folder Filed in A propos de la civilisation, Histoire, La vie hors de la civilisation, Le mythe du progrès, Littérature
Expropriation des corps, destruction des esprits : les cordes de pensée contre l'aliénation (par Ana Minski)
comment One Comment access_time 16 min read

Expropriation des corps, destruction des esprits :

les cordes de pensée contre l’aliénation

« …le processus de l’accumulation de la richesse, tel que nous le connaissons, stimulé par le processus vital puis stimulant la vie humaine, n’est possible que si l’homme sacrifie son monde et son appartenance-au-monde. » (H. Arendt, p. 324)

Dans son ouvrage La condition de l’homme moderne, Arendt distingue trois activités dans ce qu’elle nomme la vita activa : le travail, l’œuvre et l’action.

Le travail est l’activité liée au processus vital, à la nécessité, au cycle biologique, en ce sens il est consommation : consommation de biens terrestres pour se nourrir. Durant toute l’Antiquité le travail fut méprisé et assigné aux esclaves, il était caché dans la sphère privée, le lieu de la consommation et de la reproduction. La sphère privée concernait en cela l’économie : subsistance de l’individu et survie de l’espèce. Le travail a affaire avec la vie brute, et l’effort physique qu’il exige enferme l’homme dans son corps, parce que, comme la douleur, l’effort du travail isole, ne peut se communiquer. Exclusivement concentré sur la vie et son entretien, le travail expulse l’homme du monde. Dans l’Antiquité, l’exploitation des esclaves et des femmes était la seule solution pour permettre au père de famille d’accéder au statut d’homme public, libre, politique. Pour qu’une poignée d’hommes accède à une vie digne il fallait maîtriser les activités liées au besoin de la vie.

Pour autant, dans l’Antiquité il y avait encore une différence entre le travail et l’œuvre.

L’œuvre s’inscrit dans la durée, elle participe à la construction d’un monde commun dans lequel des hommes naissent et meurent. Le monde commun vient du passé pour se transmettre aux générations futures. Les produits de l’œuvre garantissent la permanence, la durabilité. Ils sont les objets non consommés mais utilisés et habités. Ils nous familiarisent avec le monde humain dans lequel nous naissons, et sont indispensables pour donner naissance aux rapports entre l’homme et les choses et entre l’homme et les hommes. Il est pur artifice, purement humain, mais par lui s’expriment et s’ancrent nos liens au monde terrestre :

« L’être est entièrement immergé, dès son origine, dans le contexte relationnel du monde qu’il habite. Ce monde est déjà chargé de significations, le sens repose sur les relations entre l’habitant et les éléments du monde qu’il habite. »[1]

À partir du XIXème siècle le mot « travail » ne désigne plus l’activité en tant que telle mais le produit fini. L’œuvre n’a donc plus de raison d’être. Cuisiner un pain ou construire un panier sont des activités semblables qui sont affaire de consommation, liées à la valeur d’échange et non plus d’usage. Le temps lui-même devient cyclique, semblable à celui de l’espèce : éternelle répétition du même qui régit la journée de travail. Mais le temps humain est linéaire : l’individu naît et meurt et ce cycle ne se renouvelle pas. « Personne n’est indispensable mais tout le monde est utile » : phrase si facilement assénée avec fierté, comme une découverte majeure, et pourtant elle est aussi aberrante que notre société. Chaque individu doit être indispensable parce qu’il est unique.

L’expropriation participe également à l’expulsion du monde. La plupart des hommes n’ont plus un lieu à eux, une hutte où se réfugier pour s’isoler ou se protéger du monde public, pour vivre sans être vu ni entendu, pour échapper à la publicité. Dans la société moderne la propriété privée est sacrifiée dès qu’elle rentre en conflit avec l’accumulation de richesses. Ce que le monde moderne défend, ce n’est pas la propriété privée mais l’appropriation privée du monde.[2]La seule propriété désormais assurée est celle de notre force de travail. Avec Adam Smith et Karl Marx, le travail, à cause de sa productivité, qui réside dans l’énergie humaine et non dans les produits finis, s’est élevé au premier rang. L’énergie humaine peut être employée à la reproduction de plus d’une vie. Marx rangeait d’ailleurs le travail avec la procréation[3]. Et certains marxistes n’hésitent pas à considérer la grossesse comme un travail méritant salaire[4]. Ainsi, le travail de quelques-uns suffit à la vie d’un grand nombre puisque la productivité du travail réside dans le surplus que possède virtuellement l’énergie du travail humain. L’accumulation de richesses oblige ainsi à tout consommer, dévorer, nos propres produits aussi rapidement que la nourriture.

