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Quelques remarques sur l'idéologie de la non-violence (par Jérémie Bonheure)
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À l’occasion de l’évacuation militaire de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et des cortèges de têtes perpétuant les traditionnelles bagarres avec la police, on a pu observer quelques pas de danse tout aussi traditionnels, esquissés sur la piste par des partenaires infidèles mais toujours avides de se retrouver. Conduisant virilement, le ministère de l’Intérieur et son chœur de journalistes condamnant la violence des manifestants et des occupants de la ZAD ; bien tenue par la taille, la gauche institutionnelle faisant les gros yeux aux casseurs qui gâchent la fête, et perturbent la dignité des manifestations.

Que le pouvoir dénonce la violence tout en exerçant la violence, au fond, c’est dans l’ordre des choses. En revanche, il est plus étonnant d’entendre cette dénonciation formulée par des formations politiques enfermées dans des tactiques à ce point inefficaces qu’elles sont sur la défensive et même en repli continu depuis 40 ou 50 ans.

En bref, il y a un discours sur la non-violence qui condamne les stratégies de confrontation physique en les délégitimant pour diverses raisons qui sont très bien détaillées chez leurs défenseurs. Ils occupent une position de supériorité morale par défaut, si peu questionnée qu’on en vient à oublier d’où ils parlent.

Or il importe de le souligner : le camp d’où émane ce discours ignore systématiquement la violence qui lui sert d’arrière-plan et lui procure les conditions de cette supériorité morale. La position de qui prêche la non-violence est une position de moralité rendue inexpugnable par tout un appareil de violence sédimentée. Elle est aussi et surtout une position de confort psychologique qui rend sourd à l’argumentation rationnelle, tant il est vrai qu’on est capable de ne raisonner qu’à l’intérieur de limites psychologiques qui sont rarement déplaçables par le seul usage de la raison. À défaut, donc, de pouvoir déplacer ces limites (en général ce sont les conditions historiques qui s’en chargent), on peut néanmoins essayer de comprendre comment ce déni est longuement construit au sein des sociétés qui font de la non-violence un élément d’idéologie dominant.

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À l’école, on apprend que le Moyen Âge est une ère d’obscurantisme sauvage où l’on coupait le nez des gens sous prétexte qu’ils ne croyaient pas comme il faut, où l’on violait et pillait à tour de bras et où l’on n’avait même pas inventé l’habeas corpus. La lecture d’historiens et d’anthropologues sérieux jette une autre lumière sur cette période, mais l’essentiel n’est pas là : ce qui importe, c’est que les petits garçons et les petites filles qui sortent de l’école de la République sont reconnaissants à l’État et à ses actionnaires de leur garantir la paix et la sécurité depuis que la France est France, soit approximativement depuis Henri IV ou Louis XIV, qui ont mis sur les rails notre État moderne et centralisé.

On apprend également qu’en dehors des pays dits développés règne une violence quasi moyenâgeuse, sans doute parce que tous ces sauvages ne sont pas encore entrés dans l’Histoire, comme l’avait si délicatement suggéré un président français en exercice, de passage à Dakar ; qu’il y règne l’arbitraire, que les escadrons de la mort sèment la terreur dans les bidonvilles et qu’on y bafoue quotidiennement la liberté des journalistes.

Les plus appliqués des élèves auront au cours de leur scolarité l’occasion de découvrir le concept de monopole de la violence physique légitime — à ce stade, ils sont souvent bien partis pour entrer à Science Po puis à l’ENA et devenir les commanditaires de ladite violence légitime. Mais d’une manière générale, la formation du bon citoyen passe par l’intégration de la certitude selon laquelle notre liberté et notre paix dépendent de la capacité de l’État et de lui seul à exercer la violence pour maintenir l’ordre et protéger notre mode de vie occidental si supérieur au reste du monde.

Ce mode de vie est considéré comme l’aboutissement de millénaires de civilisation, et logiquement, comme le futur possible et souhaitable des pays dits en développement, s’ils se décident à faire ce qu’il faut pour. Le récit historique scolaire s’applique alors à rechercher dans l’histoire récente des pays du tiers monde (encore une expression copiée de l’Histoire spécifiquement française) des similitudes avec le passé des nations occidentales pour y lire le même genre de développement, avec du retard. La lutte pour l’indépendance des colonies européennes au XXe siècle est aujourd’hui considérée légitime, puisque l’État-nation est indispensable au progrès, comme l’a prouvé le XIXe siècle européen et la création de l’Italie et de l’Allemagne, par exemple, et la destruction des empires continentaux austro-hongrois et ottoman. Mais on préfère mettre l’accent sur la décolonisation soi-disant non-violente de l’Inde grâce à Gandhi que sur la sale guerre d’Algérie, que les professeurs d’histoire les plus consciencieux traitent au mieux rapidement au lycée.

