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Erica Chenoweth ou quand l’État et les banques promeuvent la non-violence (par Nicolas Casaux)
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Nous venons de publier, aux Éditions LIBRE, le livre Comment la non-violence protège l’État de l’anarchiste américain Peter Gelderloos. Tandis que nous le promouvions auprès d’anarchistes et d’anticapitalistes (ou soi-disant), nous avons remarqué, non sans étonnement, que certains — qui ne voulaient rien savoir, qui n’avaient pas lu le livre de Gelderloos et ne connaissaient pas ses arguments — défendaient bec et ongle la non-violence en se réfugiant derrière la propagande étatiste d’Erica Chenoweth.

Que les publications de cette politologue américaine soient promues et utilisées par des défenseurs du statu quo, des fausses démocraties modernes, de la société industrielle, on le comprend. Qu’elles soient promues et soutenues par des anarchistes et par toutes sortes de militants et d’activistes témoigne de la confusion et de la médiocrité des analyses qui motivent certains mouvements sociaux. Explications.

Erica Chenoweth dirige le Program on Terrorism and Insurgency Research (Programme de recherche sur le terrorisme et l’insurrection) de l’université de Denver, aux USA, et est également une chercheuse au PRIO, Peace Research Institute Oslo (Institut de recherche sur la paix d’Oslo). Pour comprendre et/ou anticiper ce qui va suivre, précisons que le PRIO est financé par la Banque mondiale, l’UE et différentes fondations privées (des organisations toutes plus révolutionnaires les unes que les autres, n’est-ce pas). Avec Maria J. Stephan — une spécialiste des affaires étrangères qui a travaillé pour le Département d’État des USA et pour l’OTAN avant de travailler pour le U.S. Institute of Peace (Institut des États-Unis pour la paix, une institution fondée par le Congrès des États-Unis en 1984), et qui est membre permanente d’un des Think Tank les plus influents et tristement célèbres de Wall Street, le Council on Foreign Relations (CFR), quatre autres organisations particulièrement subversives et révolutionnaires, n’est-ce pas — elle a co-écrit un livre sur la résistance civile qui prétend que la non-violence est la meilleure manière de lutter.

Mais de lutter pour quoi ? La vision du monde d’Erica Chenoweth et de Maria Stephan est à peu près celle de BFM TV. Elles adhèrent entièrement à — et colportent — tous les mensonges dominants (selon lesquels nous vivons, en France et aux États-Unis, au sein de véritables « démocraties » fonctionnelles et justes, etc.). Leurs analyses et leurs perspectives politiques, sociales et écologiques sont celles des patrons du CAC40, des dirigeants des grandes puissances et des multinationales. Lutter contre le capitalisme, contre les multinationales, contre l’État ou contre la société industrielle en choisissant de suivre les conseils d’Erica Chenoweth et de Maria Stephan revient à lutter contre l’informatisation du monde en suivant les conseils de Bill Gates, ou contre les problèmes agro-environnementaux en suivant ceux de Monsanto. Cela revient à lutter contre l’ennemi en suivant ses conseils. Un exemple tiré de la perspective de Chenoweth et de Stephan devrait suffire à l’illustrer — au passage, rappelons que Cyril Dion, un des plus célèbres écolos médiatiques français, se sert également de cet exemple pour appuyer l’idée que la non-violence est la clé, la voie à suivre, la solution ; il l’a écrit dans de nombreux articles et le réaffirme dans son dernier livre, Petit manuel de résistance contemporaine, d’une naïveté confondante et dans lequel il réaffirme également ses croyances en tout ce qui constitue le mythe du progrès.

Parmi les grands succès de la non-violence, Erica Chenoweth et Maria Stephan font souvent référence au renversement de Milosevic. Une aberration pour au moins deux raisons. La première, c’est que le mouvement qui a détrôné Milosevic, entre autres via l’organisation Otpor !, a en partie été financé et organisé par les USA, par la CIA[1], et par diverses fondations privées[2]. Ainsi, comme pour nombre des soi-disant « mouvements populaires » cités par nos deux propagandistes de la non-violence, l’aspect « populaire » est ici plus que discutable.

