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Cyril Dion, bonimenteur de l’écologisme médiatique et subventionné (par Nicolas Casaux)
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On nous demande souvent pourquoi nous critiquons les Colibris, Pierre Rabhi, Cyril Dion & cie. J’y vois un malentendu important. Pour tenter de le dissiper, revenons sur le dernier livre de Cyril Dion, Petit manuel de résistance contemporaine, récemment publié par la maison d’édition de notre chère ministre de la Culture, Françoise Nyssen.

Bien qu’il reconnaisse à peu près les ravages écologiques engendrés par la civilisation industrielle, son examen du désastre social est presque inexistant. Cyril Dion ne propose aucune analyse des nombreuses oppressions systémiques qui caractérisent la civilisation industrielle (racisme, sexisme, etc.), des problèmes indissociables de l’existence du pouvoir — autrement dit de l’accumulation de puissance par un nombre restreint d’individus dans une société donnée —, de la relation entre la taille d’une société et le degré de démocratie qu’elle peut incorporer[1], des liens entre les différents types de technologie que l’on peut distinguer et les structures sociales dont ils émergent et qu’ils renforcent[2], etc.

Cela explique sûrement pourquoi il a la naïveté d’affirmer que le changement dont nous avons besoin repose nécessairement sur une « coopération entre élus, entrepreneurs et citoyens » et pourquoi le type de société idéal qu’il imagine ressemble à s’y méprendre à la société industrielle actuelle.

Compter sur les dirigeants et les entrepreneurs pour sauver la situation, c’est ne rien comprendre aux intérêts divergents des différentes classes sociales, et ignorer l’histoire des luttes sociales ; c’est croire au père Noël. Les quelques avancées sociales des dernières décennies — si l’on peut qualifier ainsi l’agrémentation des conditions de la servitude moderne et généralisée qu’implique la civilisation — ont toujours été le fruit de conflits entre, d’une part, le peuple et, d’autre part, les élites au pouvoir.

À plusieurs reprises, dans le livre, il cite l’organisation écologiste dont nous faisons partie, Deep Green Resistance (DGR). Et souvent n’importe comment, ainsi lorsqu’il affirme que Kirkpatrick Sale « est proche » de DGR. Ou lorsqu’il écrit que Derrick Jensen, dans son livre The Myth of Human Supremacy, soutient que : « L’humain est un animal parmi d’autres. Sans doute le plus invasif et le plus destructeur de la planète. » Si Cyril Dion avait vraiment lu le livre dont il parle, il saurait que Derrick Jensen rappelle effectivement l’évidence, à savoir que l’être humain est un animal, mais qu’il ne suggère aucunement qu’il est « sans doute le plus invasif et le plus destructeur de la planète ». Derrick Jensen fait toujours particulièrement attention à ne pas assimiler la seule civilisation industrielle à l’être humain, ou à l’humanité. Il existe, encore aujourd’hui, de nombreuses cultures humaines non civilisées qui ne détruisent pas la planète. Une nuance qui échappe manifestement à Cyril Dion.

Si Cyril Dion a du mal avec l’analyse de DGR, qu’il fantasme plus qu’il ne connaît, c’est parce qu’il considère, à l’instar de Michel Serres — dont il cite la propagande progressiste, propagande qui est, évidemment, et à l’instar de la sienne, promue par Le Monde — que la civilisation et le progrès sont, malgré la destruction du monde, la servitude généralisée, etc., de bonnes choses qui nous ont beaucoup apporté :

« Ce projet de nous réenchâsser [sic] dans la nature à la manière des peuples premiers est-il souhaitable ? Il le serait assurément pour les plantes et les animaux qui auraient à nouveau l’espace de s’épanouir. Mais pour les humains, je ne saurais le dire. Voilà une question philosophique à laquelle il nous sera difficile de répondre tant nous avons passé de siècles à considérer notre domination sur le reste du monde naturel comme acquise. Et tant la remise en question de cette position nous ferait perdre tout ce que ces siècles de civilisation et particulièrement l’ère industrielle ont apporté comme confort à l’Occident, quasi unanimement considéré comme un gain, un progrès, inaliénable. »

Il continue :

« Pour faire tomber ou muter des systèmes, il est nécessaire de faire coopérer des millions de personnes. Et, comme nous allons le voir, la meilleure façon d’y parvenir est de construire un nouveau récit. Or, il me semble qu’un récit proposant de retourner vivre dans la forêt après avoir démantelé la société industrielle a peu de chances de soulever les foules. Pour autant, ce débat nous permet de nous poser la bonne question. »

Au-delà du fait qu’il résume n’importe comment la perspective de DGR en parlant de « retourner vivre dans la forêt », il expose ici un autre point clé de sa rhétorique, en lien avec son idée selon laquelle le changement ne peut advenir que par le biais d’une coopération entre dirigeants, entrepreneurs et citoyens. Pour changer les choses, ce qu’il nous faut, selon lui, c’est « un nouveau récit ». C’est d’ailleurs le titre d’un des chapitres de son livre : « Changer d’histoire pour changer l’histoire ».

S’il y a un fond de vérité dans cette idée, la manière dont il la présente est principalement fausse, au point d’être absurde et dangereuse. « Tout naît de nos récits », nous dit Cyril Dion. Une fois encore, cette affirmation occulte grossièrement les réalités moins prosaïques qui ont fait l’histoire de la civilisation.

Si les puissants se sont imposés et ont imposé, au fil des âges, un certain récit, autrement dit si l’idéologie des dominants est devenue celle des dominés, ce n’est ni uniquement ni principalement dû à la nature de ce récit. C’est bien plutôt lié aux moyens de coercitions dont disposaient les premiers. Ainsi que Freud le reconnaissait : « La civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition ».

Cette vue selon laquelle la société est uniquement le produit de récits ou d’idées est ce qui définit l’idéalisme, qui est lui-même une caractéristique de la pensée libérale. Les radicaux, au contraire, comprennent que la société est le produit de systèmes de pouvoirs et de structures sociales (qui imposent un récit).

Les États-Unis d’Amérique ne sont pas devenus le cœur du capitalisme mondialisé simplement grâce à des récits. Les Amérindiens le savent bien. Ce ne sont pas des récits qui les ont exterminés, mais des colons armés. Et même si ces derniers obéissaient certainement à un récit qui leur était propre, celui de la Destinée Manifeste, l’existence d’autres récits — ceux des nombreuses cultures natives du continent — n’a en rien entravé leur entreprise génocidaire. Il s’agit là d’un schéma-type de l’expansion de la civilisation.

