie au niveau du travail. Personne ne surveille les femmes dans les champs ou les hommes qui construisent les palissades. Tout le monde participe à l’ensemble des tâches propres à son sexe, tâches qui sont généralement décidées collectivement de manière informelle ou encore en conseil. Il n’existe aucune mesure coercitive pour obliger quelqu’un à travailler, et pourtant tout le monde travaille. »

Et ajoute, toujours à leur sujet, qu’en dehors « du clan, les autres niveaux de gouvernement fonctionnaient également par assemblées, comme le Conseil confédéral, qui se tient pendant plusieurs semaines chaque printemps. » Et rappelle, concernant la place de la femme :

« À l’arrivée des colonisateurs français, les femmes autochtones exerçaient une grande influence dans les communautés iroquoises. Elles étaient les premières du village à s’assembler en non-mixité pour discuter et les Anciennes avaient la responsabilité de désigner les futurs chefs. On croit souvent à tort que les hommes exerçaient plus de pouvoir, puisque les femmes étaient surtout engagées dans la gestion locale, les hommes contrôlant la fédération. En fait, les hommes ne pouvaient discuter d’un enjeu fédéral sans qu’il leur ait été préalablement soumis par les femmes. De plus, les décisions prises au niveau fédéral devaient être approuvées au niveau local. »

Passage ensuite, par l’Afrique qui « offre aussi d’innombrables exemples de pratiques délibératives, dont les “palabres agonistiques”, quand une communauté doit se saisir d’un différend entre des individus ou des groupes. »

Parmi les exemples qu’il propose concernant ce continent, on retrouve celui des Igbos, chez lesquels :

« Il y avait traditionnellement deux paliers décisionnels : le village (chacun était autonome) et le clan, lui-même chapeauté par un conseil des représentants de clans. Le chef est généralement le plus âgé d’une lignée, mais il est choisi au consensus (le mot “vote” n’existe pas en igbo). Il propose et dispose de la décision prise en assemblée par consensus. S’il s’avère difficile de prendre une décision, quelques hommes se retirent pour délibérer et reviennent avec une proposition devant l’assemblée, qui peut l’accepter ou la refuser. Les femmes y participent, car on considère que “la sagesse n’a pas de sexe”, mais elles tiennent aussi leurs propres assemblées non mixtes où elles discutent des questions qui les concernent : les semences qu’elles cultivent et les produits qu’elles vendent au marché, ainsi que la violence masculine dont elles sont victimes. »

Il s’attaque également à la vision calamiteuse que la plupart des gens ont de la réalité de la vie durant les siècles du Moyen Âge :

« Au Moyen Âge, l’Europe a expérimenté des pratiques délibératives souvent inconnues encore aujourd’hui en Occident, où l’imaginaire collectif associe cette période historique à des rois opprimant un peuple en haillons qui cherche à survivre alors que s’abattent sur lui la misère, les loups, les brigands, les guerres, les épidémies. On trouvait des villages de serfs soumis à la volonté du seigneur, mais aussi des milliers de “communautés d’habitants” (nommées mir en Russie ou djemâas du côté musulman en Espagne). Dotées d’une existence juridique, ces communautés se géraient grâce à l’“assemblée d’habitants” qui se tenait de 5 à 15 fois l’an, regroupant quelques dizaines d’individus, dont parfois 15 à 20 % de femmes. Ces assemblées se déroulaient sur la place publique ou dans l’église, car on ne pouvait “faire aucune assemblée, traiter ou délibérer des affaires publiques, en maisons ou lieux privés et particuliers […] sous peine de nullité desdites assemblées, ce pour empêcher les brigues, monopoles et cabales”. C’est à l’assemblée que la communauté décidait de l’organisation de tâches collectives (rénovation d’un pont ou de l’église, par exemple) et nommait les agents de la communauté, dont les collecteurs, les bergers, l’instituteur, parfois le curé, au besoin des gardes (parfois tirés au sort). L’assemblée gérait le “commun”, soit ce qui était possédé en commun ou pouvait être utilisé par toutes et tous. Selon la communauté, il s’agissait de champs, forêts, vignes, étangs et marais, parfois des maisons louées pour le bénéfice commun, un puits, un lavoir, un four, un moulin, une forge, une plâtrerie, un comptoir de pain et de viande. De plus, la communauté avait un droit de passage ou d’usage sur des terres privées, pouvant y faire paître ses bêtes, y ramasser des fruits, des herbes et le bois mort. C’est ce qui s’appelait I’“usufruit” (évoquant l’usage des fruits). En certains lieux, une assemblée composée uniquement de femmes choisissait la sage-femme. Les spécialistes de cette période reconnaissent que malgré le pouvoir des rois et des nobles, ces communautés jouissaient d’une “autonomie relative”, le “communalisme” étant plus égalitaire que le “féodalisme”, favorisant “entraide, assistance mutuelle [et] recherche de la sécurité”. »

Les fausses démocraties modernes européennes sont manifestement loin d’offrir à leurs habitants ne serait-ce qu’une partie de l’autonomie existentielle dont bénéficiaient leurs ancêtres, l’autonomie moderne se résumant à un choix entre différentes marques et différents produits industriels dans le cadre d’une consommation devenue obligatoire[2], et rien de plus.

Reprenant certains éléments de son excellent livre Démocratie, histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, paru chez Lux en 2013, dans La Peur du peuple, Francis Dupuis-Déri rappelle en quoi nos soi-disant démocraties n’en sont pas, en quoi ceux que l’on considère comme leurs pères fondateurs étaient en réalité profondément opposés au principe même de la démocratie (ils considéraient, en bref, qu’une élite éclairée devait diriger le peuple et la destinée de l’humanité parce que les masses étaient composées d’individus trop irrationnels et stupides pour que l’organisation sociale et son fonctionnement leur soient confiés).

Il propose également une assez bonne récusation méthodique de la plupart des arguments que les ennemis du principe démocratique trouvent à lui opposer.

Cependant, la perspective de Francis présente un angle mort : aucune analyse du phénomène technologique, de son impact sur le potentiel démocratique des sociétés humaines ; et pas non plus de réflexion sur l’importance de la taille, de l’échelle que les sociétés humaines doivent respecter, non seulement afin d’être écologiquement soutenable, mais aussi parce que le principe démocratique dépend directement d’une certaine mesure, au-delà de laquelle il n’est plus viable (l’importance du respect de la mesure a été formulé entre autres par Jean-Jacques Rousseau, Leopold Kohr, Ivan Illich et, plus récemment, Olivier Rey, dans un assez bon livre intitulé Une question de taille).

Somme toute, un bon ouvrage pour qui s’intéresse de près ou de loin à l’histoire et à la pratique démocratiques.

Nicolas Casaux

La couverture

  1. Démocratie : histoire d’un malentendu : https://www.youtube.com/watch?v=KVW5ogGDlts
  2. Voir la série documentaire en quatre parties d’Adam Curtis, « The Century of the Self », Le siècle du moi, réalisée pour la BBC en 2002, dont les 3 premiers épisodes sont disponibles en version originale sous-titrée français : https://youtu.be/8Tt9hRY7Uk8 (première partie)

démocratie modernité mythe

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