La deuxième raison pour laquelle cet exemple est une aberration, c’est que le renversement de Milosevic ne constitue en rien un succès. Les pays de l’ex-Yougoslavie sont autant de fausses démocraties capitalistes, au même titre que la France et les USA. Là-bas, comme ailleurs, on vit sous le joug de l’idéologie du « développement », du mythe du progrès et de l’industrialisme. Si ce que Chenoweth et Stephan veulent dire c’est que les mouvements non violents peuvent favoriser l’expansion du néolibéralisme (dans le cas du renversement de Milosevic comme dans celui du changement de régime aux Philippines en 1986, un autre exemple qu’elles citent beaucoup) et l’avènement des fausses démocraties™, alors nous sommes d’accord.

Je me contenterai ici de dénoncer l’absurdité des deux principaux exemples utilisés par Eric Chenoweth et Maria Stephan. Ceux que cela ne suffit pas à convaincre de l’inanité de leur travail feraient bien de consulter la méthodologie et le contenu de leur étude statistique. Ils devraient alors, sans trop de difficulté, réaliser le caractère plus que discutable de leur manière de classer les conflits qu’elles ont choisis (et leur manière de ne pas avoir pris en compte certaines luttes qu’il aurait été plus que logique de prendre en compte), en succès / succès partiel / échec (là aussi, ce qu’elles considèrent comme succès partiel ou comme succès est souvent particulièrement discutable). Mais une bonne partie du biais idéologique derrière leur travail s’explique par le fait qu’elles considèrent que les USA sont l’exemple du régime politique parfait à atteindre, la meilleure « démocratie libérale ». D’une telle vision du monde, rien de très intéressant ne peut émerger.

Ceux qui luttent contre le capitalisme, contre la corporatocratie dominante, contre la société industrielle ou contre l’État doivent réaliser que si la non-violence est encouragée et promue dans les médias grand public et par des institutions aux jolis noms comme le Peace Research Institute Oslo (Institut de recherche sur la paix d’Oslo), l’Institut des États-Unis pour la paix, l’Albert Einstein Institution, et tant d’autres, c’est évidemment parce que ceux qui possèdent les médias, qui possèdent l’argent, qui possèdent ou financent les fondations privées qui financent en retour de nombreuses ONG[3], qui sont à la tête de la Banque mondiale, de l’UE et de ce genre d’institutions, ont tout intérêt à pacifier — à rendre inoffensive — la résistance à laquelle ils font face.

Il s’agit de logiques politico-économiques élémentaires. Les institutions étatiques comme l’université[4] (qui ont évidemment tendance à propager une perspective étatiste, et pas anarchiste), les ONG et les grandes institutions financées par des organismes internationaux (dont des institutions bancaires), et/ou par des fondations privées, ont évidemment tendance à promouvoir des analyses qui ne menacent pas le système mondialisé dont elles dépendent, dont elles font partie. Il y a de l’argent pour financer ou subventionner la promotion de la non-violence. Il n’y en a pas pour financer ou subventionner la promotion de l’insurrection, de la lutte révolutionnaire armée ou du sabotage — promotion qui, d’ailleurs, est quasiment interdite, liberté d’expression oblige. Et il est relativement navrant de devoir expliquer pourquoi.

Dans son livre Capitalisme, une histoire de fantômes, Arundhati Roy, une auteure et militante indienne, décrit ces processus :

« Ayant trouvé comment s’y prendre avec les gouvernements, les partis politiques, les élections, les tribunaux, les médias et l’opinion progressiste, l’establishment néolibéral fut confronté à un ultime défi : gérer l’agitation croissante, la menace du « pouvoir du peuple ». Comment l’apprivoise-t-on ? Comment transforme-t-on des protestataires en gentils toutous ? Comment canalise-t-on la colère des gens pour l’évacuer vers des voies sans issue ?

Là encore, les fondations et leurs organisations alliées ont une longue et célèbre histoire. Un exemple révélateur est leur rôle dans le désamorçage et la déradicalisation du mouvement afro-américain pour les droits civiques aux États-Unis pendant les années soixante et la transformation réussie du Black Power [« pouvoir noir »] en Black Capitalism [« capitalisme noir »].