Les récits n’arrêtent ni les balles, ni les tronçonneuses, ni les machines excavatrices de l’industrie minière, ni les sociopathes qui nous dirigent[3], ni l’étalement urbain, ni la construction de nouveaux barrages, ni rien de tout ce qu’il faudrait arrêter.

Pour reprendre les mots d’un célèbre raciste (Samuel Huntington), qui ne se faisait pas d’illusion sur le sujet : « L’Occident a vaincu le monde non parce que ses idées, ses valeurs, sa religion étaient supérieures (rares ont été les membres d’autres civilisations à se convertir) mais plutôt par sa supériorité à utiliser la violence organisée. Les Occidentaux l’oublient souvent, les non-Occidentaux jamais ».

S’il est important de comprendre en quoi le récit élaboré et imposé par ceux au pouvoir, par la culture dominante, la civilisation industrielle, est un tissu d’absurdités, de non-sens et de mensonges, dans l’optique de recouvrer une saine compréhension de l’histoire humaine, de la place de l’être humain au sein du monde vivant, cela ne suffira pas à arrêter la mégamachine. La stratégie libérale qui consiste à compter sur la persuasion pour faire en sorte que les élites au pouvoir sauvent la situation n’a strictement aucune chance d’aboutir. C’est ce qu’expliquait le philosophe Gunther Anders en écrivant que : « La première tâche qui incombe au rationalisme, c’est de ne se faire aucune illusion sur la force de la raison, sur sa force de conviction » (Spinoza affirmait peu ou prou la même chose à travers sa formule selon laquelle « il n’y a pas de force intrinsèque de l’idée vraie »). Autrement dit, il est absurde de compter sur le soi-disant pouvoir des récits, de la persuasion, lorsqu’on a affaire à des individus irrationnels, aux sociopathes que les structures sociales actuelles placent automatiquement et inéluctablement au pouvoir (de Trump à Macron) et à ceux qui dirigent les immenses multinationales de la corporatocratie planétaire (d’Elon Musk à Bill Gates). Ce qui amenait G. Anders à ce constat terriblement réaliste : « C’est pour cela que j’aboutis toujours à la même conclusion. La non-violence ne vaut rien contre la violence ».

Au contraire de celui de Gunther Anders, le discours de Cyril Dion est ouvertement contre-insurrectionnel et contre-révolutionnaire — ce qui explique pourquoi il est invité dans les médias de masse, pourquoi Le Monde, L’Express, Le Figaro, France Inter, RFI, etc., font la promotion de son livre, quand on connait le rôle et le fonctionnement des médias dans nos soi-disant démocraties, on doit savoir que ceux qu’ils invitent et promeuvent, qui plus est régulièrement, sont des charlatans. Suivant le cliché abondamment répandu par les pacifistes les plus dogmatiques, il affirme que : « Quant aux perspectives plus radicales d’insurrection, elles conduisent certainement à reproduire ce que nous prétendons combattre ». Toutes les populations, tous les peuples et tous les individus s’étant un jour insurgés contre leur oppresseur (des Amérindiens aux Vietnamiens, des Communards aux Zapatistes, etc.) apprécieront. Ils ne faisaient et ne font que reproduire ce qu’ils prétendent combattre.

Cyril Dion, quant à lui, et parce qu’il sait ce qu’il ne faut pas reproduire, prend pour exemple la « révolution » serbe ayant destitué Slobodan Milosevic. Tout le monde sait, n’est-ce pas, que depuis que Milosevic a été évincé du pouvoir, la Serbie est une grande démocratie écologique et égalitaire. Mais l’absurdité de prendre pour exemple une révolution ayant débouché sur un régime capitaliste néolibéral comme il en existe désormais partout est plus profonde encore. Cyril Dion tente de justifier son appel aux masses et son soutien exclusif de la non-violence en chantant les louanges de Srdja Popovic (ancien dirigeant d’OTPOR et co-fondateur du mouvement CANVAS), qu’il présente comme le « leader du mouvement qui a chassé Milosevic en ex-Yougoslavie ». Cet exemple très mal choisi témoigne d’une certaine mécompréhension géopolitique. D’abord parce que la Fondation Soros, l’USAID et la NED (cette « respectable fondation » qui « prend le relais de la CIA[4] », ainsi que le titre Le Monde Diplomatique) financèrent toutes trois l’organisation OTPOR, cet « acteur majeur » du renversement de Milosevic. Mais aussi parce qu’on sait, depuis certaines divulgations de Wikileaks, que Srdja Popovic a collaboré avec la firme américaine Stratfor[5], une agence de renseignements souvent qualifiée de « CIA privée ». Le livre de Srdja Popovic, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans arme, sur lequel Cyril Dion base toute sa rhétorique, et qui est souvent cité par les partisans d’une non-violence absolue, s’il avait été honnête, aurait été intitulé : « Comment faire tomber un dictateur quand on a le soutien des USA, de la CIA, de l’OTAN et d’au moins un des principaux multimilliardaires et dirigeants corporatistes du monde. »

Nous avons discuté de ça avec Fausto Giudice, un ami journaliste qui vit en Tunisie, qui est aussi écrivain et traducteur. Sa réaction fut à peu près la même que la nôtre, à savoir :

« Cyril Dion cite, entre autres références, le livre de Srdja Popovic au joli titre : Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans arme. Malheureusement, ce joli titre est un condensé du mensonge construit par Popovic. Ce n’est pas le ”petit” mouvement OTPOR, ”seul, tout petit et sans arme » qui a fait tomber Milosevic, mais les bombadiers de l’OTAN, dont OTPOR n’a été qu’une force d’appui au sol. Prendre Popovic, OTPOR et l’entreprise qui lui a succédé, CANVAS, comme modèle de lutte pour ”renverser le consumérisme triomphant, le capitalisme prédateur, [en reprenant] le pouvoir aux quelques multinationales, milliardaires et leaders politiques qui concentrent la puissance”, est en soi une contradiction : Cyril Dion sait-il ce qu’a fait Srdja Popovic depuis presque 20 ans ? Avec qui ? Avec quel argent ? A-t-il entendu parler d’un certain George Soros, de Goldman Sachs, de Stratfor, la ”CIA de l’ombre”, tous parrains de Popovic ? Et où donc ce modèle invoqué par Cyril Dion a-t-il ”renversé le capitalisme prédateur” ? En Géorgie en 2003 ? En Russie en 2005 ? Au Venezuela en 2007 ? En Syrie en 2011 ? »

Contrairement à Cyril Dion, nous ne cherchons pas à renverser Macron pour établir un régime néolibéral capitaliste, ça n’aurait aucun sens. Pourquoi se fatiguer ? Nous en avons déjà un. Et contrairement à S. Popovic, les écologistes ne pourront pas compter sur les USA et la CIA et les multimilliardaires philanthropes pour les aider à renverser les systèmes de pouvoir qui détruisent actuellement la planète. Bien que cela ne soit pas l’objectif de Cyril Dion.

