La guerre des mots organisée discrètement par nos ennemis : Comment ils ont introduit le mot « développement » puis comment est arrivé l’adjectif « soutenable » travesti ensuite en « durable ».

La notion de « sustainable development » est traduite de 1988 à 1992 en français : « développement soutenable » , choix conservé par toutes les langues latines : sostenible, sustentavel, etc., ce qui est conforme à l’origine française de « sustainable » : le mot « soustenir » (soutenir) qui se trouve dans l’Ordonnance de Brunoy du roi Philippe VI de Valois (29 mai 1346), dans un texte ordonnant la gestion prudente des forêts, de façon à ce qu’il en reste toujours assez pour les générations suivantes. Mais comme elle l’explique elle-même dans le n° 1 de sa revue : Vraiment durable, Bettina Laville a demandé, dans l’avion qui la ramenait de la Conférence internationale de Rio sur l’environnement, en juin 1992, au président Mitterrand de désormais traduire « sustainable » par « durable ». Pour elle, le mot « soutenable » avait une connotation trop « écolo », idée d’équilibre : tenir par en dessous, en se positionnant en équilibre bien sous le centre de gravité, pour tenir une charge : origine de « sous-tenir », et elle voulait un adjectif plus compatible avec les milieux d’affaires : faire durer les bénéfices, donc remplacer « soutenable » par « durable ».

L’expression « sustainable development » apparaît bien avant le Rapport « Brundtland » de 1987, Our Common Future : on la trouve dans le rapport pour l’ONU (UNEP) de mai 1975 :

« Environmental management implies sustainable development of all countries, aimed at meeting basic human needs without transgressing the outer limits set to man’s endeavour by the biosphere ». (La gestion environnementale implique le développement soutenable de tous les pays, qui vise à répondre aux besoins humains essentiels sans transgresser les limites externes au comportement humain définies par la biosphère).

(UNEP-Governing Council Decision 20-III du 2 mai 1975, section II-9-b)

Puis en 1980, cosigné par l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature), le PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement) et le WWF dans leur rapport World Conservation Strategy, Living Resource Conservation for Sustainable Development :

« L’objectif de la Stratégie mondiale de Conservation de la Nature est de contribuer à la réalisation du développement soutenable par la conservation des ressources vivantes. »

Le but de cette langue de bois est clairement avoué dans la préface à ce texte. Il s’agit de présenter « un énoncé de conditions et de priorités auquel tout autant les environnementalistes [conservationists] que les praticiens du développement pourraient souscrire ». Bref, ménager la chèvre et le chou !

Dans le même esprit hypocrite, le secrétaire général pour l’ONU de toutes les Conférences mondiales pour l’environnement (Stockholm 1972, Naïrobi 1982, Rio 1992, Johannesburg 2002), l’homme d’affaires canadien souvent dénoncé par Fabrice Nicolino : Maurice Strong, va créer en 1983 à l’ONU la « Commission Environnement et Développement » et placer à sa tête l’ancienne ministre de Norvège Gro Harlem Brundtland. Dans le but de préparer la Conférence de Rio de 1992, elle a l’ordre de produire un rapport pour ménager les milieux d’affaires : ce sera le rapport Brundtland de 1987, traduit aux éditions du Fleuve, Canada, peu après, sous l’appellation Notre avenir à tous, elle y réutilise la notion de « soutenabilité » et de « développement soutenable » lancée par les milieux internationaux de protection de la nature depuis 1975. Détails dans Edwin Zaccaï, 2002, Le développement durable, dynamique et constitution d’un projet, et Jean -Philippe Carisé, 2014, Histoire du développement durable, où le rôle de Bettina Laville est révélé.

La veille de l’ouverture de la Conférence de Rio en juin 1992, Maurice Strong lance en grande pompe le « Conseil Mondial pour le Développement Soutenable », en anglais WBCSD, avec un autre grand PDG international, son ami Stephan Schmidheiny. Ce dernier est celui qui sera condamné à une très lourde peine de prison ferme au grand procès de l’amiante à Turin, peine aggravée en appel. Dans le WBCSD, on trouve les PDG des plus grosses entreprises polluantes du monde : c’est le lancement du « greenwashing » (écoblanchiment) !

Tout cela a été concocté par Maurice Strong dès juin 1971. Il prépare alors le premier Sommet international de l’environnement, idée venue à l’Unesco suite au colloque international des biologistes à Paris de septembre 1968 sur l’état estimé déjà dramatique de la biosphère (Voir le Courrier de l’Unesco, janvier 1969).