La fondation Rockefeller, dans la lignée des idéaux de John D. Rockefeller, avait travaillé en étroite collaboration avec Martin Luther King Sr. (le père de Martin Luther King Jr.). Mais son influence déclina avec la montée des organisations plus militantes — le Student Non-Violent Coordinating Committee (SNCC) et les Panthères noires. Les fondations Ford et Rockefeller entrèrent en action. En 1970, elles firent un don de 15 millions de dollars aux organisations noires « modérées », à distribuer en subventions, bourses de toutes sortes, formations professionnelles pour ceux qui avaient abandonné leurs études, et mises de fonds initiales pour les entreprises appartenant à des Noirs. La répression, les luttes intestines et les sirènes du financement conduisirent à l’atrophie progressive des organisations noires radicales.

Martin Luther King Jr. fit des rapprochements tabous entre capitalisme, impérialisme, racisme et guerre du Vietnam. Du coup, après son assassinat, son souvenir même devint toxique, une menace pour l’ordre public. Les fondations et les entreprises ont travaillé dur pour remanier son héritage afin qu’il cadre avec le marché. Le Martin Luther King Jr. Center for Nonviolent Social Change, avec une subvention d’exploitation de 2 millions de dollars, a été créé, entre autres, par Ford, General Motors, Mobil, Western Electric, Proctor & Gamble, U.S. Steel et Monsanto. Le centre entretient la bibliothèque et les archives du mouvement pour les droits civiques. Parmi les nombreux programmes gérés par le centre King se trouvent des projets qui « travaillent étroitement avec le département de la Défense américain, le Comité des aumôniers des forces armées, et autres ». Il fut l’un des sponsors de la série de séminaires Martin Luther King Jr., intitulée : « Le système de libre entreprise : un agent pour le changement social non violent ».

Amen.

Un coup similaire fut réalisé dans la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud. En 1978, la fondation Rockefeller organisa une commission d’étude sur la politique américaine en Afrique australe (Study Commission on US Policy toward Southern Africa), dont le rapport mit en garde contre l’influence croissante de l’Union soviétique sur le Congrès national africain (ANC) et déclara que les intérêts stratégiques des États-Unis ainsi que les intérêts des entreprises américaines (c’est-à-dire l’accès aux minéraux d’Afrique du Sud) seraient mieux servis si le pouvoir politique était réellement partagé par toutes les races.

Les fondations commencèrent à soutenir l’ANC, qui ne tarda pas à attaquer les organisations plus radicales comme le Black Consciousness Movement [mouvement de la conscience noire] de Steve Biko et à les éliminer peu ou prou. Lorsque Nelson Mandela prit le pouvoir en tant que premier président noir d’Afrique du Sud, il fut canonisé de son vivant, non seulement pour avoir passé vingt-sept ans en prison en tant que combattant de la liberté, mais aussi pour s’être complètement plié au consensus de Washington. Le socialisme disparut du programme de l’ANC. La grande « transition pacifique » de l’Afrique du Sud, si louée et encensée, signifiait qu’il n’y aurait ni réformes agraires, ni demandes de réparations, ni nationalisation des mines du pays. Au lieu de cela, il y eut de la privatisation et de l’ajustement structurel. Mandela remit la plus haute distinction honorifique d’Afrique du Sud — l’ordre de Bonne Espérance — à son vieil ami et partisan, le général Suharto, le tueur de communistes en Indonésie. Aujourd’hui, l’Afrique du Sud est gouvernée par une poignée d’anciens radicaux et syndicalistes qui roulent en Mercedes. Mais c’est amplement suffisant pour perpétuer le mythe de la libération des Noirs. »

De manière plus générale, l’analyse du rôle des ONG[5] — pas de toutes, mais de beaucoup d’entre elles, et surtout des plus grandes —, de l’influence des fondations privées et des subventions d’État est cruciale pour tous les mouvements déterminés à combattre le capitalisme, l’État ou l’impérialisme des pays riches. À ma connaissance, peu de livres d’auteurs français traitent de ce sujet, mais il est possible d’étudier la question auprès d’auteurs étrangers dont les ouvrages ont été traduits, comme Arundhati Roy.