Et quel est donc l’objectif de Cyril Dion ? C’est une question qui n’a probablement pas de réponse étant donné que lui-même ne semble pas savoir. D’un côté, il reconnaît que « les tenants de la “croissance verte”, du “développement durable” à la sauce RSE […] se contentent bien souvent d’aménager l’existant : recycler un peu plus, faire baisser les dépenses d’énergie, améliorer les processus de fabrication pour limiter l’impact sur l’environnement, sans remettre en question le cœur du modèle capitaliste-consumériste », mais de l’autre, c’est précisément ce qu’il prône.

En effet, le changement écologique et social qu’il encourage est celui que décrit son amie Isabelle Delannoy dans son livre L’économie symbiotique. Isabelle Delannoy ne propose pas une « croissance verte », non, ça, nous avons vu que Cyril Dion en reconnaît l’absurdité, elle propose, tenez-vous bien, une « autre croissance ». Rien à voir ? Eh bien si, presque tout. Seules les appellations changent. On n’en attendait pas moins de celle qui est aussi l’auteure d’un livre intitulé Mini-kit de survie de la nana bio : 200 conseils pas chers tout au long de l’année. Son économie symbiotique est une techno-utopie naïve reprenant tous les concepts creux et à la mode dans les milieux les plus à la pointe de l’écocapitalisme, des villes végétalisées aux fablabs, de l’économie sociale et solidaire à l’économie du partage et de la connaissance, etc.

D’un côté, Cyril Dion imagine, en se basant sur les idées de Pierre Rabhi, une société « utilisant des outils majoritairement low-tech, très proches de la nature », et de l’autre, il promeut l’écocapitalisme ou écoindustrialisme naïf d’Isabelle Delannoy, où, loin de n’utiliser que des low-tech, et « grâce à un usage mesuré et intelligent d’internet », nous « partagerions les voitures, les perceuses, les tondeuses, les friteuses et autres appareils à usage intermittent. Nous louerions nos téléphones, nos ordinateurs, nos télévisions pour obliger les constructeurs à les maintenir en état le plus longtemps possible. » Cyril Dion le reconnaît d’ailleurs lui-même : « Le récit d’Isabelle Delannoy reprend et articule de nombreuses propositions portées par les tenants de l’économie du partage, de la fonctionnalité, circulaire, bleue, de l’écolonomie… » Et tout le monde sait bien à quel point ces concepts ont radicalement bouleversé nos vies. Vous avez tous remarqué à quel point l’écolonomie et l’économie bleue, pour n’en citer que deux, ont révolutionné nos sociétés technocapitalistes, n’est-ce pas ? Moi non plus. Tous ces concepts se rapportent directement et précisément à l’imbécillité du « développement durable ». Si l’arnaque qu’il constitue ne vous est pas familière, n’hésitez pas à fouiller les nombreux articles que nous avons publiés sur le sujet[6]. Une société industrielle écologique, c’est un oxymore. Au même titre qu’une société de masse démocratique.

Mais Cyril Dion s’en moque, et base ses fantasmes d’une société industrielle et écologique sur des exemples qui sont autant de mensonges grotesques :

« Imaginez que l’essentiel des activités humaines ne soit pas dédié à gagner de l’argent, augmenter le profit, doper la croissance, inverser la courbe du chômage, relancer la consommation des ménages, gagner des parts de marché, vendre, acheter, contenir la menace terroriste, préserver nos acquis, rembourser nos crédits, se plonger dans des monceaux de divertissements destinés à nous faire oublier le peu de sens que nous trouvons à nos existences et notre peur panique de mourir… mais à comprendre ce que nous fabriquons sur cette planète, à exprimer nos talents, à faire grandir nos capacités physiques et mentales, à coopérer pour résoudre les immenses problèmes que notre espèce a créés, à devenir meilleurs, individuellement et collectivement. Que nous passions la majeure partie de notre temps à faire ce que nous aimons, à être utiles aux autres, à marcher dans la nature, à faire l’amour, à vivre des relations passionnantes, à créer… Impossible, n’est-ce pas ? Utopiste. Bisounours. Simpliste. Et pourtant. Tout ce que je viens de décrire existe déjà en germe dans des écoles en France, dans des écoquartiers aux Pays-Bas, dans des écovillages en Écosse, dans des fab labs aux États-Unis, dans des zones industrielles au Danemark, dans le quotidien de millions d’entrepreneurs, d’artistes, d’enseignants, d’architectes, d’agriculteurs… »

En bon (ou en mauvais, c’est selon) publicitaire, tout ce qu’il avance est faux. Les écoquartiers dont il parle n’ont rien d’écologiques. Ce qu’on appelle un écoquartier, ce sont des blocs d’immeubles comme les autres, à la différence près que leurs bâtiments respectent les normes BBC, HQE et autres écolabels conçus par les promoteurs du développement durable n’ayant, comme tout ce qui a trait au développement durable, strictement rien d’écologique. Lorsqu’il parle de « zones industrielles au Danemark », il fait notamment référence à la zone industrielle de Kalundborg, dont la principale industrie est une raffinerie de pétrole, et qui n’a strictement rien d’écologique, tout comme l’exemple dont il se sert le plus souvent pour appuyer sa propagande écoindustrielle, celui de San Francisco et de sa supposée gestion exemplaire des déchets[7]. Il n’y a que dans son imagination que dans tous ces endroits « l’essentiel des activités humaines » n’est « pas dédié à gagner de l’argent ».