« … des origines de l’Histoire jusqu’à nos jours, ce qui a besoin du secret, c’est la part corporelle de l’existence, ses aspects liés à la nécessité du processus vital. » (114)

Ne nous inquiétons pas, nos besoins les plus secrets seront très prochainement exploitables.[5]

La prédominance incontestée du travail a détruit les idéaux de l’homo faber, fabricateur d’outils et d’artifices. La permanence, la stabilité, la durée ont ainsi été sacrifiées à l’abondance. Pour autant, le monde ne saurait être mis entre les mains d’homo faber puisque pour fabriquer un objet les moyens sont mis au service d’une fin. Un monde entièrement dominé par homo faber serait réduit à l’utilitarisme pur : tout doit servir à quelque chose, on ne peut penser autrement qu’en termes de fins et de moyens. La nature et le monde seraient ainsi dégradés au rang de moyens, dépouillés de leur dignité indépendante. Monde anthropocentrique dans lequel l’usager est la fin dernière.

« Afin d’être ce que le monde est toujours censé être, patrie des hommes durant leur vie sur terre, l’artifice humain doit pouvoir accueillir l’action et la parole. » (230)

La parole et l’action révèlent l’individualité de chacun. Toutes deux sont indispensables pour rester inséré dans le monde humain. Elles établissent le rapport entre l’égalité et la distinction, la pluralité d’êtres uniques. Un être se révèle dans ses actions et ses paroles mais l’action, plus que la parole, est irréversible et imprévisible. C’est contre cette imprévisibilité que le domaine social se fonde. Avec l’avènement du domaine social, tous les problèmes relevant de la sphère familiale sont devenus préoccupation collective. La société s’est substituée à la cellule familiale et l’état-nation a remplacé le rex ou pater (nom que donnait l’esclave au maître). À l’action s’est substitué le comportement social qui est devenu une norme dans tous les domaines de l’existence. La victoire de la société détruit la sphère publique aussi sûrement que la prédominance du travail parce qu’elle ne donne de l’importance qu’au fait que les hommes ont besoin les uns des autres pour vivre et rien de plus. La sphère publique est le lieu où se rencontrent les hommes dans leur pluralité. Limiter la sphère publique à la vie sociale c’est laisser une société de masse détruire la pluralité humaine, puisque tous se comportent comme les membres d’une même famille.

« Le nouveau a toujours contre lui les chances écrasantes des lois statistiques et de leur probabilité qui, pratiquement dans les circonstances ordinaires, équivaut à une certitude ; le nouveau apparaît donc toujours comme un miracle. » (234)

L’inertie est ainsi la règle et pour entraver l’action une séparation s’instaure entre ceux qui agissent sans savoir, obéissant aux ordres de ceux qui savent sans agir. Action et pensée sont séparées comme l’esclave et le maître. L’action est remplacée par le gouvernement afin de substituer le faire à l’agir. Dès Platon et Aristote c’est la modération et les limites qui sont les vertus politiques par excellence. Pour protéger contre l’imprévisible il faut des lois, des gouvernements, des frontières. Arendt distingue violence, force et puissance. La force est indivisible, elle concerne l’individu, et la pluralité la limite. La puissance dépend de l’accord incertain et temporaire d’un grand nombre de volontés et d’intentions.

« La puissance n’est actualisée que lorsque la parole et l’acte ne divorcent pas, lorsque les mots ne sont pas vides, ni les actes brutaux, lorsque les mots ne servent pas à voiler des intentions mais à révéler des réalités, lorsque les actes ne servent pas à violer et détruire mais à établir des relations et créer des réalités nouvelles […] tandis que la force est la qualité naturelle de l’individu isolé, la puissance jaillit parmi les hommes lorsqu’ils agissent ensemble et retombe dès qu’ils se dispersent. » (260)

Seule la violence peut détruire la puissance mais sans jamais la remplacer. C’est pourquoi la violence, liée à la volonté de puissance, est toujours l’attribut des faibles. Il ne faut pas confondre cette violence avec celle, naturelle, de ceux dont la société tente de dérober la force. Il est important d’accepter l’acte dans ce qu’il contient d’irréversible et d’imprévisible et pour cela Arendt en appelle à notre faculté de pardonner et de promettre. Pour que le monde retrouve sa richesse, il nous faut accepter la pluralité, la présence et l’action d’autrui. Seule la faculté d’agir interrompt l’automatisme inexorable de la vie quotidienne. Mais pour accepter cette pluralité, ce n’est pas tant d’amour que nous avons besoin que de respect :