Maurice Strong est chargé de préparer la conférence de Stockholm prévue en juin 1972. En prenant contact avec tous les chefs de gouvernements du monde, il découvre que cette conférence risque de capoter à cause de la peur des grands leaders du Tiers-Monde, l’Inde notamment, de se voir brider par les mesures de prudence conseillées par les chercheurs en écologie, dans leur volonté de « rattraper » le niveau de vie des pays occidentaux. D’abord on construit autant d’usines que dans les pays occidentaux, on pollue, et seulement ensuite, une fois le rattrapage réalisé, on commence à se soucier de la protection de la nature et de la pollution. Le Tiers-Monde est obsédé de « développement » !

Maurice Strong comprend vite le danger, et convoque à Founex en Suisse un colloque en juin 1971 pour mettre au point la parade. Il sera décidé à Founex que désormais, à chaque fois que dans un texte de l’ONU, il y aura le mot « environnement », il faudra placer juste à côté le mot « développement ».

A la même époque le franco-brésilien, Ignacio Sachs dans la même volonté de créer une langue de bois diplomatique, va lancer le concept d’écodéveloppement au sens (oxymoresque !) de « développement écologique ». Cette invention linguistique ne sera pas retenue, et dès 1975, comme on l’a vu plus haut, on lui préfèrera celle de « développement soutenable ».

Maurice Strong impose le mot « développement » dans le domaine des problèmes écologiques, car le concept de « développement », — qui est un mot normal en biologie, comme l’a démontré Pierre Achard dans sa thèse de 1989 (La passion du développement) et son livre de 1977, Discours biologique et ordre social — est un concept que commence à utiliser l’ONU depuis le 4 décembre 1948, dans sa résolution 198-III = Economic development of under-developed countries.

Peu après, le 20 janvier 1949, dans son Discours sur l’état de l’Union (cité intégralement par Gilbert Rist pages 118–120 de Le développement. Histoire d’une croyance occidentale, édition de 1996 aux Presses de Sciences-Po) le président Truman déclarera que désormais le rôle des États-Unis d’Amérique est de lancer un « programme de développement au service de l’amélioration et de la croissance des régions sous-développées ». Il ajoute : « Une plus grosse production est la clé de la prospérité et de la paix » et « les États-Unis se distinguent parmi les nations par le développement des techniques industrielles et scientifiques ». Truman annonce alors un programme d’aide technique qui allait supprimer « la souffrance de ces populations » sous-développées, grâce à « l’activité industrielle » et à la « hausse du niveau de vie ». Truman lance ainsi la course du Sud pour rattraper le Nord. Une course que déteste Gandhi (voir ses écrits de 1909 réédités chez Fayard en 2015 : Hind Swaraj : l’émancipation à l’indienne et de Guillaume Gamblin, éditions du Man, Lyon, 2011 : La force de l’autonomie. Gandhi, précurseur de la décroissance ?). Par contre son ennemi Nerhu est enchanté. Il déclare, en 1949 :

« Ce n’est pas une question de théorie. Qu’il s’agisse du communisme, du socialisme ou du capitalisme, ce sera la méthode la plus efficace pour effectuer les changements nécessaires et donner satisfaction aux masses qui s’imposera d’elle-même […] Notre problème aujourd’hui est de relever le niveau de vie des masses. »

Déjà en 1942, un fonctionnaire du BIT (Bureau international du travail), Wilfred Benson, dans un article intitulé The Economic Advancement of Underdevelopped Areas, évoque le doublet « développé/sous-développé ». Cette idée de doublet « développé/ sous-développé » hante les milieux d’affaires aux USA dès 1943, comme le montrent Fabrizzio Sabelli et Susan George dans leur essai Crédits sans frontières : la religion de la banque mondiale. Les PDG ont peur d’être confrontés à la chute brutale des débouchés de leur industrie avec la perspective de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Il faut absolument trouver d’autres débouchés. C’est alors qu’ils vont imaginer inonder de leurs produits les nouveaux pays qui vont se créer dans le cadre de la fin des empires coloniaux anglais et français : la décolonisation est déjà envisagée.

Et il faut absolument empêcher l’autre capitalisme concurrent, le capitalisme imaginé par Lénine dès mai 1918, (lire aussi de lui : Le développement du capitalisme en Russie, 1899) un capitalisme mieux organisé, plus productif, grâce à la gestion rationnelle aux mains de l’État, comme le pense Lénine alors (voir le récent livre de Paul Ariès à ce sujet : Les rêves de la jeune Russie des Soviets, page 136), empêcher donc cet autre capitalisme, celui de l’URSS, de se positionner comme fournisseur des nouveaux états qui vont se créer ! C’est déjà la Guerre froide.