Aucun anarchiste, aucun anticapitaliste ou aucun anti-impérialiste digne de ce nom ne prêterait le moindre crédit à la propagande d’Erica Chenoweth et de Maria J. Stephan. La non-violence doctrinaire est une idéologie qui paralyse, limite et divise les mouvements de lutte. Pour aller plus loin sur le sujet, il faut lire l’excellent livre de Peter Gelderloos que nous venons de publier, Comment la non-violence protège l’État.

Nicolas Casaux

***

P.S. : Cet article a été rédigé avant la publication par le média indépendant (mais tout aussi mauvais que les médias dépendants) La Relève et La Peste (créé par un jeune entrepreneur qui a trouvé un filon intéressant) d’un article promouvant, sans le moindre esprit critique, la propagande d’Erica Chenoweth et de Maria Stephan, intitulé « Il suffit que 3,5% d’une population soit mobilisée pour qu’une lutte non violente renverse un gouvernement ». Non seulement l’article n’analyse-t-il strictement pas ni l’identité des auteures de cette propagande, ni leur méthodologie, ni le contenu de leur étude (ils ne donnent aucun exemple des luttes qu’elles ont analysées, etc.), mais il y a mieux. le premier manifeste publié par La Relève et La Peste s’intitule Nous ne sommes pas en démocratie !, et voilà qu’ils promeuvent aveuglément la propagande de deux prêtresses de l’impérialisme états-unien pour lesquelles les USA sont un idéal de « démocratie libérale ». Une honte de plus pour le journalisme.


  1. Wikileaks a d’ailleurs récemment révélé la collusion entre Stratfor (une entreprise privée, parfois qualifiée de « CIA de l’ombre ») et Srdja Popovic, le leader du mouvement Otpor !, voir : https://www.occupy.com/article/exposed-globally-renowned-activist-collaborated-intelligence-firm-stratfor#sthash.HUL46kFx.dpbs
  2. En français, vous pouvez lire la traduction de cet article du journaliste américain William Engdahl : https://arretsurinfo.ch/un-specialiste-us-du-changement-de-regime-cible-le-dirigeant-hongrois-orban/
  3. L’Albert Einstein Institution a été financée entre autres par la Ford Foundation et la tristement célèbre National Endowment for Democracy ; Otpor !, cité plus haut, a également été financé par la NED, mais aussi par l’USAID ; le Peace Research Institute Oslo est financé par la Banque mondiale, l’UE et des fondations privées ; l’Institut des États-Unis pour la paix est financé par le congrès des USA ; l’International Center on Nonviolent Conflict (Centre international des conflits non violents), une organisation régulièrement citée dans les médias de masse comme une autorité en matière de non-violence, a été fondée et est financée par Peter Ackerman, un ancien banquier, multimillionnaire, toujours à la tête de fonds d’investissement importants et d’une grande entreprise de vente de nourriture sur internet, entre autres ; etc., vous voyez le schéma. Les institutions et les individus que les médias grand public présentent comme des autorités en matière de non-violence, en matière de stratégies de lutte, sont toujours liés au Grand Capital, à différents intérêts financiers, à différentes entités capitalistes et/ou étatiques (si tant est qu’il y ait une différence).
  4. À ce sujet, il faut absolument lire l’article de Carol Black sur la scolarisation, et regarder le documentaire qui le suit : http://partage-le.com/2017/01/sur-la-nature-sauvage-des-enfants-scolariser-le-monde-par-carol-black/
  5. Dont traitent les articles publiés dans la section « Nos amies les ONG ? » de notre site : http://partage-le.com/category/fabrique-du-consentement/nos-amies-les-ong/

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  1. A propos du livre de Peter Gelderloos, de DGR en général et de votre position contre la non-violence, le journal La Décroissance a publié un article dans son dernier numéro (n° 151 juillet/août 2018) signé par son rédacteur en chef, Vincent Cheynet.
    Ils ne sont manifestement pas d’accord…
    L’avez-vous lu ?