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À propos du discours délirant de Vincent Mignerot, suite et fin (par Nicolas Casaux)
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Au cours des derniers mois, j’ai consacré deux articles (ici et ) au discours insensé de Vincent Mignerot — et au programme de l’association qu’il a créée, Adrastia. C’est déjà trop. Et pourtant il semblerait qu’un certain nombre de personnes continuent à ne pas remarquer en quoi ses théories relèvent de l’absurde — et possiblement de plus en plus, parce que les médias de masse, comme L’Obs, France Culture, Libération, etc., se mettent à le promouvoir, son discours étant du pain béni pour eux, vu qu’il est fataliste, nihiliste, qu’il occulte toutes les coercitions qui font la société industrielle et l’inégale répartition des responsabilités concernant son organisation et sa perpétuation, et parce qu’il encourage l’inaction.

Je ne me fais aucune illusion sur la capacité d’auto-illusionnement et de déni du plus grand nombre, profondément aliéné du monde naturel. Non, si je publie cet autre billet, c’est uniquement parce que je me rends compte qu’un bon moyen pour exposer l’absurdité du discours de Vincent Mignerot consiste, très simplement, à le citer (beaucoup de ceux qui le soutiennent ne doivent pas l’avoir lu, je ne vois pas d’autre explication).

Je commenterai donc brièvement son livre intitulé Le piège de l’existence (un titre qui annonce la sombre couleur de sa vision) et le citerai longuement (sa prose étant particulièrement obscure et indigeste, je m’excuse par avance).

Une phrase, dans l’avant-propos, résume bien l’intégralité du texte :

« Nous participons à un processus destructeur, mais ça n’est pas de notre faute et, contrairement à ce que nous croyons parfois, nous n’y pouvons rien. »

Dans l’avant-propos, toujours, il écrit :

« Le modèle Essai Sur la Raison de Tout, auquel se réfère ce recueil de textes propose de réinscrire la problématique de notre existence au sein d’un processus évolutif global, décrivant une théorie écologique de l’esprit à même d’expliquer pourquoi nous ne parvenons pas, malgré nos talents et nos meilleures intentions, à éviter le piège existentiel que le principe d’évolution universel a tendu à l’humanité, pourtant la création la plus complexe et intelligente qui existera peut-être jamais. »

Voici ce qu’il écrit, plus loin, dans l’introduction :

« La construction progressive de l’Essai Sur la Raison de Tout a cependant permis d’admettre que la condition sine qua non à l’élaboration d’une “théorie de tout” n’était pas nécessairement de décrire minutieusement l’histoire, l’état et l’évolution de chaque chose, mais de trouver un principe, une propriété, une caractéristique commune à l’ensemble de toutes les choses possibles. Et le plus court chemin pour y parvenir, puisqu’il n’était pas envisageable de considérer un à un tous les objets du monde afin de vérifier leur nature et leur destiné, était d’estimer de ce que tous ces objets ne pouvaient pas être. Une fois cela défini, la raison de l’existence devait se trouver dans ce que le monde est, par opposition à ce qui n’est pas possible. »

LSD ? Méthamphétamine ? Crack ? L’histoire ne le dit pas.

Ce qu’on constate, c’est que son humble ambition correspond à une tentative de tout expliquer : l’esprit, l’univers, l’existence, la matière, vraiment Tout (et vraiment n’importe comment, comme vous allez le voir). Sans formation en sciences exactes, il s’est lancé dans une entreprise stupéfiante d’élaboration d’une « théorie de tout » (rappelons que la théorie du tout est un Saint Graal scientifique, jamais découvert, même par Einstein et les quelques scientifiques de renom qui s’y sont essayés), qui, paradoxalement, n’aboutit à rien. Le caractère non scientifique de sa théorie lui a d’ailleurs été signalé dès le départ sur le forum de Futura-Sciences, où il a tenté de la présenter.