« Le respect […] est une sorte d’amitié sans intimité, sans proximité ; c’est une considération pour la personne à travers la distance que l’espace du monde met entre nous, et cette considération ne dépend pas des qualités que nous pouvons admirer, ni d’œuvres qui peuvent mériter toute notre estime. » (309)

Seul le respect permet à la promesse de devenir effective et d’unir un groupe d’hommes par une volonté unique autour d’un dessein concerté. Ainsi, les hommes liés par un dessein commun peuvent disposer de l’avenir comme s’il s’agissait du présent.

Dans toute agrégation collective[6] il y a un désir d’apparence parce que la réalité du monde est garantie à l’homme par le fait qu’il apparaît à tous. Mais le désir de gloire, de perdurer dans la mémoire, d’avoir des témoins pour faire valoir nos actes et paroles les plus futiles n’est pas universel. Chez certains peuples, ce n’est pas la fin qui est poursuivie, l’acte et la parole sont des entéléchies qui existent dans l’actualité pure. Et cela se retrouve dans ce qui semble être le plus inutile : le chant, le récit, la poésie, la danse[7].

« La source immédiate de l’œuvre d’art est l’aptitude humaine à penser […] la pensée est apparentée au sentiment et en métamorphose le muet désespoir comme l’échange transforme la cupidité, et l’utilisation, l’appétit lancinant des besoins – et ainsi besoin, sentiment, cupidité sont-ils rendus dignes d’entrer dans le monde, transformés en objets, réifiés. Dans chaque cas une faculté humaine qui, de nature, est communicative, ouverte au monde, transcende et libère de son emprisonnement dans le soi une intensité passionnée qu’elle donne au monde. » (224)

Nous devons nous réapproprier les différentes activités de la vita activa. Comme le précise justement Hannah Arendt :

« La nécessité et la vie sont si intimement liées que la vie elle-même est en danger lorsqu’on se débarrasse complètement de la nécessité. » (p.112)

Se libérer du travail, de l’activité qui consiste à répondre au cycle biologique, que ce soit en exploitant d’autres hommes (primates du futur) ou des robots (le paradisme) ne nous émancipera pas. Esprit et corps sont liés comme vita activa et vita contemplativa. S’émanciper de l’une c’est amoindrir la seconde. Travailler, c’est œuvrer avec la matière et avec les autres êtres vivants, c’est une activité indispensable mais non prééminente. Comme l’indique Marshall Sahlins[8], les peuples de chasseurs cueilleurs consacrent bien peu de temps, surtout si nous comparons avec nos sociétés modernes dominées par le travail salarié, à la quête de subsistance. Ils ne sont pas obsédés par la nourriture, par l’abondance démesurée de nourriture. Pour être libre il faut nous confronter à la nécessité qu’implique le processus vital. Le travail, ni méprisable ni louable, doit être réinvesti par tous afin de retrouver l’âge d’abondance décrit par Marshall Sahlins. Par abondance nous n’entendons pas une accumulation de consommables, nous n’obéissons pas à l’ordre « croissez et multipliez », mais l’enrichissement de nos relations intensives avec le monde terrestre. Il nous faut retrouver nos mains, leur faculté de fabrication, de transformation de la matière. Il ne s’agit pas de savoir tout faire, de craindre la spécialisation. La spécialisation n’est pas la division du travail qui n’est que la somme des forces de travail, identiques et interchangeables, et s’oppose à la coopération.

Pour y parvenir, il nous faut renouer avec les cordes de pensées[9] qui étrangleront l’aliénation qu’impose toute civilisation et qu’accentue notre science moderne.

L’invention du télescope a tellement modifié la vision du monde de l’homme qu’elle lui a permis de considérer la nature terrestre du point de vue de l’univers. Le monde terrestre s’est ainsi rétréci et en abolissant les distances l’esprit humain s’est éloigné du monde. L’homme est devenu capable d’arpenter et de mesurer mais il a été rejeté en lui-même.