Les USA ont alors l’idée de devenir les nouveaux colonisateurs, en se substituant aux empires coloniaux anglais et aux français, mais sans dire le mot « colonisation » qui commence à avoir mauvaise presse ; c’est alors qu’ils vont inventer le mot « développement », en tant qu’alternative au mot « colonisation », comme le démontre Françoise Dufour dans sa thèse de 2007 éditée en 2010 à l’Harmattan sous le titre De l’idéologie coloniale à celle du développement (on trouvera là aussi tous les détails sur l’étymologie du mot « développement », ainsi que les dessous de l’ONU lors de la décision du 4 décembre 1948) et par ce stratagème, les USA vont se présenter comme les « gentils » qui vont amener le développement, à la place des « méchants », les communistes, qui risqueraient d’amener l’oppression bureaucratique, le contraire du « Monde Libre » comme la propagande disait alors.

De la colonisation au « développement »…

Cette « gentillesse » est toute relative : en réalité il s’agit de méchanceté comme le montre le texte de Jan L. Sadie ci-dessous où il est expliqué que pour introduire le développement, il faut d’abord mettre en place « une désorganisation sociale. Il faut susciter le malheur ».

Car comme j’ai pu le constater dans les Pays du Tiers-Monde (via mes travaux de terrains en tant qu’ethnologue au Niger et en Amazonie) les politiques de « développement » sont source de déstabilisation des peuples, et donc d’ethnocide (G. Condominas et en 1970 R. Jaulin avec l’ouvrage fondateur : La paix blanche, introduction à l’ethnocide) ce dont l’économiste Jan L. Sadie était parfaitement conscient, non sans cynisme, dans cet extrait de son article paru dans The Economic Journal, vol. 70, 1960 pages 294–303 sous le titre The Social Anthropology of economic Underdevelopment (L’anthropologie sociale du sous-développement économique) :

« […] le développement économique d’un peuple sous-développé n’est pas compatible avec le maintien de ses coutumes et mœurs traditionnelles.

La rupture avec celles-ci constitue une condition préalable au progrès économique. Ce qu’il faut, c’est une révolution de la totalité des institutions et des comportements sociaux, culturels et religieux et, par conséquent, de l’attitude psychologique, de la philosophie et du style de vie.

Ce qui est requis s’apparente donc à une désorganisation sociale. Il faut susciter le malheur [je souligne] et le mécontentement, en ce sens qu’il faut développer les désirs au-delà de ce qui est disponible, à tout moment.

On peut objecter la souffrance et la dislocation que ce processus entraînera ; elles semblent constituer le prix qu’il faut payer pour le développement économique, la condition du progrès économique. »

Car lors de l’arrivée des Européens colonisateurs, les peuples autochtones, passé un premier moment de curiosité, préfèrent reprendre vite leur autonomie et dédaignent les objets des Blancs. Un des témoignages recueilli dans Pieds nus sur la terre sacrée (Denoël, constamment réédité) montre le peu d’intérêt qu’ont les indigènes pour les prétendus « merveilleux objets des Blancs ». Au grand désespoir des colons français en Guyane, les Indiens disparaissaient en forêt, ne revenaient plus, ne ressentant aucun besoin car ils obtiennent déjà tout ce qui leur est nécessaire au travers de leur mode de vie de toujours, au fond de la forêt, comme l’a démontré Jacques Lizot suite à ses 23 années chez les Yanomamis, ou comme je le montre dans l’article « Permaculture, agroécologie, jardins-forêt : des savoirs millénaires  ». Et là comme ailleurs, les colons s’acharnèrent à déclencher chez les envahis des nouveaux besoins pour les inciter à rester à proximité des premières implantations coloniales. Très difficile de susciter ces besoins ! Les colons de Cayenne écrivirent au roi pour qu’on leur envoie des bateaux chargés d’alcool, car ils avaient remarqué que par cette astuce on pouvait de fil en aiguille introduire de nouveaux besoins, provoquer « le malheur et le mécontentement, en ce sens qu’il faut développer les désirs au-delà de ce qui est disponible, à tout moment ». Laurent-Basile Hautefeuille dans son Plan de colonisation (1830) explique que les indigènes doivent être formés non seulement à la production, mais aussi à la consommation qu’engendrera le « désir des objets qu’ils ne connaissaient pas jusqu’alors ». Jules Ferry confirme ce but en 1890 : « La consommation européenne est saturée, il faut faire surgir des autres parties du globe de nouvelles couches de consommateurs. »

