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Science et aliénation (par Ana Minski)
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Science et aliénation

« Le problème féminin met en question tout ce qui a été fait et pensé par l’homme absolu, l’homme qui ne concevait pas la femme comme un être humain à sa hauteur. » (Carla Lonzi, Crachons sur Hegel)

En 2005, dans son ouvrage Par-delà nature et culture, Philippe Descola définit quatre ontologies principales selon les relations et conceptions qu’établissent les sociétés humaines avec la nature et ses autres existants : le totémisme, l’animisme, l’analogisme et le naturalisme. Nos sociétés dites modernes sont des sociétés dites naturalistes : elles envisagent une continuité entre humains et non-humains par des lois physiques universelles mais accordent à l’homme, et à lui seul, la faculté de les surpasser pour les maîtriser. L’homme seul serait donc capable de s’extraire de la tyrannie de l’instinct et de l’immanence de la nature.

Cette conception du monde est une construction religieuse, scientifique et économique, fondée sur un androcentrisme qui sépare et oppose l’homme et les Autres : femme, esclaves, primitifs ; qui sépare la nature et la culture, la matière et l’esprit.

Elle trouve son origine dès l’Antiquité et se développera avec le christianisme et le développement scientifique du XVIIe siècle. L’homme devient ainsi observateur et transformateur d’une nature rabaissée au rang d’objet neutre, connaissable et exploitable à volonté.

Dès l’Antiquité, la civilisation helléniste, inégalitaire et ethnocentrée, différencie l’homme des Autres : les femmes, les enfants, les non-Occidentaux. Pour Platon, la corporéité est l’expression matérielle des déterminations spirituelles et morales : l’homme mâle, dont la mémoire lui permet d’appréhender la vérité, est l’être le plus complet. Mais il conçoit néanmoins le corps comme tombeau de l’âme : « Tant que nous aurons notre corps et que notre âme sera embourbée dans cette corruption, jamais nous ne posséderons l’objet de nos désirs, c’est-à-dire la vérité. » (Phédon). Le partage chez Platon se fait davantage entre l’homme libre et l’esclave qu’entre l’homme et l’animal, ce dernier étant l’incarnation d’une chute de l’âme dans l’oubli, prisonnière de la matière et du temps. C’est au IVe siècle av. J.-C. que l’individuation de certaines entités du monde, systématisée par Aristote, permet de faire surgir un objet d’enquête original : la Nature en tant que somme des êtres soumis à des lois. Aristote écrit dans son ouvrage La Politique :

« La nature ne fait rien sans but ni en vain et elle a tout fait pour l’homme. »

Il théorise une hiérarchisation des vivants selon une complexification des capacités : en-dessous de l’échelle se trouvent les « justes vivants » (les végétaux) dont l’âme primordiale n’assure que la génération et la nutrition, viennent ensuite les âmes sensitives des animaux capables de douleur et de plaisir, puis l’âme motrice. Pour Aristote, c’est par le toucher, la grande sensibilité de la peau que l’homme est supérieur aux autres animaux. La nature a achevé son œuvre dans l’homme libre, la femme étant un homme incomplet, l’esclave un instrument animé.

La supériorité de l’homme se consolide dès les débuts du christianisme avec la notion de résurrection qui émerge au Ve siècle av. J.-C. Cette supériorité s’accompagne d’une séparation avec l’animal qui se creuse encore un siècle plus tard lorsque le concept de spiritualité et d’immortalité de l’âme humaine est évoqué dans le Livre de la Sagesse. Influencé par la distinction platonicienne du corps et de l’âme dont la nature est intellectuelle et immatérielle, le Nouveau Testament prolonge ce processus. Avec Cicéron, l’homme devient l’unique détenteur de la raison et la croyance d’une nature finaliste permet de percevoir le monde comme arrangé et imaginé au profit des hommes.

Saint Augustin, dont la philosophie domine sans partage le christianisme jusqu’au XIIIe siècle et reste bien ancrée par la suite, envisage également l’âme comme la partie supérieure de l’homme, indépendante du corps, spirituelle, source de la connaissance intellectuelle, image du Dieu de la Genèse. Cette conception contribue à installer le dualisme matière-esprit qui structure toute la vision chrétienne de l’univers. Elle sépare l’homme, créature céleste, des créatures définitivement attachées à la terre.