N’étant pas à une contradiction près, Vincent Mignerot écrit que :

« Ni les plus grands esprits ni les plus performants ordinateurs ne parviendront jamais à comprendre exactement l’agencement de tout, […] »

Et, la page d’après :

« Tel est, selon le modèle Essai Sur la Raison de Tout (abréviation ESRTV), le principe organisateur de toute existence : la construction du lien. L’objet existe s’il est capable d’établir et maintenir le lien, sinon il est annulé (ESRTV chapitre 1 : L’Univers).

Ce principe est valable pour tout objet ou tout ensemble d’objets, inertes, vivants, humains, technologiques (ESRTV, les quatre principes d’existence : 1.3.11 Principe d’Evolution ; 3.4.20 Principe de vie ; 4.3.16 Principe d’humanité ; 4.10.6 Principe technologique) et il est à ce point nécessaire que tous les objets de l’Univers ne peuvent qu’être soumis à la compétition pour créer du lien, le maintenir possible et augmenter sa force globale. Tous les objets existent les uns par rapport aux autres pour être les plus performants dans la construction pérenne de la plus puissante matrice existentielle possible. »

Tout au long de son livre, on retrouve (ainsi que le laissait entrevoir l’avant-propos) l’idée toxique (et anti-scientifique) selon laquelle l’être humain est une créature intrinsèquement destructrice, vouée à détruire son environnement. Ainsi il écrit :

« […] nous savons que toute tentative de protection active de l’environnement est vaine, […] »

En outre, son livre est truffé d’assertions erronées et fantaisistes, de généralisations et d’abstractions n’ayant aucune validité scientifique (demandez à n’importe quel anthropologue, à n’importe quel biologiste, à n’importe quel ethnologue, ce qu’il pense des théories de Vincent Mignerot), comme :

« Pour rappel, un mode de relation à l’environnement pour l’humain qui serait régulé au mieux par la vie et n’aurait ainsi pas d’impact négatif sur elle, définissant ainsi un “niveau de vie neutre” de référence correspondrait à celui que nos ancêtres hominidés ont eu au début de la période du paléolithique inférieur, il y a plus de 800 000 ans. »

Rappelons ici que nous savons que plusieurs sociétés humaines, plusieurs peuples autochtones, encore vivant, loin de le détruire, enrichissent leur milieu naturel (à ce sujet il faut consulter, par exemple, les travaux de l’ethnoécologue Serge Bahuchet, du biologiste Madhav Gadgil ou encore de l’écologue Charles M. Peters).

Mignerot est aussi un propagandiste de la projection capitaliste qui voudrait que la compétition soit le moteur unique de l’évolution :

« En outre, oublier de mentionner la compétition dans les propositions censées nous sauver implique de devoir proposer un modèle universel d’évolution dont la compétition ne serait pas le moteur, ce qui n’a jamais été fait jusqu’à aujourd’hui, invalidant de fait la pertinence de toute invitation au lâcher prise. »

De nombreux (et véritables) scientifiques ont beaucoup disserté à ce sujet, proposant plusieurs théories. Lynn Margulis et Pierre Kropotkine, pour ne prendre que deux exemples, ont plutôt suggéré que c’est la coopération (la symbiose ou l’entraide) qui constitue la pierre angulaire de l’évolution.

Mais Vincent Mignerot n’est pas à leur niveau, il plane loin, très loin, trop loin, dans l’exosphère des abstractions :

« Si ESRTV parvient à reprendre l’histoire de l’évolution pour toutes choses et depuis l’origine de toute histoire possible, nous ne considérerons dans ce texte que les éléments définissants les plus signifiants et pertinents pour caractériser et mettre en sens le piège de l’existence pour l’humain. Chacun de ces éléments, et tous ceux qui ne seront pas évoqués (mais qui font partie de la même histoire évolutive) pourront être reliés à tout autre grâce au modèle ESRTV. »

[…]

« Exister exige de constituer toutes les formes de liaison possibles avec l’environnement. L’humain ne peut le faire qu’en subtilisant à la vie ses potentialités de liaison, entraînant avec lui tout le système anthropotechnique destructeur, subtilisant encore, et au-delà de son action directe des possibilités à la vie de se maintenir.