Rappelons que le type d’agriculture promu par Isabelle Delannoy et son économie symbiotique, c’est ça :

Une agriculture bien industrielle, oups, écoindustrielle : c’est bio… et c’est horrible. Miam, les bonnes tomates.

Mais c’est bio™, cela va sans dire. Parce qu’à l’instar d’Isabelle Delannoy, Cyril Dion est du genre à se réjouir de ce que « le bio progresse ». Et peu importe que ce soit principalement le bio industriel et les importations de produits bio depuis l’autre bout du monde qui progressent[8]. Et peu importe que l’agriculture biologique ne soit ni synonyme de respect de l’environnement, ni de pratiques sociales justes (l’agriculture bio, dans une société industrielle capitaliste ultra-inégalitaire, la belle affaire).

Une autre vision de la société écoindustrielle rêvée d’Isabelle Delannoy. Non, ce n’est pas une blague. Ce n’est pas drôle du tout. Il s’agit d’une autre vue de l’exploitation agricole écoindustrielle de tomates de la photo précédente.

Ainsi que l’écrit Peter Dauvergne dans son livre Environmentalism of the rich (L’écologisme des riches) :

« Il est facile de se laisser happer par l’écologisme des riches. Il suinte l’optimisme et se prétend pragmatique et réaliste, en faisant appel à la volonté compréhensible de dépasser le pessimisme et le cynisme — dont est souvent taxé l’activisme écologique de la « vieille école ». Les solutions qu’il propose sont le fruit de l’innovation et du business, de la création de richesse, des nouvelles technologies, des éco-marchés, du libre-échange, des investissements étrangers, d’un développement plus poussé, et non pas de nouvelles législations pour contenir les excès et transformer les modes de vie. Tout ce qui est nécessaire, ce sont de petites étapes et de petits changements, permettant de faire croire aux gens qu’ils progressent en direction de la soutenabilité sans avoir à sacrifier quoi que ce soit. »

Si cela ressemble à s’y méprendre à l’écologisme de Cyril Dion, c’est parce que c’est de cela dont il s’agit. Ce n’est donc pas un hasard s’il encense le « passionnant Plaidoyer pour l’altruisme » écrit par « le moine bouddhiste Matthieu Ricard », étant donné que ce dernier, à l’instar de Cyril Dion, passe son temps dans les grands médias et chez les ultrariches (au forum de Davos, à Wall Street, etc.) à promouvoir un capitalisme gentil, sympa, bienveillant et altruiste[9]. Dans une interview qu’il accorde au mensuel capitaliste Capital, on apprend que « pour ce proche du dalaï-lama, le capitalisme peut se réinventer dans le respect de l’autre ». Pour bien saisir l’ampleur de l’imposture pseudo-bouddhiste incarnée par des gens comme le dalaï-lama et Matthieu Ricard, et dont Cyril Dion fait la promotion, il faut lire l’excellent Qu’ont-ils fait du bouddhisme ? Une analyse sans concession du bouddhisme à l’occidentale de Marion Dapsance.

Les mensonges et les absurdités dont Cyril Dion fait la promotion sont si nombreux qu’y consacrer un livre n’y suffirait pas, et cet article est déjà long. Alors récapitulons. D’abord, nous n’avons pas le même objectif que Cyril Dion : tandis que l’objectif de son écologisme est « de conserver le meilleur de ce que la civilisation nous a permis de développer (la chirurgie, la recherche scientifique, la mobilité, la capacité de communiquer avec l’ensemble de la planète, une certaine sécurité) et de préserver au mieux [sic] le monde naturel » (deux aspirations fondamentalement contradictoires), le nôtre est d’arrêter au plus vite la destruction du monde naturel et de libérer l’humanité de la geôle planétaire que constitue la civilisation[10], dont les « bienfaits » et le « progrès » ne sont que nuisances[11].

Ensuite, et cela découle de ce qui précède, nous ne prônons pas les mêmes moyens. Lui embrasse la non-violence au prétexte qu’elle a permis à un opportuniste financé par la CIA, les USA et un multimilliardaire, et aidé par les bombardements de l’OTAN, de renverser Slodoban Milosevic (qui avait le tort de ne pas vouloir se plier aux volontés hégémoniques des États-Unis[12]) et ainsi d’entraîner la pleine adhésion de la Serbie au capitalisme néolibéral mondialisé. Nous, non. Allez savoir pourquoi (les autres raisons que nous avons de ne pas soutenir une non-violence dogmatique sont en partie expliquées dans le livre Comment la non-violence protège l’État de Peter Gelderloos, que j’ai traduit, et qui a été publié en juin 2018, et en partie dans d’autres articles[13] publiés sur notre site).

Rappelons tout de même que Mélanie Laurent, la coréalisatrice du film documentaire Demain, affirme faire « confiance à la technologie, même si ça me fait peur, pour nous faire des avions solaires. Il est temps que la technologie nous permette ces inventions ». Entre la sobriété et les low-tech vantées par Cyril Dion et les avions solaires de Mélanie Laurent, là encore, on constate un sérieux manque de cohérence. Les incompréhensions politiques, techniques et écologiques dont cela témoigne sont consternantes. À l’instar de Cyril Dion, son analyse des problèmes liés à l’existence du pouvoir est à peu près nulle, tout comme son analyse de la relation entre une technologie et les structures sociales qu’elle implique et renforce et, plus généralement, son analyse des problèmes sociaux et écologiques qui constituent la civilisation industrielle.

Cyril Dion est un marchand d’illusions. Il réconforte les angoissés qui craignent de perdre leur mode de vie confortable et le mal nommé progrès parce qu’ils sont aussi aveugles que lui quant à leurs réalités, et déculpabilise à bon compte tous ceux qui vivent un peu mal le fait qu’elle détruise la planète en leur assurant que la société technologique moderne peut tout à fait devenir écolobio. Il le dit très bien lui-même. Son principal souci consiste à « conserver le meilleur de la civilisation » et non pas à défendre le monde naturel contre les innombrables destructions qu’impliquent la civilisation industrielle et son inexorable expansion. Le monde naturel, la planète, est secondaire, il s’agit de la préserver « au mieux ». Ce qui est littéralement cinglé. La santé de la biosphère devrait évidemment être primordiale. D’autant que, répétons-le, le meilleur de la civilisation n’est que nuisances.