En réalité, l’arrivée du concept de « développement » est antérieure aux années 1940, dans le domaine de l’attitude à avoir avec les « peuples exotiques ». Déjà dans le Pacte des Nations à l’origine de la S.D.N., signé le 28 juin 1919, on trouve ceci dans l’article 22, point 1 :

« Les principes suivants s’appliquent aux colonies et territoires qui, à la suite de la guerre, ont cessé d’être sous la souveraineté des États qui les gouvernaient précédemment et qui sont habités par des peuples non encore capables de se diriger eux-mêmes dans les conditions particulièrement difficiles du monde moderne. Le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de civilisation, et il convient d’incorporer dans le présent pacte des garanties pour l’accomplissement de cette mission. »

Ensuite les points 3 et 5 insistent sur l’attitude à avoir selon le « degré de développement » des peuples en question.

Les Anglais promulguent en 1929 un Colonial Development Act qui applique la doctrine de 1926 du « double mandat » établie par Lord Lugard :

« Le profit économique, oui, mais avec le devoir de mener les « races de couleur » à un degré de civilisation plus élevé », donc le « développement », c’est d’abord l’application du premier volet du mandat : l’exploitation économique des ressources telles que la terre, les minéraux et les produits de la forêt, et ensuite le deuxième volet : la mission civilisatrice en amenant le progrès et le bien-être. »

Commentant le discours de Truman, Wolfgang Sachs résume page 17 du livre Des ruines du développement (éd. Ecosociété 1996) :

« Parler de développement ne signifie rien d’autre que projeter sur le reste du monde le modèle américain de société […] l’hégémonie américaine ne visait pas la possession des territoires, mais leur ouverture à la pénétration économique. De leur côté, les jeunes nations laissaient leur autonomie s’échapper en se plaçant automatiquement dans l’ombre des États-Unis et en se proclamant objets de développement économique. Le développement fut le véhicule conceptuel qui a permis aux États-Unis d’agir comme le héraut de l’autodétermination nationale tout en installant un nouveau type d’hégémonie mondiale : un impérialisme anticolonial. »

Le concept de développement existe dans le domaine économique et social chez Marx, et chez Paul Leroy-Beaulieu, l’auteur en 1870 de De la colonisation chez les peuples modernes, ouvrage célèbre, constamment réédité jusqu’en 1908. En 1911 Schumpeter avait rédigé sa Théorie du développement économique, et en 1944, Rosenstein-Rodan avait proposé The International Development of Economically Backward Areas, comme on disait en anglais pour nommer les « contrées arriérées » !

Avant la notion de « développement », l’expression fétiche était celle de « mise en valeur », par exemple avec le ministre Albert Sarraut (La mise en valeur des colonies françaises, 1923). Ce qui sous-entend que les peuples exotiques ont un mode de vie qui les rend incapables de produire de la valeur : ce qu’ils font est nul, une sous-utilisation du potentiel de richesse. Il faut donc les mettre au pas, les laisser faire dans leur indolence, leur paresse, c’est entretenir un déplorable gaspillage. Ce raisonnement est maintenant celui de l’Armée brésilienne, outrée de la surface du Parc National accordé aux Yanomamis : l’Armée les accuse de gaspiller un trop vaste espace, car il n’est pas mis en valeur, ils ne font qu’y mener une vie primitive nuisible à la prospérité nationale.