Parce qu’il ne peut échapper au piège que l’évolution lui aura tendu (lui offrir la capacité de renforcer ses potentialités d’existence dans la destruction de la vie dont il dépend), la création peut-être la plus complexe de l’univers — le cerveau humanoïde — aura eu l’existence parmi les plus brèves au regard des infinies dimensions de l’espace-temps. »

[…]

« Tout être vivant ne peut accéder qu’aux informations définissant le réel qui lui parviennent et qu’il peut traiter. La vie dans son ensemble, qui a toujours régulé son adaptation afin de ne jamais exploiter l’environnement au-delà des potentialités de cet environnement à maintenir la vie possible, ne connaît du réel que ses propriétés compatibles avec les besoins du maintien de la possibilité de reproduction de génération en génération. La vie est incapable de ne pas considérer de sa relation à l’environnement toutes les contraintes qui l’empêchent d’acquérir un quelconque avantage adaptatif qui viendrait remettre en cause sa propre existence. »

[…]

« La contrainte pour l’humain de ne considérer des relations d’objets dans le réel que les informations favorables à l’exercice d’une emprise pour un bénéfice propre implique la considération de propriétés de l’objet incompatibles avec la réalité de l’inscription de cet objet dans le continuum évolutif. Ce qu’un humain pense d’un objet est ce qui est potentiellement bénéfique à son adaptation, sans considération de ce qui est nécessaire au maintien de l’existence de l’objet dans sa propre filiation évolutive. »

[…]

« Bien que la pensée autorise la création de configurations de relations d’objets originales, la nécessité de maintenir possible l’évolution n’autorisera la sélection, dans l’exercice de l’emprise sur le réel, que des objets qui maintiendront la possibilité d’existence des êtres pensants et de la capacité d’emprise.

La capacité d’abstraction vient résoudre le paradoxe existentiel humain. Les seules informations extraites de la relation au réel ne suffisent pas à créer de nouvelles potentialités de relation permettant de palier les destructions conséquentes à l’exercice de l’emprise. Condamné à transformer et détériorer le monde malgré tout, l’humain avance vers son autodestruction. La possibilité de créer, à partir des informations provenant du réel mais hors des contraintes de la régulation de la vie par la vie, des ensembles d’informations définissant des configurations de relation à l’environnement inédites permet à la fois d’apprendre à contourner les écueils par la constitution de conditions de liaison au monde inédites et de nier l’inévitable fin à terme par l’écriture d’une nouvelle histoire fictionnelle différente de celle écrite jusque-là par la vie dans son ensemble. »

[…]

« Toute pensée, même une pensée optimiste sur l’avenir, ne peut que participer à la destruction de l’équilibre écologique vital et à la disparition de l’humain à terme. »

[…]

« L’humain, parce qu’il est contraint de n’accéder qu’à ce qui le sert directement et égoïstement en occultant ce qui le détruit à terme n’en connaîtra, d’une part, jamais assez pour apaiser son angoisse de solitude augmentée par celle de son autodestruction, d’autre part sera toujours ignorant de ce qu’il travaille ardemment à rejeter de ses propres liens définissants, pourtant physiquement insécables. »

Ce qui apparaît clairement, dans ce discours délirant qu’est Le piège de l’existence, c’est que Vincent Mignerot, à l’instar de beaucoup d’individus aliénés et égarés au sein de la société industrielle, ne se rend plus compte que l’être humain, comme tous les êtres vivants, est (techniquement) autant en mesure de prélever ce dont il a besoin du territoire écologique dont il fait partie que de lui rendre ce dont celui-ci a besoin pour prospérer (que cela soit sous forme d’urine, d’excrément, ou de corps en décomposition, etc.), et il oublie que la Terre reçoit de l’énergie du Soleil et que les plantes s’en nourrissent (photosynthèse). Ainsi, il écrit (attention ça pique) :