D’une manière générale, le bon citoyen est élevé dans une non-violence et un pacifisme dogmatiques, et ce au prix d’une cécité déroutante quant à ce qui se passe dans le monde en général et dans les pays occidentaux en particulier. Plus précisément, il est sommé d’être reconnaissant de pouvoir vivre dans une oasis de paix et de prospérité au milieu d’un chaos toujours plus grand, et de ne pas connecter la violence qu’il perçoit de loin avec son quotidien et sa réalité de citoyen de la cinquième puissance mondiale.

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La paix civile et l’absence de violence n’existent en Occident qu’au prix d’un effort d’auto-persuasion qui force l’admiration. La violence projetée par l’Occident à l’extérieur de ses frontières est rarement prise en compte à l’intérieur de la bulle de sécurité, aussi factice soit-elle, de l’Europe occidentale et des USA. La violence subie à l’intérieur des frontières par les minorités issues de notre passé colonialiste est encore moins souvent considérée.

Les rapports de force sont soigneusement niés partout où ils existent, on ne perd pas une occasion de railler le concept de lutte des classes, tellement ringard, et dans la formation de l’opinion, c’est un irénisme radical qui prévaut. C’est d’autant plus ironique que la bourgeoisie ne connaît et ne reconnaît que le rapport de force, et n’a jamais plié que face à des adversaires résolus et outillés (même si c’est à un dictateur du capitalisme d’État soviétique qu’on doit la formule la plus claire à ce sujet : « le pape, combien de divisions ? » – le marxisme, malgré ses défauts, a l’avantage d’appeler un chat un chat).

Les rares moments de redistribution sociale sont ceux où les mouvements sociaux ont réussi à renverser le rapport de force ; c’est par exemple le cas à la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand la droite complètement délégitimée par sa collaboration massive avec les nazis doit en plus composer avec la peur des blindés russes et un parti communiste auréolé du martyr de la résistance (et même là, on peut se demander si les concessions faites par l’oligarchie ne correspondent pas simplement au surplus d’emplois et de richesses laissé vacant par les millions de morts de cette guerre criminelle, comme une saignée sur le pays, les riches ayant constaté avec la Première Guerre mondiale que l’industrie ne s’en portait que mieux).

La violence n’a pas disparu de notre époque ni de notre civilisation. Elle a simplement été délocalisée et invisibilisée. Dans un pays comme le Brésil, qui n’a jamais eu de colonies à détrousser pour s’enrichir et désamorcer les conflits sociaux en faisant des concessions minimales, la violence s’exerce directement contre le peuple, qu’il soit indigène ou qu’il s’agisse du prolétariat créé par les oligarchies du projet colonial, esclaves amenés par millions d’Afrique ou immigrants pauvres des classes populaires européennes.

Tout ce qui fait le mode de vie dont nous n’imaginons pas nous passer est construit sur la violence, y compris d’ailleurs sur la violence que nos élites ont exercée contre nous, en nous entraînant dans des guerres meurtrières qui les ont enrichis et ont affermi leur position, tout en les préservant de l’explosion sociale à l’intérieur des frontières grâce à l’envoi des pauvres aux colonies.

Les guerres continuent d’ailleurs, même si on les appelle les OPEX, et leur nombre a explosé depuis le début des années 2000 ; et parallèlement, le nombre d’attentats, qui a permis de renforcer les lois sécuritaires à l’intérieur du pays, lesquels sont spécialement utiles contre les militants de gauche. La nouvelle loi de programmation militaire votée par les godillots de l’assemblée Macron va d’ailleurs nous permettre d’aller faire encore plus de guerres à l’étranger — prenons les paris sur le nombre d’attentats qui en découleront. Quand on faisait la guerre en Algérie, les familles des conscrits protestaient, dans une certaine mesure bien sûr. Aujourd’hui, qui sait qu’on est en OPEX tous les quatre matins ? Personne, parce qu’on a une armée de mercenaires qui sera très facile à privatiser le jour où la multinationale UE décidera que c’est plus pratique.