En 1756, Mirabeau avait lancé le mot « civilisation » dans son Traité de la population ou l’Amy des Hommes, mot exprimant toute l’admiration pour la « civis », la ville, les gens « policés », aux façons de vivre pleines d’élégance, d’urbanité. Point de politesse, de mœurs raffinées loin des villes, dans l’au-delà du « forum », defora= loin, l’extérieur, la forêt, l’espace dangereux, mal contrôlé, domaines d’esprits menaçants, hors des villes, le « pagus », mot qui donnera dans un sens méprisant à la fois le « paysan » et le « païen », ces rustres pas encore convertis à la religion nouvelle, pratiquée en ville. Depuis l’Antiquité notre imaginaire est marqué par ces thèmes… Christian Marouby, dans Utopie et primitivisme, a montré comment l’Europe a été troublée à l’époque de Montaigne par la découverte des gens « sans foi ni loi ni roi », les « Sauvages ». Un trouble qui a incité des milliers de gens simples, souvent les matelots des navires découvrant les Amériques, à fuguer pour vivre avec les Sauvages, autant au Canada que sur les côtes du Brésil. Mais soudain l’Europe invente l’Histoire, un grand récit mythologique où elle se place tout en haut : la fine pointe glorieuse de l’Histoire. Ce mythe la rassure : nous les Blancs, nous sommes les meilleurs, de plus Dieu est avec nous ! Le mot « civilisation » viendra au bon moment pour conforter les Européens dans leur sentiment de supériorité : ce mot sert à placer les « Sauvages » tout en bas de l’échelle. C’est en constatant cela que les écolos les plus radicaux aux États-Unis se définissent comme « anti-civ », ce qui signifie « anticivilisation » (voir le documentaire de Frank Lopez, End:Civ, basé sur le travail de Derrick Jensen, et les deux petits livres Écologie en résistance, stratégies pour une terre en périlwww.editionslibre.org, parus en 2016 et 2017).

Jules Ferry en 1885 utilisera ce mythe ainsi, pour justifier ses initiatives coloniales au Tonkin :

« Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »

Jules Ferry est bien dans l’air du temps : en 1889, Charles Philebert dans La conquête pacifique confirmera :

« C’est la mission providentielle des nations civilisées de conquérir et de pénétrer toutes les parties du globe. C’est un moyen dont Dieu se sert pour étendre à toutes ses créatures les bienfaits de ses lois … Nous sommes les représentants d’une civilisation supérieure, et si nous voulons la pénétration du Soudan, c’est pour améliorer son état, c’est en un mot pour le civiliser. »

Quant à Hauser, Fevre et Busson, ils voient les choses ainsi en 1910 :

« L’œuvre civilisatrice qui s’impose à la France dans l’Afrique noire est une œuvre de relèvement moral et social ; c’est là vraiment que nous sommes en état et en devoir de jouer, vis-à-vis de races abâtardies ou en enfance, ce rôle de tuteurs et d’éducateurs qui est la justification et le plus beau titre de gloire de la politique coloniale… Cette politique d’association doit se borner à une tutelle paternelle avec ces grands enfants que sont les nègres. »

Discours d’un temps révolu, probablement de gens de droite ?

Pas du tout : une gloire de la France de gauche : le grand Léon Blum, dira à l’Assemblée nationale le 9 juillet 1925, afin de justifier la répression dans le Rif au Maroc contre la résistance menée par Abd El Krim, et en demandant au gouvernement des crédits pour qu’on y envoie le maréchal Pétain :

« Nous avons trop d’amour de notre pays pour désavouer l’expansion de la civilisation française. Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont parvenues au même degré grâce aux efforts de la science et de l’industrie. »

Et encore plus près de nous, en 1952, le secrétaire d’État à la présidence de la République, Félix Gaillard, pour justifier l’industrie atomique, expliquera que les nations qui ne suivraient pas la voie du développement grâce à la physique atomique seraient dans les 25 ans « aussi arriérées face aux nations nucléaires que les peuples primitifs africains le sont face aux nations industrialisées d’aujourd’hui ».

Et en ce moment même en France, nous ne nous rendons même pas compte que nous banalisons des expressions qui sentent encore bon la « mission civilisatrice » ! Par exemple, nous, les « supérieurs », les confortablement « développés », nous nous donnons le droit de décorer les nations anciennement colonisées qui finissent à force d’effort par presque nous ressembler, de « pays émergents ». Nous les « supérieurs », nous distribuons les médailles ! Tout en cachant le non-dit de cette expression : nous ne parlons pas des mauvais élèves sur la voie du développement : ceux qui sont encore la tête sous l’eau, les « immergés » ! Même dans les ONG censées faire le bien et réfléchir aux problèmes écologiques, ne dit-on pas souvent, lorsqu’on évoque la nécessité de la décroissance : « Mais on n’a pas le droit de leur dire de ne pas avoir ceci ou cela, puisque nous-mêmes nous bénéficions de ces biens de consommation ». Une façon inconsciente de sous-entendre que notre mode de vie est le meilleur, fruit des « races supérieures » pionnières en « civilisation », au sommet du « développement », et que donc ce mode de vie, il est normal que « eux aussi le désirent ». Une façon d’avouer que pour nous, notre mode de vie est d’une évidence incontournable et qu’il est normal qu’il se généralise.