« Il n’est pas possible d’envisager scientifiquement, rationnellement que la fabrication d’un produit, quel qu’il soit, ou que la mise en œuvre d’une agriculture, de quelque type qu’elle soit, puisse n’avoir aucun impact sur l’environnement ou le protéger d’aucune façon [sic : une pensée pour les permaculteurs]. Il faudrait pour cela que les ressources (minérales ou issues de la biomasse) nécessaires à la mise en œuvre de ces modes d’emprise desquels nous tirons avantages proviennent d’un autre système que la terre [oui, une partie vient du soleil, mais connait-il la photosynthèse ?] afin de ne pas les soustraire aux besoins de la vie et que les avantages acquis “déconsomment” les apports en énergie qu’ils auront exigés, ce qui rendrait le bilan neutre, tout en n’ayant aucun résidu ou que ceux-ci soient expulsés “par magie” dans l’espace ou enterrés très profondément. Pour obtenir un bilan véritablement positif, il faudrait que ces actions considérées écologiques “déconsomment” aussi l’énergie utilisée par d’autres actions humaines en faisant tout autant disparaître leurs déchets. Mais l’impossibilité d’exploiter des ressources extra-terrestres, de rejeter nos déchets en-dehors de notre écosystème ou de réparer les dégâts résultants de l’activité humaine sans encore consommer de l’énergie et d’autres ressources terrestres (afin par exemple de maintenir les rendements agricoles contre l’inévitable appauvrissement des sols) interdisent de telles possibilités.

Si le bon sens suffit à le deviner, ce sont de surcroît des principes physiques élémentaires, ceux de linéarité de l’écoulement du temps et de non réversibilité des phénomènes, qui confirment que les effets délétères de l’existence humaine sont strictement cumulatifs, sans réparation possible. Il n’est pas plus possible de rafraîchir le climat, de restaurer les rendements agricoles, d’empêcher l’acidification des océans ou la montée des eaux, de retirer les perturbateurs endocriniens et les métaux toxiques de la chaîne alimentaire de l’ensemble du vivant… que de ressortir la poudre du cacao de son chocolat chaud. Jusque-là, parce que nous avions à disposition suffisamment de ressources et d’énergie pour masquer la dégradation progressive de l’environnement, nous avons pu croire en la possibilité d’un développement infini. Mais ces ressources vont manquer à court terme et nous n’aurons rien pu réparer.

Un objet “écologique” fabriqué par l’humain ou une action humaine respectueuse de l’équilibre écologique vital, ça n’existe pas et ça n’est pas possible. »

Il dénonce alors l’impossibilité que constitue, selon lui, la « décroissance » (en en remettant une couche sur la compétition existentielle comme moteur de Tout, et en affirmant que ceux qui ne sont pas d’accord avec sa projection du capitalisme sur le monde vivant et sur la vie en général ne sont que des négateurs de l’évolution) :

« Une “décroissance” n’est pas plus possible qu’une transition énergétique, pour les mêmes raisons et il faudra, à ceux qui pensent qu’il est envisageable de nous affranchir de la rivalité, proposer a minima un modèle explicatif du réel dans lequel la compétition existentielle n’est pas le moteur de toute évolution (ou il leur faudra nier l’évolution).