Son discours peut se résumer en une phrase : mais si, croyez-moi, il est possible d’avoir une civilisation industrielle écologique et démocratique, d’avoir des zavions écolos, des zautomobiles écolos, des routes écolos, etc. Un conte pour enfant immature et une utopie indésirable, que la moindre analyse des systèmes de pouvoirs qui caractérisent la civilisation, des implications des technologies complexes et des industries dont il souhaite la continuation, dissiperait instantanément.

Il ne faut pas confondre des riches qui cherchent à préserver leur mode de vie de riche avec l’écologie. Ce sont deux choses très différentes. L’écologie, c’est Jairo Sandoval Mora, tué le 31 mai 2013 alors qu’il protégeait les nids des tortues marines sur la plage de Moin à Limon, sur la côte caraïbe du Costa Rica. C’est Berta Caceres, assassinée le 2 mars 2016 au Honduras parce qu’elle luttait contre la construction d’un barrage hydroélectrique, ces mégamachines qui tuent les fleuves et les rivières mais dont les gouvernements, les multinationales et les médias grand public disent qu’elles produisent une énergie « verte », ces énergies que les Cyril Dion du monde promeuvent. L’écologie, ce sont tous ceux que l’on assassine chaque année, en Afrique, parce qu’ils s’opposent au braconnage d’animaux sauvages ou aux trafics de bois précieux, et ceux qui sont menacés de mort ou que l’on jette en prison pour ces mêmes raisons, comme Clovis Razafimalala, à Madagascar. L’écologie, c’est Isidro Baldenegro López, assassiné le 15 janvier 2017 à Coloradas de la Virgen, au Mexique, parce qu’il luttait pour préserver les forêts de la Sierra Madre. L’écologie c’est Rémi Fraisse. L’écologie, ce sont les zadistes qui luttent pour préserver la vie sauvage à Notre-Dame-des-Landes et ailleurs. Et tous les autres qui, partout sur Terre, cherchent à défendre le monde naturel, les biomes et leurs communautés biotiques, par amour et parce qu’ils savent que sans eux, ils ne seraient pas.

***

Tandis que l’on s’enfonce collectivement dans une dystopie digne de 1984 et du Meilleur des mondes, où l’appareil de surveillance étatique ne cesse de se perfectionner et d’être toujours plus envahissant, où l’individu, toujours plus dépossédé, au point de n’avoir plus aucune influence sur le développement de la société dont il participe, subit, impuissant, les décisions prises par les élites au pouvoir, tandis que toutes les tendances indiquent clairement que la situation écologique ne fait et ne va faire qu’empirer au cours des prochaines décennies (triplement de la surface mondiale urbanisée, croissance frénétique de la production mondiale de déchets et des extractions minières, réchauffement climatique qui ira en s’aggravant étant donné que les émissions de GES ne cessent d’augmenter, etc.), les discours absurdes des Cyril Dion et autres Isabelle Delannoy ne nous sont d’aucune aide. Bien au contraire.

Une dernière chose pourra peut-être terminer de clarifier nos positions. Dans son livre L’économie symbiotique, Isabelle Delannoy fait l’éloge de Pierre Teilhard de Chardin, un prêtre jésuite français, « chercheur, paléontologue, théologien et philosophe », très en vogue en son temps, et aujourd’hui encore. Elle le présente à juste titre comme le promoteur du progrès techno-industriel qu’il était. Bernard Charbonneau le montre d’ailleurs très bien dans un ouvrage aussi intéressant que méconnu — pour les raisons habituelles, ceux qui glorifient le progrès sont invités à le dire partout dans les médias grand public, qui se font un plaisir et un devoir d’ignorer ceux qui osent le critiquer — intitulé Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire. Ce prêtre jésuite a élaboré une véritable « théologie du progrès », en proposant une synthèse « de la Mystique et de la Science ». De la pensée de Teilhard, Charbonneau écrit :

« Une telle pensée peut être qualifiée de religieuse, au sens étymologique du terme. Il lui faut tout relier, tout expliquer, tout valoriser. Inlassablement, par toutes les voies, celles de la science et de la mystique, du raisonnement et de la poésie, elle exalte et démontre l’unité de l’Univers matériel et spirituel, déroulant interminablement le fil qui constitue ce tissu sans couture. Partout où se produit une interrogation, le P. Teilhard apporte une réponse, partout où se produit une discontinuité, il rétablit la continuité. Son système réconcilie l’Individu et la Société, la Vie et la Mort, la Nécessité et la Liberté. Il associe la Religion et la Science, l’Église et le Monde. Qui n’en serait satisfait ? »

Teilhard de Chardin vantait, selon ses propres termes, « l’éblouissante notion de Progrès » et affirmait que c’est « sur la foi au Progrès que l’Humanité aujourd’hui divisée peut se reformer ». Toute son œuvre visait à « soutenir et prolonger l’immense, incoercible et légitime élan où se trouvent engagés incontestablement à notre époque le gros et le vif de l’activité humaine ». Ainsi que l’explique Bernard Charbonneau : « Le chrétien ne refuse pas le Monde, il ne le juge pas. On chercherait en vain dans l’œuvre du Père un cri de révolte, par exemple une critique de la guerre ou de l’exploitation du prolétariat ». D’ailleurs, « la lecture de ses Carnets de guerre ne nous montre guère un démocrate, elle nous dévoile, au contraire, un individu d’origine et de tempérament aristocratiques, que ses réactions spontanées, sinon son éducation chrétienne, porteraient à mépriser la masse des individus et à reconnaître la nécessité de l’Autorité : à condition qu’elle enseigne la Vérité, bien entendu ».

Pour faire court, la pensée de Teilhard de Chardin était celle d’un illuminé. Elle était élaborée de manière à justifier et même à glorifier le cours des choses, le statu quo : les guerres (il est, à ce propos, l’auteur d’un véritable panégyrique de la bombe atomique publié juste après Hiroshima et Nagasaki[14], d’une indécence abominable), le progrès technique, la soumission de l’être humain à un supra-organisme sociotechnique, l’unification et donc la standardisation de l’humanité (l’anéantissement complet de sa diversité culturelle[15]). En véritable fanatique de l’aliénation, profondément antihumaniste, il appelait de ses vœux le transhumanisme.