Les premiers frémissements d’une remise en cause du « développement », même dans sa version « soutenable », nous viennent de certains pays anciennement colonisés. Par exemple avec Le Manifeste de l’homme primitif du Malien Fodé Diawara (Grasset, 1973), ou d’Aminata Traoré : Le viol de l’imaginaire (Fayard, 2002), ou de l’Iranien Majid Rahnema : La force des pauvres (2008) et Quand la misère chasse la pauvreté (2003) et les nombreux livres et articles sur la notion de « buen vivir », le bien vivre en harmonie, toutes espèces vivantes confondues qui nous arrive des peuples amérindiens des Andes, avec d’Alberto Acosta Le Buen Vivir (éd. Utopia, 2014) et, sous la direction de Nicolas Prinet : Être comme eux (éd. Parangon, 2013), et le recueil dirigé par Miriam Lang et Dunia Mokrani : Au-delà du développement : critiques et alternatives latino-américaines (éd. Amsterdam, 2014) qui nous permet d’accéder à quelques textes d’Eduardo Gudynas. Enfin, paru en avril 2018 aux éditions du Seuil : Sentir-penser avec la Terre d’Arturo Escobar. Pour rire de l’incompréhension totale des marxistes au sujet des peuples indigènes qui ne sont plus tentés par le « développement », on lira l’article ridicule paru dans le Monde Diplomatique de mars 2018, « A la recherche de la Pachamama », qu’en courrier des lecteurs du numéro d’Avril, Alessandro Pignocchi, auteur de livres sur les Achuars-Jivaros [avec qui nous nous sommes entretenus, voir : ici, NdE], dénonce, comme à la fin de sa lettre, Franck Gaudichaud, qui salue la critique de la « vision développementiste des gouvernements « progressistes » ».

Enfin, je terminerai en saluant le succès des Papous contre l’exploitation minière sur l’île de Bougainville (film The Coconut Revolution, le film préféré des Indiens du Chiapas !) à l’heure où par contre, les Kanaks risquent de se faire « niquer par le nickel » en intériorisant l’imaginaire développementiste que tentent de leur inculquer les conseillers français au nom de la « formation de l’élite kanak ». Cette « formation » ressemble à une « déformation », une tentative ethnocidaire de les franciser à la place de les kanakiser ! Un peu au nord de la Kanaky, sur l’île de Bunlap au Vanuatu, le peuple Saa, après avoir visité le « monde des Blancs », a décidé d’en tirer un bilan : ce que les gens de là-bas appellent le « progrès », le « développement », c’est une vaste blague. Cela ne mène pas du tout au bonheur. Alors ils ont décidé de tourner le dos à la « mondialisation » décrite par certains comme une fatalité. Ils ont chassé tous les enseignants, ils ont chassé tous les missionnaires, ils ont chassé tous les agents de développement. Ils ont décidé de ne parler que leur langue ancestrale, et de ne faire confiance qu’à leurs Anciens pour apprendre d’eux à vivre en autarcie, par le petit jardinage, et les méthodes de pêche d’autrefois.

Pas question de leur parler de « développement durable » !

Thierry Sallantin

blancimarron@gmail.com,

Edition : Nicolas Caaux

Correction : Lola Bearzatto


Pour en savoir plus : les 130 références bibliographiques à la suite de mon article « Le développement (même durable) c’est le problème, pas la solution ». Même site, voir aussi : « Qu’est-ce que l’écologie radicale » & et « Cop 21 : le mot « décroissance » fait très peur au Figaro » (en l’honneur de Karmen Ramirez Boscan, dont le peuple Wayuu ne veut pas d’électricité). Même site : Les peuples contre l’État : 6 000 ans d’évolution totalitaire. Et sur le site Agoravox, plusieurs articles dont « Comment traduire sustainable development », et « Vive la pauvreté, à bas la misère! Vive le chômage ! »

Ordonnance de Brunoy, roi Philippe VI de Valois, 1346 :

« Les Maîtres des forêts enquerreront et visiteront toutes les forêts et bois qui y sont et ferons les ventes qui y sont à faire, eu regard à ce que les-dîtes forêts et bois se puissent perpétuellement soustenir en bon état. »

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  1. Bonjour Thierry Sallentin,

    Je suis lycéenne. Nous nous étions rencontrés à la manifestation du 22 mai (il me semble) et avions eu une discussion passionante sur votre métier.

    Cet article est tout aussi passionant et m’a appris beaucoup de choses. Cette question du point de vue et du mode de vie que les sociétés occidentales imposent à toutes les autres est très interessantes. Je vais m’empresser de lire vos autres articles!

    Merci beaucoup! Manon Duboc