Si humanité et écologie sont rationnellement incompatibles (à tel point que penser possible la protection de l’environnement relève de l’authentique croyance, peut- être même du délire collectif), il est toutefois compréhensible que nous ayons spontanément besoin d’entretenir un discours rassurant sur ce paradoxe. D’un point de vue évolutif nous pouvons même admettre que le fantasme écologique soit légitime, puisque sans lui nous ne pourrions maintenir notre “progression existentielle”. »

Et replonge dans ses élucubrations morbides :

« Une des raisons qui expliquerait pourquoi nous ne parvenons pas à admettre l’incompatibilité de notre existence avec l’équilibre naturel de l’évolution de la vie sur terre (la capacité de la vie à se maintenir possible) serait à trouver peut-être dans le fonctionnement même de notre esprit […] »

[…]

« La protection de l’environnement étant par définition impossible pour l’humain, sa promotion, loin de ralentir notre développement participe à notre aveuglement. »

Vers la fin du livre, il récapitule modestement :

« Lorsque j’ai commencé à écrire, je n’avais pas idée du résultat que j’allais obtenir. J’ai suivi les indications de mes sens, de mon expérience, pour poser sur le papier ce qui allait devenir “un modèle de compréhension du réel structuré autour d’une chaîne argumentaire prétendue sans rupture qui tente de définir précisément et simplement les lois régissant les relations existentielles entre tous les objets.”

Si j’ai été autrefois naïf et enthousiaste, si j’ai pu croire qu’il était possible de changer un monde que je pensais imparfait, quantité de nuits blanches et d’abîmes réflexifs, tempérés progressivement par un minutieux travail de remontage, élément par élément, d’un plan cohérent pour comprendre la totalité du monde [tranquille, quelques nuits blanches, un plan cohérent pour comprendre la totalité du monde, normal] ont apaisé mes excès et montré l’indifférence du réel à mes humeurs.

Les conclusions d’Essai Sur la Raison de Tout sont pessimistes. Et je crains que l’épreuve de la contradiction expérimentale, analytique, logique et simplement la réalité ne viennent les confirmer. La lecture de cet essai et des articles de ce recueil de textes laisseront certains désabusés, mélancoliques peut-être. Mais il n’y a là aucun drame. »

[…]

« Le lecteur accédera par ce texte, s’il le peut, s’il le souhaite, à la réinscription de son être physique et spirituel à l’ensemble de tout ce qui peut être, quelle que soit sa nature. Ni barrières, ni limites, hormis celles que notre singularité humaine façonne en nous. La “matrice” argumentaire d’ESRTV est valable à toutes les échelles, en tout temps, en tous lieux, pour tous les objets possibles. Les infinis sont réunis en un seul lieu et leur essence commune est retrouvée. »

[…]

« Alors que le principe d’évolution (ESRTV § 1.3.11) impose des directives strictes, inviolables à l’existence et sans doute difficiles à gérer pour une humanité abandonnée par la vie dont elle est issue, laissée seule pour supporter ses paradoxes existentiels, l’esprit humain est justement capable de s’affranchir du réel afin de recréer des mondes intérieurs aux représentations plus amènes, plus flatteuses. Ces fictions reconstruites à partir de l’expérience ne sont pas fausses, elles sont la vérité de l’humain. Mais elles ne permettent pas l’accès à la vérité absolue.

La très grande rigueur méthodologique d’ESRTV permet, sans se perdre, sans se renier et au-delà du conflit et de l’imaginaire, d’accepter que l’humanité est une et que si elle ne peut pas spontanément tout comprendre du réel, tout ce qui existe obéit bien à un seul ensemble de lois physiques, universelles. »

Et se permet de conclure sur ces déclarations surréalistes, dangereuses et contradictoires (au vu de son propre travail) :

« Nous faisons tous partie d’un même système, qui obéit à un ensemble de lois inviolables. Ne serait-ce pas d’ailleurs s’offrir une position privilégiée, voire mégalomane (certains auraient sûrement quelque fantasme messianique inavoué), que de déclarer avoir compris le monde et de se positionner en-dehors de lui, cherchant à imposer à l’autre une vérité autoproclamée mais nécessairement partielle puisqu’elle ne comprend pas, ni même parfois tolère, l’existence de cet autre ? » [Dit-il qui déclare avoir compris le monde et qui a même élaboré une théorie de tout, non mais quelle blague, NdE]

[…]

« Alors, si aucune solution n’est possible contre notre autodestruction, que devons-nous faire, que pouvons-nous faire ?