« … au lieu d’observer les phénomènes naturels tels qu’ils lui étaient donnés, il plaça la nature dans les conditions de son entendement » (335)

Certains hommes rêvent la mathématisation de la perception[10], la rationalisation des choses empiriques, réduisant les données des sens et les mouvements terrestres en symboles mathématiques. Par la force de la théorie ils espèrent surmonter la condition humaine terrestre. C’est le doute cartésien, né du postulat qu’il faut douter des sens et de la raison, qui détruisit le sens commun. La théorie devient hypothèse et la réussite de l’hypothèse devient vérité, ainsi certains croient pouvoir créer un nouveau monde.

Le mépris du travail est lié au dualisme nécessité/liberté qui se décline en privé/public et correspond au dualisme du corps et de l’esprit qui domine notre civilisation depuis ses origines. Puisque le corps, par ses besoins quotidiens, est la prison de l’âme, pour être un homme libre il faut se libérer du corps, de ses besoins ou tout au moins de l’activité nécessaire au cycle biologique.

Dans nos sociétés modernes, le travail est devenu le propre de l’homme, il s’est étalé au grand jour et est devenu le centre de la vie publique. Le mythe du travail est destructeur parce qu’il enferme l’homme dans le cycle biologique transformant ainsi tout en consommation. La force de travail dont le travailleur est si fier réduit sa vision du monde au corps qui consomme et inverse le dualisme corps/esprit. Nos corps ainsi asservis se sont éloignés de la Terre et aspirent à devenir machines, machines émancipées de toute condition terrestre, machines immortelles. La Terre est la prison du corps et peu importe désormais l’âme et l’esprit.

Pour éviter le pire et retrouver notre sens commun, il nous faut réapprendre à habiter le monde, accepter la fragilité de la vie humaine, se confronter à la nécessité, recréer une relation active et dynamique avec la Terre, pour rêver de nouveau dans la hutte conique :

« … la terre est reliée au ciel à travers les tissus des plantes et des animaux qu’elle soutient et nourrit, le ciel emporte la terre dans le flux de ses eaux et les fluctuations de son climat et la hutte conique se tient au centre de ce monde de terre et de ciel ».[11]

Ana Minski


Révision : Lola Bearzatto

  1. Tim Ingold, Marcher avec les dragons
  2. John Locke, Les deux Traités du gouvernement civil, 1690
  3. Salaire, travail et capital
  4. Paola Tabet, La construction sociale de l’inégalité des sexes. Des outils et des corps.
  5. https://www.arte.tv/fr/videos/048171–000-A/les-superpouvoirs-de-l-urine/
  6. Préférable à « société » puisque cette dernière n’est conçue en tant que telle et comme séparation qu’à partir du XVIIIe siècle (Descola, 2005)
  7. https://soundcloud.com/mita-ghoulier/poemes-xam-lecture
  8. Marshall Sahlins, Âge de pierre, âge d’abondance : L’économie des sociétés primitives.
  9. Nom que les !Xams donnent à la faculté de penser
  10. La philosophie cartésienne, qui considère les mathématiques comme seule science certaine, s’étend à toutes les facultés sensibles pour tenter d’échapper aux représentations subjectives du monde.
  11. Tim Ingold, Marcher avec les dragons

Arendt civilisation modernité travail

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Cancel Laisser un commentaire

  1. Texte subjectif dans la mesure où il part de l’apriori que « l’âme et/ou l’esprit » sont supérieurs au corps… dans cette vision millénariste encore si présente à tous niveaux de la société, consciemment ou inconsciemment… ce que personnellement je conteste et range du côté des textes animés par un fond de croyance, de foi dont on a vu pendant des siècles à quoi cela nous a mené dans l’état actuel du monde que semble pourtant contester l’auteure

    personnellement, je pars de l’opposé et pense que le corps est premier puisque sans lui, il n’y a pas « d’âme et/ou d’esprit » dont parle l’auteure du texte… et à sa mort, après lui, il n’y a plus rien (c’est ma subjectivité face à celle de l’auteure)

    mais je sais que dit comme ça, cela rencontre bcp de réticences quand on lit de tels propos, tout imprégnés que nous sommes de cette culture gréco-judéo-chrétienne qui veut absolument nous plier, nous contraindre à une croyance en une entité, une force, un esprit (appelez-le comme vous voulez) supérieur au corps putrescible et dès lors, inférieur

    ce n’est pas de foi que nous manquons, on voit bien ce qu’elle nous a fait faire et fait faire encore pour certains… ce qui nous manque ss doute au plus haut point, c’est de respect de soi, des autres, de l’environnement qui est notre condition même de survie… et d’amour dans le sens le plus respectueux et gratuit qui soit!