Les méthodes et le matériel testés sur le terrain à l’étranger, le plus souvent en Afrique où, décidément, la France postcoloniale aime à s’attarder, sont ensuite utilisés sur le territoire, et ce quotidiennement dans les quartiers pauvres et majoritairement peuplés d’immigrants ou de fils d’immigrants (récemment, la gendarmerie a demandé à l’armée de terre de venir « sécuriser » un rassemblement organisé par le comité « Justice pour Adama »), où la police et l’armée pratiquent une gestion coloniale des populations et du territoire[1]. Les frères Traoré sont tous en prison pour avoir tenté de demander justice pour leur frère tué par la police, récemment un homme a été écrasé par des policiers qui le poursuivaient en voiture, et il y a deux ans un autre violé par les policiers — dans les banlieues la violence est aussi présente qu’au Moyen Âge qu’ils fantasment. Il faudrait commencer à se demander si, de la même manière qu’un politicien de carrière pose problème, un professionnel de la violence ne pose pas également problème.

Mais outre cette violence qui s’assume, il existe évidemment une violence sociale plus diffuse, et tout aussi dommageable : il suffit de compter le nombre de morts dans des accidents du travail, les victimes de la pollution, des voitures, de l’alcoolisme, des suicides et de la dépression.

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Quel que soit notre point de vue sur la violence et la non-violence, nous devrions commencer par reconnaître la violence où elle est, et mesurer toutes les conséquences du monopole de la violence légitime, en comprenant que l’ordre et la sécurité dans lesquels nous vivons sont assis sur autant d’agressions extérieures qu’intérieures. Il est urgent de rendre invivable le présent au plus grand nombre, qui y trouve un confort désespéré fait de petits et grands mensonges, de drogues légales, illégales, médicales ou éthyliques, technologiques ou autres.

C’est qu’il faut bien se mettre dans la tête que ce n’est pas la vie qui est sacrée pour la bourgeoisie, mais la propriété privée. L’hypocrisie consiste à condamner toute violence comme confinant à l’assassinat (tout en assassinant gaiement à l’intérieur et à l’extérieur du pays), alors que ce qui est qualifié de violence en manifestation se résume en fin de compte à quelques bris de vitres et à des incendies vite maîtrisés. Pour mesurer à quel point la bourgeoisie ne plaisante pas avec le caractère sacré de la propriété privée, on peut se rappeler que lors de la Révolution française, l’assemblée avait voté une loi pour punir de mort quiconque proposerait une loi attentant à la propriété privée. On comprend les inimitiés que s’est attiré Robespierre en envoyant des milices contrôler le prix du pain.

Une bonne partie de l’argumentaire non violent baigne la confusion établie par la bourgeoisie entre la violence faite aux personnes et la violence faite aux biens. Qualifier de violence les dégradations ou les sabotages, en utilisant le même terme que pour les violences faites aux personnes, c’est déjà de l’idéologie.

Cette confusion interdit la réflexion sur les modalités d’action alors qu’elle est cruciale. Il ne s’agit pas de dire à tout le monde d’entrer dans la lutte armée, c’est ridicule et ça ne veut rien dire. Mais il est absurde de tirer un trait sur une option tactique qui a toujours terrorisé les gouvernants. Des émeutes dites frumentaires au Moyen Âge (même si les insurrections à caractère social prennent une forme religieuse, souvent millénariste) aux révolutions française et américaine qui donnent l’insurrection pour un droit et un devoir, prendre les armes est une constante historique et sans doute une des seules méthodes qui a permis d’obtenir des concessions de la part des classes dominantes.

Orwell écrit que le fusil au-dessus de la cheminée de l’ouvrier est une garantie démocratique : on a vu comment les Parisiens armés pendant la guerre contre la Prusse ont fini par effrayer le gouvernement de Versailles à tel point que Thiers a préféré livrer la ville aux Allemands plutôt que de laisser les canons aux communards.

Par ailleurs, même des figures récupérées par le pacifisme comme Mandela sont beaucoup plus complexes qu’elles n’y paraissent : c’est lui qui a été chargé par l’ANC de mettre en place une armée et des camps d’entraînement à l’intérieur et à l’extérieur du pays pour lutter contre le gouvernement d’apartheid.