Rien.

Ou plutôt, comme nous ne pouvons pas ne rien faire du tout, ce qui reviendrait à nous ôter la vie, acceptons et assumons ce que nous sommes. Qui d’ailleurs se suiciderait seulement pour sauver un monde qu’il ne pourrait plus voir une fois parti ? »

[…]

« Ne changeons rien, comme c’est déjà le cas : malgré nos discours et l’impression que nous avons de “résister”, nous avançons toujours selon les simples termes du principe d’humanité. Continuons donc à construire du lien à notre façon afin de gérer au mieux notre anxiété, poursuivons l’amélioration de notre condition, dont il n’est pas possible de nier objectivement qu’elle détruit notre environnement de façon irrémédiable, et nous-mêmes à terme. Conservons et protégeons nos passions, nos métiers, nos loisirs, nos lubies, puisque sans eux nous ne sommes rien d’humain. Rassurons-nous au sein des communautés qui nous font, entretenons nos croyances, prenons soin de notre âme.

C’est tout ce dont nous sommes capables. Ne nous mentons pas sur nos capacités à changer les choses et notre nature, ne nous prenons pas pour ce que nous ne pouvons être. »

[…]

« L’important reste sûrement de définir un but à notre existence et il ne peut être que de constituer le réseau de relations à la fois le plus riche, le plus solide possible et qui nous corresponde, afin que nous nous sentions tous moins seuls malgré nos différences et nos antagonismes. Ce simple objectif ne conviendra peut-être pas à notre mégalomanie, mais c’est le seul qui explique tout ce que nous sommes, autant notre orgueil que notre insatisfaction.

Quant à notre avenir, si nous sommes contraints de détruire notre monde, la meilleure écologie possible reste assurément d’apaiser notre culpabilité, qui nous précipite plus vite encore vers notre fin, par frénésie consumériste dissimulatrice. Nous ne sommes que les produits d’une évolution qui nous illusionne sur nos capacités à l’influencer, tout ce que nous faisons accélère notre perte, et nous n’y pouvons rien. »

Il y aurait beaucoup à dire sur le narcissisme, la prétention, le délire mystique et omniscient, la rationalisation du statu quo et de l’inaction, et finalement le pessimisme anthropologique qui caractérisent le galimatias de Vincent Mignerot. S’il énonce parfois des choses exactes (à propos des énergies soi-disant « vertes », par exemple, ou de l’insoutenabilité de la civilisation industrielle) et qu’il mentionne parfois des phénomènes scientifiques avérés, la manière dont il les utilise, les relie et les agence, relève d’une construction idéologique absurde (et délirante), et non scientifique (ainsi qu’on le lui avait fait remarquer sur Futura-Sciences). Le caractère amphigourique de son propos devrait sauter aux yeux.

Chaque jour, 200 espèces sont précipitées vers l’extinction, des tonnes de plastique sont déversées dans les océans, des tonnes de CO2 sont émises dans l’atmosphère, des tonnes de produits chimiques toxiques en tous genres sont répandues un peu partout sur terre, des hectares de forêts sont détruits, des hectares de sol sont bétonnés, etc., ad nauseam. Chaque jour les oppressions et les aliénations du capitalisme et de son esclavage salarial, de l’imposture démocratique, du patriarcat, leur destruction de ce qu’il reste de communauté humaine et d’humain dans l’humanité, progressent. Mais pour Vincent Mignerot et Adrastia, qui ne semblent pas reconnaître l’existence de ces oppressions et des nombreux mécanismes de coercitions qui constituent la civilisation industrielle, nous sommes tous autant responsables de la situation. Et nous ne pouvons et devrions pas lutter contre. Pour des raisons évidentes, cette idéologie doit être exposée et combattue.