Au IVe siècle, quand le christianisme détient le pouvoir temporel et achève d’abolir les rites païens, les sacrifices, les abattages rituels et les interdits alimentaires sont abandonnés. Le christianisme renvoie le monde animal, et par lui toute la nature, dans le profane. L’animal devient un objet à utiliser cette fois-ci pour les besoins du quotidien. Pour tous, il est évident qu’elle a été créée pour le bien de l’homme, centre et maître de la création. Les bêtes farouches sont retirées dans les solitudes et les forêts, celles des champs sont prêtes à donner leurs produits et celles des villes à proposer leurs loyaux services. Toute activité est ainsi justifiée, toute exploitation légitimée.[1]

La « révolution copernicienne » au XVIe siècle permet au scientifique de quitter la pratique empirique pour faire de l’expérimentation une pratique sélective : le scientifique impose ses propres questions au phénomène.[2] L’invention du télescope modifie également la vision du monde puisque l’homme peut désormais considérer la nature terrestre du point de vue de l’univers. Le monde terrestre s’est ainsi rétréci, et en abolissant les distances l’esprit humain s’est éloigné de la Terre. L’homme est devenu capable d’arpenter et de mesurer mais il a été rejeté en lui-même.

Au lieu d’observer les phénomènes naturels tels qu’ils lui sont donnés, il place la nature dans les conditions de son entendement. Cette extériorité de l’homme rendra possible l’émergence, au XVIIe siècle, d’une science de l’ordre et de la mesure qui répartit les objets selon des classifications formelles. Chaque élément est automatisé afin d’en discerner les lois mécaniques et de penser le monde comme une machine dont les rouages peuvent être démontés par les savants, qui deviennent les maîtres d’un savoir rationnel.

La théorie de l’homme machine de Descartes est à la mode aux XVIIe-XVIIIe siècles parmi le clergé catholique. Elle nie l’existence de la douleur chez les bêtes qui peuvent ainsi être utilisées à volonté et cela au moment même où la science occidentale commence une entreprise de maîtrise du monde.

Et c’est depuis que certains hommes rêvent la mathématisation de la perception et de toute connaissance empirique, réduisant les données des sens et les mouvements terrestres en symboles mathématiques. Par la force de la théorie ils espèrent surmonter la condition humaine terrestre. La théorie devient hypothèse et la réussite de l’hypothèse devient vérité. La distinction entre laboratoire et conditions biologiques se réduisent jusqu’à réduire le vivant en machine.

Les liens entre homme-machine et conception évolutionniste de la création sont dès lors visibles. La communauté catholique, à partir des années 1940 et sous l’impulsion du jésuite Teilhard de Chardin, transforme l’animal en créature du passé, qui doit se sacrifier pour permettre à l’homme de progresser, et justifie une exploitation industrialisée. Aimer et protéger l’animal est interprété comme un renoncement au destin supraterrestre de l’homme. On ne peut s’attacher à des créatures matérielles sans renier la nature spirituelle de l’homme, sa place à part dans la création. La suprématie de l’homme sacralise sa propension à se croire différent et transforme en commandement divin son aspiration à la maîtrise de la nature. La machine est la nouvelle promesse de l’homme divin qui se rêve pur esprit. Connectés les uns aux autres, ils rêvent une entité spirituelle immortelle, une mémoire réduite à l’histoire de la civilisation occidentale.

Cependant, l’idée de science au sens contemporain émerge au cours du XIXe siècle occidental et européen quand l’activité scientifique devient indispensable pour améliorer les procédés de production industrielle. Comme l’indique Carnino dans son ouvrage L’invention de la science, la quasi-totalité des travaux scientifiques ont toujours été réalisés en liens très étroits avec les exigences industrielles et économiques de leur temps. Cette science émerge en un sens très précis qui vise à résoudre des problèmes sociaux et politiques. L’idée de science s’impose pour faire entendre aux populations qu’il y a nécessité de ne pas discuter certains choix technologiques et industriels. Et autour de cette idée de science, on invente toute une mythologie qui entoure par exemple Galilée ou Newton et invente la vision d’une science pure, libre de toute influence idéologique.

La vision du monde occidental, basée sur la supériorité de l’homme, l’exproprie de la nature et de la terre. Aliéné philosophiquement de son environnement, il adapte la science à cette philosophie qui le mutile d’une part conséquente de lui-même. Ainsi, l’homme moderne est seul face à lui-même et à ses maux, son monde s’étant réduit à un univers unique : celui de l’homme. Il ne lui est plus possible d’établir des liens avec les autres existants, son imagination est réduite à une rationalité naturaliste d’où morts et esprits ne sont que des signes de névrose ou d’hystérie. Nombreux sont les scientifiques atteints de ce mal et qui se mettent au service de cette folie. Ainsi il ne reste plus qu’à dominer et détruire ce qui est trop terrestre pour célébrer la fin des Temps par l’avènement d’un mâle omniscient et omnipotent voire immortel.