Voyez plutôt :

« […] l’ ”autre” (c’est-à-dire tout le monde, sauf une dizaine d’humains admis dans notre orbite) est un intrus qui nous importune. Au moins je sens comme cela à certains moments. Instinctivement, j’aimerais mieux une terre pleine de bêtes qu’une terre avec des hommes. Chaque homme fait un petit monde à part, et ce pluralisme m’est essentiellement désagréable. »

Et :

« Mon Dieu, je vous l’avoue, j’ai bien longtemps été, et je suis encore, hélas! réfractaire à l’amour du prochain. Autant j’ai ardemment goûté la joie surhumaine de me rompre et de me perdre dans les âmes auxquelles me destinait l’affinité bien mystérieuse de la dilection humaine — autant je me sens nativement hostile et fermé en face du commun de ceux que vous me dites d’aimer. Ce qui, dans l’Univers, est au-dessus ou au-dessous de moi (sur une même ligne pourrait-on dire) [sic], je l’intègre facilement dans ma vie intérieure : la matière, les plantes, les animaux, et puis les Puissances, les Dominations, les Anges, — je les accepte sans peine, et je jouis de me sentir soutenu dans leur hiérarchie. Mais « l’autre », mon Dieu, — non pas seulement « le pauvre, le boiteux, le tordu, l’hébété », mais l’autre simplement, l’autre tout court, — celui qui, par son Univers en apparence fermé au mien, semble vivre indépendamment de moi, et briser pour moi l’unité et le silence du Monde, — serais-je sincère si je vous disais que ma réaction instinctive n’est pas de le repousser ? et que la simple idée d’entrer en communication spirituelle avec lui ne m’est pas un dégoût ? »

Le fanatisme de Teilhard de Chardin s’exprime particulièrement lorsqu’il parle de la guerre, et notamment dans ses carnets sur la Première Guerre mondiale : « Heureux ceux que la mort aura pris dans l’acte et l’atmosphère mêmes de la guerre, quand ils étaient revêtus, animés d’une responsabilité, d’une conscience, d’une liberté plus grande que la leur — quand ils étaient exaltés jusqu’au bord du monde — tout près de Dieu. »

Parmi les nombreuses citations de Teilhard de Chardin, citées par Charbonneau, qui expriment clairement son apologie du totalitarisme, sa joie à l’idée qu’advienne un jour le Meilleur des mondes, par souci de concision, je ne retiendrais que celle-ci :

« Depuis toujours, sans doute, l’Homme a été vaguement conscient d’appartenir à une seule grande Humanité. Ce n’est toutefois que pour nos générations modernes que ce sens social confus commence à prendre sa réelle et complète signification. Au cours des dix derniers millénaires (période durant laquelle la civilisation s’est brusquement accélérée) les hommes se sont abandonnés sans beaucoup réfléchir aux forces multiples, plus profondes que toute guerre, qui peu à peu les rapprochaient entre eux. Or, en ce moment, nos yeux se dessillent ; et nous commençons à apercevoir deux choses. La première, c’est que, dans le moule étroit et inextensible représenté par la surface fermée de la Terre, sous la pression d’une population et sous l’action de liaisons économiques qui ne cessent de se multiplier, nous ne formons déjà plus qu’un seul corps. Et la seconde, c’est que dans ce corps lui-même, par suite de l’établissement graduel d’un système uniforme d’industrie et de science, nos pensées tendent de plus en plus à fonctionner comme les cellules d’un même cerveau. Qu’est-ce à dire sinon que, la transformation poursuivant sa ligne naturelle, nous pourrons prévoir le moment où les hommes sauront ce que c’est, comme par un seul cœur, de désirer, d’espérer, d’aimer tous ensemble la même chose en même temps ?… L’Humanité de demain — quelque Super-Humanité — beaucoup plus consciente, beaucoup plus puissante, beaucoup plus unanime que la nôtre, sort des limbes de l’avenir, elle prend figure sous nos yeux. Et simultanément (je vais y revenir) le sentiment s’éveille au fond de nous-même que, pour parvenir au bout de ce que nous sommes, il ne suffit pas d’associer notre existence avec une dizaine d’autres existences choisies entre mille parmi celles qui nous entourent, mais qu’il nous faut faire bloc avec toutes à la fois. Que conclure de ce double phénomène, interne et externe, sinon ceci : ce que la Vie nous demande, en fin de compte, de faire pour être, c’est de nous incorporer et de nous subordonner à une Totalité organisée dont nous ne sommes, cosmiquement, que les parcelles conscientes. Un centre d’ordre supérieur nous attend — déjà il apparaît — non plus seulement à côté, mais au-delà et au-dessus de nous-mêmes. »

(Bon sang, quel cinglé). Bien sûr, les choses ne se sont pas du tout produites ainsi, sauf dans l’esprit éthéré de Chardin. Les derniers millénaires, qui ont vu l’avènement de la civilisation, sont également les plus sanglants de l’histoire humaine. Si nous en arrivons aujourd’hui à cette « totalité organisée » dont il parle, c’est uniquement « par l’usage de la contrainte et d’un embrigadement méthodique, soutenus par un déchaînement de violences », ainsi que Lewis Mumford le formule dans son livre Les transformations de l’homme. Ce qui lui fait dire que « la civilisation n’est qu’un long affront à la dignité humaine ». Bernard Charbonneau commente : « Sous la pression du Progrès, le monde moderne tend irrésistiblement, en dépit et à cause de ses conflits, vers un État mondial qui couvrirait toute la surface de la terre, et qui réglerait en profondeur jusqu’au moindre détail de la vie des hommes, pour organiser méthodiquement la réflexion et l’action de toute l’humanité. Il n’y a qu’un qualificatif pour désigner cette société, c’est celui de totalitaire. […] Le “personnalisme” teilhardien sympathise d’instinct avec tous les régimes qui se veulent unanimes et centralisés, d’autant plus que cette coagulation, comme la guerre, entraîne une accélération du progrès technique. En se réclamant de la personne contre l’individu, le système teilhardien arrive à temps pour justifier […] l’avènement de n’importe quel régime totalitaire […]. »

Qu’Isabelle Delannoy s’inspire de Teilhard de Chardin et qu’elle le glorifie n’est pas étonnant. Elle aussi est une fanatique du progrès technique, de la standardisation et de l’unification culturelle de l’humanité. Comme lui, elle encense la prison totalitaire (la « totalité organisée », pour reprendre une expression chère à Chardin) que constitue la civilisation techno-industrielle. La société éco-industrielle idéale qu’elle se figure n’en est pas si éloignée. Elle en reprend l’immense majorité des attributs, se contentant simplement et incroyablement naïvement de les imaginer agencés et transmutés de telle manière qu’ils deviendraient écolos et équitables ; grâce à la technologie, et notamment à internet, qui constitue la clef de voûte de son imaginaire techno-industriel écolo. Le mythe du Salut par la Technologie, voilà finalement à quoi se résument les espérances de Cyril Dion, Mélanie Laurent, Isabelle Delannoy & cie.

