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Les poupées du ventriloque (par Ana Minski)
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Les femelles ont longtemps été l’invisible de l’éthologie, de l’anthropologie, de la préhistoire, de l’histoire, de l’art. Tenues en laisse, muselées, confinées dans le cercle domestique, leurs corps ont été contrôlés, transformés, sélectionnés, et leur imaginaire mis au service de la domination masculine.

À la fois accusées de tous les maux et porteuses de tous les espoirs, de Pandore à la Pietà, de la maman à la putain, la femme est pour certains l’avenir de l’homme : parce qu’elle est paix, amour, consolation ; pour d’autre elle est seule responsable de sa chute : parce qu’elle est tentatrice, séductrice, terrienne, trop terrienne. Objet extraordinaire, comme le dit Léo Ferré, la femme entre les mains du mâle dominant est toujours bonne à panser les plaies du nomade chasseur et guerrier que serait le mâle sapiens depuis ses origines.

Mais d’où viennent donc ces certitudes quant à la nature originelle du mâle et de la femelle chez l’homme occidental moderne ?

En primatologie, qui inspire encore l’anthropologie et la sociobiologie, la hiérarchie de dominance a constitué le modèle d’organisation sociale majeur. Les rôles sociaux étaient ainsi distribués en fonction du sexe : les mâles étaient les défenseurs de la troupe, ils la poliçaient et en assumaient l’ordre, ils en assuraient la stabilité et la paix et les relations étaient très agressives et hiérarchisées. Les femelles étaient des mères entièrement dévouées à leurs petits, sexuellement soumise à la disposition des mâles en fonction du rang de ces derniers. Dans les années 1970, le concept de dominance a été fortement remis en question par les femmes primatologues. Thelma Rowell remet totalement en cause l’existence non seulement de la hiérarchie mais également celle de la compétition et de l’agressivité. Si les primates sont agressifs, c’est parce que le chercheur, pour mieux les observer, modifie les conditions habituelles d’obtention de la nourriture. Dans les années 60, les femmes n’ont pas accès aux carrières universitaires, elles sont donc cantonnées aux recherches sur le terrain. Elles restaient de ce fait plus longtemps et pratiquaient des méthodes d’habituation moins intrusives. Jane Goodall est un cas un peu à part dans la mesure où elle a créé des sites d’approvisionnement pour pallier aux conditions impossibles de son terrain[1].

La comparaison entre peuple indigènes actuels et hommes préhistoriques est également riche d’enseignement. S’appuyant sur les études ethnologiques certains auteurs n’hésitent pas à affirmer que dès le Paléolithique la domination masculine existait[2]. Toute hiérarchisation trouverait ainsi son origine dans la division sexuelle des tâches qui seraient le propre de l’espèce humaine. Pourtant, si l’on s’en tient aux vestiges archéologiques il nous est impossible d’affirmer qu’une division sexuelle des tâches existait dès notre plus lointain passé. En effet, ce sont les sépultures, les rites d’inhumations, qui permettent le mieux d’appréhender une éventuelle hiérarchisation des individus. À ce jour, aucune tombe du Paléolithique (ancien, moyen et récent soit plus de 3 millions d’années) ne peut être rattachée de manière probante à des pratiques hiérarchiques ou de division sexuelle des tâches.

De plus, s’il existe effectivement une différence entre femme et homme chez les peuples indigènes, il est important de rappeler que ces peuples ont une histoire et que la confrontation avec l’homme blanc n’a pu se faire sans heurt, sans violence, sans modification significative de leurs structures sociales. Si, comme cela est le cas actuellement chez la quasi-totalité des peuples indigènes, les armes tranchantes sont interdites aux femmes, cela ne signifie nullement que cette interdiction découle de l’essence de la femme ou de celle de l’homme. S’emparer des armes et les interdire est le meilleur moyen d’exploiter l’autre, capter les armes est donc une stratégie non une erreur, une inconscience ou un instinct. J’entends de plus en plus les hommes dire « l’homme est le premier animal domestique de l’homme », c’est faux, c’est la femme. Trop souvent domestication et soumission sont confondues, ainsi que domestication et apprivoisement. Qu’est-ce que la domestication ? C’est le contrôle de la reproduction et de la sexualité et jusqu’à preuve du contraire, ce sont les mâles qui, par des stratégies diverses et variées, mais toujours brutales et sadiques, s’approprient la reproduction et la sexualité des femmes[3]. Les hommes de la Préhistoire ou les indigènes ne sont pas moins rationnels que les hommes modernes, et s’il existe une domination masculine chez les peuples indigènes, comme chez les Papous par exemple, elle est tout aussi stratégique que la domination masculine occidentale.