Quant à nous, nous n’avons pas la prétention d’avoir élucidé le mystère de l’existence, nous n’avons pas non plus de prétention omnisciente concernant la longue histoire du genre humain, nous n’avons pas de théorie de tout, nous n’avançons pas de dogme concernant une soi-disant nature (que d’aucuns voudraient destructrice) de l’homme, de l’être humain ou de l’espèce humaine. Nous ne croyons certainement pas qu’un « principe d’évolution universel  » aurait « tendu à l’humanité » un « piège existentiel [sic] ». Nous constatons la diversité culturelle qui a très longtemps caractérisé l’humanité, et qui la caractérise encore aujourd’hui — même si cette diversité se réduit comme peau de chagrin à mesure que l’expansion de la civilisation la détruit. Nous constatons donc qu’il est possible pour l’être humain de s’organiser et de vivre autrement, qu’aucune fatalité biologique ne le condamne à détruire son milieu. Nous constatons aussi les mécanismes très concrets, les institutions et les structures matérielles qui organisent la servitude moderne de la civilisation industrielle. Nous constatons ainsi la répartition très inégale des responsabilités concernant l’organisation sociale dominante et sa perpétuation. Et nous n’acceptons pas l’injustice.

De même que Jean de La Fontaine :

« Je ne crois point que la nature
Se soit lié les mains, et nous les lie encor,
Jusqu’au point de marquer dans les cieux notre sort.
Il dépend d’une conjoncture
De lieux, de personnes, de temps ;
Non des conjonctions de tous ces charlatans. »

Nicolas Casaux

délire omniscient non mais franchement pessimisme anthropologique

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  1. Je ne connaissais pas ces écrits de Mignerot.
    Il y a dans cette purée de mots et ce fatalisme quelque chose qui m’évoque les textes fondateurs de mouvements sectaires, dans le genre de Steiner, avec un côté mystique qui transparaît dans le prétentieux titre de « théorie du tout » même si le texte se veut « philosophique ».
    En parlant de philosophie, il semble que Mignerot ait retenu la leçon de Bourdieu qui disait qu’en France pour paraître sérieux un livre doit comporter au moins 20% de phrases obscures voire inintelligibles. Mignerot aurait plutôt dû lire Nietzsche, qui écrivait dans le Gai Savoir : « Celui qui se sait profond s’efforce d’être clair ; celui qui voudrait sembler profond à la foule s’efforce d’être obscur. Car la foule tient pour profond tout ce dont elle ne peut pas voir le fond ».
    Il est toujours pénible de devoir consacrer des efforts à démonter le discours de ce genre de personnage, mais c’est malheureusement nécessaire vu leur audience. Merci pour votre travail !

  2. Merci pour ces critiques, que j’ai survolé (car ça fait beaucoup). Effectivement, je ne m’étais pas rendu compte de certains points. Je trouve Pablo Servigne plus sain, bien qu’un peu trop « bisounours ».
    Je pense en revanche que le travail des collapsologues est utile, au moins pour avoir bien en conscience la finitude des ressources et, de fait, de notre mode de vie absurde. En tout cas, le notre, les « thermo-industriels ».

    Un point sur lequel j’ai tilté lors de l’écoute d’une ITW de Vincent Mignerot (il y a quelques semaines) est le fait qu’il parle de la nécessité de maintenir une gouvernance (je ne me souviens plus des termes précis) pour gérer la politique, les institutions, en cas d’effondrement. Ça m’a fait froid dans le dos car de « grandes causes » (réchauffement climatique, terrorisme) sont systématiquement utilisées pour justifier une « gouvernance mondiale » et maintenir en place des puissants/dominants et finalement une forme de totalitarisme qui nous empêche de vivre. Je me suis dit « pour qui bosse Vincent Mignerot? ». Il serait bon de creuser là dessus…