Des générations durant, le monde sans bête du Paradis a été proposé comme l’archétype d’un habitat pour l’homme et pour lui seul. Cet imaginaire semble bien avoir influencé le modèle de société que l’Occident a réalisé lorsqu’il en a eu les moyens techniques avec la révolution industrielle en réduisant la faune sauvage, en licenciant les animaux de trait ou en inventant l’élevage industriel. Il a soutenu et conforté le processus général de séparation entre l’homme et la nature, initié par la révolution scientifique du XVIIe siècle, puis approfondi jusqu’à nos jours par les transformations démographiques, agricoles et industrielles.[3]

Soutenir que l’animal et la nature sont acteurs et non objets contredit une conception moderne très ancrée, notamment parmi les élites intellectuelles. Le mythe de la science pure a été créé pour maintenir un système d’exploitation et de maîtrise du vivant au profit de l’élite. Replacer l’homme dans la nature et montrer la complexité de ses relations avec ces Autres si longtemps dévalués pour mieux les exploiter devient indispensable pour lutter contre la catastrophe écologique en cours. Nous ne pourrons sortir de l’impasse industrielle si nous ne nous penchons pas avec humilité et respect sur les manières dont ces Autres vivent, appréhendent la nature, s’adaptent, agissent. Ces Autres sont les peuples qui ont su, grâce aux philosophies biocentriques, garder le sens de l’équilibre tant vis-à-vis des autres espèces vivantes que vis-à-vis des autres sociétés humaines ; ces Autres sont aussi les animaux non-humains, les plantes, les pierres… et comme l’écrit Élisée Reclus dans son ouvrage Histoire d’une montagne : « Ce que j’appris, je le dois… à la collaboration de l’insecte rampant, à celle du papillon et de l’oiseau chanteur. »

Ana Minski


Correction : Lola Bearzatto

  1. E. de Fontenay, Le silence des bêtes
  2. Isabelle Stengers, Le médecin et le charlatan
  3. Eric Baratay, Le point de vue animal

civilisation domination suprémacisme

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  1. En page 2 de la bible, dieu, après avoir tout créé, donne à l’homme son ordre de mission: « Tu domineras la terre et toutes ses créatures. » Cette pensée est soutenue par le mythe de l’immuable conflit du bien et du mal, ordre des choses que seul dieu pourra changer lors de l’Apocalypse. On peut remarquer aussi que lors de celle-ci, les 7 tribus de début seront les seules survivantes et qu’elles pourront ensuite régner sur la terre et profiter de ses richesses sans avoir à souffrir de concurrence. Fin de l’histoire laquelle n’est en résumé qu’une obsession de domination et de possession de la terre et de toutes ses créatures.

    Dans le reste du monde ce n’est guère mieux car le mythe sous-jacent y est celui de la complémentarité du Yin et du yang et de ce qui les unit (représenté par le cercle) et même les dieux ne peuvent rien changer à cet ordre des choses qui voit le pauvre être complémentaire du riche alors qu’en occident ils sont en conflit.

    Dans les deux cas la transcendance est jetée aux oubliettes pour être confiée à dieu en occident ou au cycle des réincarnations en Asie. Le mérite principal de Marx est de nous avoir fait remarquer que l’être humain est capable, ici et maintenant, de fixer des buts à son travail et toujours ici et maintenant de travailler à leur réalisation, et qu’ainsi il a redonné la transcendance à l’homme, c’est à dire qu’il a redonné à l’homme sa faculté de façonner son avenir de façon consciente.

    On ne me fera d’ailleurs jamais croire que le premier homme est descendu de l’arbre comme la pomme de Newton. Il a fallu pour cela qu’il développe une technologie d’abri et de défense contre les grands prédateurs. Ce qui implique que dès le début de l’aventure de l’espèce humaine il y a plusieurs millions d’année, l’homme est conscient de ses actes et de leurs conséquences.

    Cela se gâte lors de l’antiquité cette époque où arrive simultanément les peuples de guerriers, le patriarcat et son corollaire le cocu, le marchand et les religions de dominations, religions que nous pouvons aussi appeler religions organisées. La foi cesse d’être une affaire personnelle comme avec les religions chamaniques dans lesquelles l’être humain peut s’identifier à toutes sortes de totems différents pour devenir une affaire publique dans laquelle les religions véhiculent toutes sortes de tabous, tabous qui sont l’origine directe de toutes les frustrations qui transforment l’être humain, une créature naturellement sociale et emphatique, en une sorte de zombie frustré tellement incapable de dominer et maîtriser sa violence qu’il est capable de partir en chantant faire des guerres dont il ne veut pas.

    Avec sa globalisation et son industrialisation, ce mode de vie suprématiste car basé sur la domination de la terre et de toutes ses créatures est devenu un cancer généralisé qui est aujourd’hui en phase terminale. Tout cela donne entièrement raison à Derrick Jensen quand il dit que face à l’idéologie fanatique qui soutient ce mode de vie le seul dialogue possible est avec des explosifs.