Ainsi que le formulent René Riesel et Jaime Semprun, « la société de masse (c’est-à-dire ceux qu’elle a intégralement formés, quelles que soient leurs illusions là-dessus) ne pose jamais les problèmes qu’elle prétend « gérer » que dans les termes qui font de son maintien une condition sine qua non. » C’est pourquoi les citoyens éduqués dans les usines pédagogiques de la société industrielle craignent la disparition de la civilisation. Instruits selon un programme d’État, ils ont grandi dans les mensonges historiques nécessaires au maintien de l’ordre et du pouvoir. On leur a appris à exalter le progrès et la civilisation, à éprouver du dégoût et de la peur à l’égard du passé. Il leur est difficile, voire impossible, de concevoir une vie sans le confort technologique moderne, sans le progrès. Partant de là, il n’est pas étonnant qu’à leurs yeux, notre perspective d’une dissolution de la civilisation industrielle au profit d’une multitude de microsociétés aussi autonomes que possible, réintégrées aux communautés biotiques de leurs territoires et basées sur des technologies démocratiques, paraisse incongrue.

Quoi qu’il en soit, ainsi que l’explique Joseph Tainter dans son livre L’effondrement des sociétés complexes : « Les citoyens des sociétés complexes modernes ne réalisent pas, généralement, que nous sommes une anomalie de l’histoire ». Nous comprenons, au contraire de Cyril Dion & Co qui continuent de promouvoir une société complexe (une civilisation), ce que l’histoire nous enseigne, à savoir que ces dernières sont autant délétères qu’éphémères, ce que Tainter exprime en écrivant que : « Les sociétés complexes sont récentes dans l’histoire de l’humanité. L’effondrement n’est alors pas une chute vers quelque chaos primordial, mais un retour à la condition normale de moindre complexité. »

Que l’on choisisse délibérément de démanteler la civilisation industrielle ou pas, notre futur, ainsi que John Zerzan le formule, en tant qu’espèce et si nous en avons un, c’est-à-dire si la civilisation industrielle s’effondre avant d’avoir détruit les conditions écologiques qui rendent possible la vie humaine, est primitif.

Nicolas Casaux

***

Notes additionnelles : 1. Afin d’éviter un malentendu attendu, une précision. Cet article n’a pas pour objet de proposer des « solutions » aux nombreux problèmes socio-écologiques actuels. Son propos vise uniquement à montrer pourquoi les soi-disant « solutions » proposées par Cyril Dion dans son Petit manuel de résistance contemporaine n’en sont pas, pourquoi son discours est absurde et nuisible. Son livre correspond bien plutôt à un Petit conte pour continuer à nier l’évidence. Conformisme et bien-pensance obligent, la critique est désormais très mal perçue. Certains vont même jusqu’à affirmer qu’on ne devrait pas critiquer si l’on ne propose pas de solution. Ces gens-là disent donc qu’il est malvenu d’exposer certaines réalités déplaisantes si l’on ne présente pas, par la même occasion, un plan magique pour résoudre la sombre situation que l’on expose.

Ce genre de réaction me fait toujours penser à cette remarque de Bernard Charbonneau :

« ‘Et maintenant que proposez-vous ?’ — Car la réaction de l’individu moderne n’est pas de rechercher la vérité, il lui faut d’abord une issue ; en fonction de laquelle doit s’établir le système. Et je m’aperçois que ma réflexion m’a conduit là où je suis : au fond d’un abîme d’impossibilités. Alors m’imputant la situation désespérante qui tient à un monde totalitaire, il me reprochera de détruire systématiquement l’espoir. ‘Votre critique est peut-être juste, dira-t-il, mais quelle solution apportez-vous ?’ — Sous-entendu, s’il n’y a pas d’issue à la situation qu’elle dénonce, votre critique doit être fausse. ‘C’est vous qui me désespérez’… Et effectivement je suis coupable de faire son malheur, puisque sans moi cette impossibilité n’existerait pas pour sa conscience. »

La question de savoir si oui ou non il est possible de résoudre les innombrables problèmes que la civilisation industrielle génère est un tout autre sujet, abordé, par exemple, dans un livre que nous publions en septembre 2018 avec les Editions LIBRE, intitulé Deep Green Resistance.

2. D’aucuns me répondront, avec plus ou moins de mauvaise foi, que la critique que je formule ici, je ne peux la formuler que grâce à l’éducation que m’a fourni la civilisation. Ce n’est pas le cas. D’abord parce que tout ce que je formule ici contredit littéralement tout ce qu’on m’a enseigné dans l’usine pédagogique que j’ai fréquentée jusqu’à l’université, ensuite parce que la critique du progrès et de la civilisation que je formule ici, de nombreux membres de communautés autochtones, à travers la planète, la formulent. Des Arhuacos, en Colombie, aux Jarawas, en Inde, en passant par les Sans, en Afrique, et par beaucoup d’autres, que l’on a délibérément tendance à ignorer, chez nous. C’est en grande partie de leurs perspectives à eux et de leurs enseignements que je m’inspire. C’est aussi leurs voix que j’essaie de faire entendre. Ceux qui s’intéressent à leurs revendications et à leurs sorts peuvent consulter l’excellent travail du Mouvement mondial pour les forêts tropicales.