Inscrire la domination masculine dans les origines même de l’humanité, comme étant le propre de l’espèce, c’est nier les stratégies de pouvoir mises en place par les hommes pour contrôler le corps des femmes. C’est également soumettre toute l’humanité à un processus qui la transcende et contre laquelle elle ne peut rien : l’évolution finaliste. Cette dernière œuvrerait mystérieusement pour le bien de l’humanité et plus particulièrement, ce qui est pour le moins étrange, pour le mâle. Ce dernier, après quelques centaines d’années de réflexions intellectuelles et universitaires serait enfin conscient de la domination qu’il exerce et, généreux, il offre enfin, mais au compte-goutte, l’égalité aux indigènes, aux femmes et peut-être aux animaux.

Mais de quelle égalité s’agit-il ?

Comme le dit Carla Lonzi : « L’égalité est ce que l’on offre aux colonisés sur le plan des lois et des droits. Et ce qu’on leur impose sur le plan de la culture. Et le principe à partir duquel l’hégémonique ne cesse de conditionner le non-hégémonique. Le monde de l’égalité est le monde de l’écrasement légalisé, de l’unidimensionnel. L’égalité entre les sexes est aujourd’hui le masque qui dissimule l’infériorité de la femme.[4] »

La civilisation, l’extension des villes, est une grande battue qui pousse la proie vers les lieux où elle sera capturée. Cette proie est tout ce qui refuse de s’identifier au Père des nations, des villes, des capitales, tout être qui refuse de montrer patte blanche au Saint Lieu de la domestication.

Il fut un temps où l’humanité ne possédait pas d’armes, elle possédait des outils aux usages divers. Les outils de chasse sont devenus des armes lorsque les mâles, pour une raison qu’il serait intéressant de connaître un jour, se sont retournés contre l’autre moitié qui compose l’humanité. Femmes et enfants ont alors été confinés à la sphère domestique et les outils de chasse leur ont été interdits. Ces lances, ces pointes de flèches, ces haches de guerres, ces canons, ces fusils, ces tours qui s’élèvent à n’en plus finir, témoignent de la folie qui s’est emparé de l’homme il y a quelques millénaires. Ce n’est pas le mâle, muni de ses javelots et colts, qui protège la femme et l’enfant, mais la sphère domestique qui le protège de son pouvoir de destruction. La femme n’est-elle pas celle qui apaise le guerrier, qui assure le bien-être du travailleur, qui calme ses dérives sexuelles ? Il est temps de ne plus se laisser charmer par ces rôles faussement flatteurs, il est temps de ne plus s’attendrir à la névrose de ces tyrans.

Le capitalisme, suite logique de la première expropriation, s’est emparé de la sphère domestique condamnant femmes et enfants à la brutalité de la politique extérieure, nouveau jouet des guerriers bureaucrates. Il est plus que temps de leur arracher les armes, parce que la fin de la destruction ne se fera pas sur une poignée de main. Certains diront que prendre les armes c’est devenir aussi mauvais que l’agresseur. Il y a en effet une question qui se pose lorsqu’il s’agit de l’usage des armes. Elles ne sont pas des outils de chasse, elles ne sont pas liées à l’acquisition de nourriture, elles sont fabriquées pour un seul usage : la guerre. Jouer à la guerre n’est pas anodin, c’est d’une certaine façon l’alimenter, un cercle vicieux, parce qu’un acte violent anime la violence que nous portons tous en nous, elle s’exprime différemment selon les moyens mis à notre disposition, c’est tout. Il est donc important de choisir les outils de défense dont nous pourrions faire usage pour détruire cette idéologie androlâtre, hégémonique et meurtrière.

« Je crois qu’un homme est un nomade, il est fait pour se promener, aller de l’autre côté de la colline… et je crois que par essence la femme l’arrête, alors l’homme s’arrête auprès d’une femme et la femme a envie qu’on lui ponde un œuf, toujours, toutes les femmes du monde ont envie qu’on lui ponde un œuf, et puis on pond l’œuf. » (Brel)

La femme ne pond pas des œufs, non, même ça c’est l’homme qui le fait. Quoiqu’il en soit, elle est depuis longtemps dans la basse-cour, dominée par des coqs trop prompts à partir au combat et qui chantent l’amour pour mieux l’écraser. Il est temps pour les poules de s’allier aux animaux de la basse-cour et aux poulets qui rêvent d’autre chose que de phallus d’acier pour rendre impossible toute nouvelle prise de pouvoir.

Ana Minski


  1. https://orbi.uliege.be/handle/2268/205041
  2. http://partage-le.com/2018/02/la-matriarche-la-cuisiniere-lamazone-des-histoires-pour-les-hommes-par-ana-minski/
  3. http://partage-le.com/2015/09/les-filles-et-les-herbacees-lierre-keith/
  4. Carla Lonzi, Crachons sur Hegel

dominance féminisme masculinisme patriarcat

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