  1. À ce sujet, vous pouvez lire tout Ivan Illich, Leopold Kohr, ou encore Une question de taille d’Olivier Rey.
  2. http://biosphere.ouvaton.org/vocabulaire/2769-techniques-dualisme-des-techniques
  3. http://partage-le.com/2018/07/les-ultrariches-sont-des-psychopathes-par-nicolas-casaux/
  4. https://www.monde-diplomatique.fr/2007/07/CALVO_OSPINA/14911
  5. http://www.occupy.com/article/exposed-globally-renowned-activist-collaborated-intelligence-firm-stratfor#sthash.3RuMOq6E.dpbs
  6. http://partage-le.com/category/environnement-ecologie/le-mythe-du-developpement-durable/
  7. « Si vous allez à San Francisco, vous y verrez des seringues et de la merde » : http://partage-le.com/2018/07/si-vous-allez-a-san-francisco-vous-y-verrez-des-seringues-et-de-la-merde-par-nicolas-casaux/
  8. https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/06/01/hausse-des-importations-de-produits-bio-en-2017_5308125_3234.html
  9. Voir aussi : http://cqfd-journal.org/Matthieu-Ricard
  10. « Et si le problème, c’était la civilisation ? » : http://partage-le.com/2017/10/7993/ & « Une contre-histoire de la civilisation » : http://partage-le.com/2017/11/8288/
  11. Pour le comprendre, vous pouvez par exemple lire : http://partage-le.com/2017/09/une-breve-contre-histoire-du-progres-et-de-ses-effets-sur-la-sante-de-letre-humain/
  12. Ceux qui lisent l’anglais et qui veulent en savoir plus sur ce sujet peuvent lire : http://www.michaelparenti.org/Milosevic.html
  13. Et notamment « Le pacifisme comme pathologie », un texte de Derrick Jensen : http://partage-le.com/2015/12/le-pacifisme-comme-pathologie-par-derrick-jensen/
  14. À lire ici : https://sniadecki.wordpress.com/2015/10/04/teilhard-bombe-atomique/
  15. Voir « Le mythe du progrès et la toxicité de la monoculture mondialisée » : http://partage-le.com/2018/03/9084/

capitalisme vert écocapitalisme écocharlatanerie écoindustrialisme greenwashing

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  1. EXCELLENT article ! J’ose esperer que ceux qui m’entourent le lisent en entier pour realiser ce qui se trame pour l’avenir …. La venue de Steve BANON , n’en est il pas un modele actuellement ?

  2. Article pertinent si il en est…
    Si ce genre de bobos enthousiastes, écologistes à la petite semaine, ont accès aux médias mainstream c’est précisément parce-qu’ils sont des imposteurs. Qu’on se le dise !
    Quoiqu’il en soit, un autre suppôt du capitalisme green-washé, Clément Monfort, a enfin lâché une date dans son dernier épisode et épilogue de la série Next. Il parle de 2022 comme ultimatum pour l’effondrement probable de la civilisation.
    Enfin ! Serais-je tenté d’ajouter.
    Merci à toi Nicolas Cassaux pour tes articles, nous sommes avec toi.

  3. Bonjour,

    J’anticipe peut-être sur le livre que vous annoncez pour septembre. La seule question qui se pose pour tous ceux qui acceptent l’évidente nécessité d’abattre la civilisation industrielle et les Etats qui portent les armes pour la défendre c’est : est-ce possible ? Le film que Tancrède Ramonet a consacré à l’histoire de l’anarchisme montre assez bien que la plupart des tentatives réussies de renverser localement l’ordre bourgeois ou aristocratique (comme par exemple en Catalogne ou en Russie,ou chez nous avec la Commune) s’est soldée par une coalition générale de toutes les forces contrôlant les moyens de puissance, et notamment les outils de la « violence légitime ». La guerre d’Espagne est un cas typique, où l’on voit la bourgeoisie déléguer aux forces fascistes et communistes (alliées de circonstance) la responsabilité de la contre-insurrection, les « démocraties » voisines étant au mieux passives.
    Bref, quels que soient les moyens que se donne une insurrection libertaire, violents ou non, l’issue est certaine tant le rapport de force est clair.
    Je me demande donc si la seule option susceptible d’aboutir à un démantèlement effectif de la civilisation, sans présager de ce qui lui succèdera, ne serait pas la grève de la consommation que certains appellent (PMO notamment). On sait bien que le point le plus fragile de la civilisation est son système financier, qui ne résisterait pas à la décroissance causée par un renoncement d’une frange significative de la population à la consommation (10% peut-être). Et s’il n’y a plus d’ailleurs sur cette Terre, il est toujours possible d’y vivre en autonomie, ou du moins en tranchant un grand nombre des fils qui nous relient à l’industrie, comme le démontrent de nombreuses personnes y compris en France, qui vivent dans des camions, dans des squats, ou dans des maisons déconnectées des réseaux. Avec l’avantage supplémentaire d’avoir anticipé sur les difficultés qui suivront la chute de la civilisation en ayant redécouvert les savoir-faire nécessaires à une vie sobre.
    Cette option a l’avantage d’être sans doute plus « sexy » auprès des foules que la violence directe que des décennies d’embrigadement a totalement disqualifiée dans la plupart des esprits (il n’y a qu’à voir les réactions, y compris de syndicalistes cgt, face à l’attaque d’un mc do le 1er mai, pour voir que cette option ne peut plus être que marginale). Et il me semble que cette stratégie serait également beaucoup plus difficile à contrer par les Etats que des actions violentes ou non violentes qu’ils ont l’habitude de traiter.

    PS: vous évoquez l’agriculture dans cet article, je vous conseille à ce sujet l’excellent livre de Xavier Noulhianne, le Ménage des Champs, qui se conclue par un appel à l’émeute pour renverser l’enfer bureaucratique et industriel.

  4. excellent article, qui ne s’arrête pas à démonter une proposition, quoique c’en est le principe, mais ouvre des possibles en réponse à l’inepte ! insuffisamment encore car après le temps de la dénonciation vient le temps de la reconstruction ! ce qui prouve aussi qu’il y a encore des gens capables de penser le monde, et d’avoir une lecture lucide , sur l’aberrant, le faux et le souhaitable. Oui l’humain n’est pas réductible à l’homo-industrialus ! …

  5. Super! N.Casaux
    Comme il semble impossible qu’ensemble les Homos s. 1)prennent conscience 2)s’unissent pour changer… des catastrophes écologiques vont survenir.
    J’espère qu’elles ne seront pas fatales pour toute l’humanité et qu’elles feront réagir « ensemble » les survivants.
    A la différence des autres espèce, pourtant, l’Homo dit « sapiens » (ce qui est ridicule!) pourrait 3)réfléchir à sa psychologie particulière formatée… 4)partager les connaissances de base en sciences et 5)se poser la question: c’est quoi être Heureux pour moi primate « évolué »?…
    Je souhaiterais faire livre, films, théâtre… pour transmettre des notions de base… et cherche collaborateur(s), collaboratrice(s)…
    Merci.