Les classes dominantes vivent depuis toujours dans la peur de l’insurrection et de l’explosion sociale — elles ne s’équiperaient pas d’un tel arsenal répressif si elles ne vivaient pas dans cette peur constante. Quant à dire que la population prend des risques, et qu’on a peur d’aller en manif depuis que les casseurs font monter le niveau de la répression, d’abord il faut aller regarder hors d’Europe où les manifestations les plus pacifiques sont réprimées dans le sang, ce qui tend à suggérer qu’à force de reculer on finira de toute façon par subir la violence répressive de plein fouet ; on peut ensuite se tranquilliser en notant que le despotisme dépend de la surpopulation. La société occidentale fonctionne comme une boîte de Petri qui fuit depuis des siècles, et ce n’est pas pour rien qu’un milliardaire comme Elon Musk est à l’avant-garde de la conquête spatiale, pour lever le couvercle du chaudron et nous répandre dans l’espace — bien évidemment, en tant que sujets de son empire économique.

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Peut-être que ceux qui émettent les oukases non violents sont relativement protégés de la violence. Mais il semble qu’elle se rapproche, c’est-à-dire du point de vue de la classe moyenne éduquée blanche qui, jusqu’à présent, n’a pas eu, en tout cas pas depuis quelques générations, à souffrir directement de la violence de l’État entendu comme bras armé du capital. Certes, elle jouit d’une relative liberté par rapport à un État ouvertement totalitaire et ne se prive pas de le rappeler ; mais une fois encore les cas d’arbitraire sont nombreux quand on n’est ni Blanc ni de la classe moyenne — il suffit de voir par exemple les lois régissant la consommation de stupéfiants : sur le Champ de Mars à Paris, la police protège les jeunes Blancs qui fument leurs joints sans surveiller leurs portables, alors qu’en banlieue si la BAC croise un jeune en train de fumer, il va finir en garde à vue, dans le meilleur des cas. Plus proche de nous autres gauchistes qui discutons, il y a l’affaire Tarnac qui montre qu’un gouvernement aux abois peut se créer sa petite menace sur mesure, ce qui permet d’enfermer préventivement des activistes dramatiquement qualifiés d’ultra-gauchistes.

De Rémi Fraisse aux blessés de l’évacuation de Notre-Dame-des-Landes, ou plus récemment encore dans les facs où les autorités « laissent » entrer les milices d’extrême droite pour faire le coup de poing contre les gauchistes, on peut sentir que la violence se rapproche, même de ceux qui prétendent que la non-violence est la seule voie.

J’ai parfois une rêverie un peu sombre, quand je reviens des jardins collectifs et des réunions de permaculteurs de par chez moi. Je me dis qu’ils préparent l’avenir, vraiment, et qu’ils plantent sans doute les graines qui permettront de survivre quand l’industrie aura fini de consumer le monde. Et puis j’imagine que les riches, qui s’achètent déjà des milliers d’hectares ici où là (et surtout en Nouvelle-Zélande) pour passer l’apocalypse au frais, n’hésiteront pas une seconde à envoyer des milices de pauvres gens, enrôlés à force de mauvais traitements par telle ou telle variante du fascisme, pour prendre possession du peu d’endroits vivables qui restera. Quand ce ne sera pas les gouvernements qui le feront, dans mille Notre-Dame-des-Landes. Je ne sais pas si un sit-in suffira à les arrêter.

Jérémie Bonheure


  1. À ce sujet il faut lire le livre La domination policière : Une violence industrielle de Mathieu Rigouste

Pour prolonger la réflexion, vous pouvez vous procurer Comment la non-violence protège l’État de Peter Gelderloos :

colonialisme endocolonialisme inégalités injustices non-violence violence

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  1. J’ai lu le livre de Peter Gelderloos cet été… et je me permets de le conseiller vivement à tous les militants qui se posent aujourd’hui la question de savoir comment faire avancer leur cause…

    cet ouvrage, dérangeant parfois dans la mesure où il bouscule l’idéologie de la ‘beaufitude’ ambiante, est vraiment intéressant…

    il s’appuie sur des faits et est dès lors, difficilement contestable…
    il démonte les mythes à propos de Mandela, Luther King et Gandhi, effigies de nos sociétés occidentales… et rappelle de manière utile, que les revendications n’aboutissent que quand la détermination des opposants est totale et qu’ils osent utiliser la force pour y parvenir…

    une lecture la plus objective possible de ce qu’avance l’auteur interpelle bien des certitudes qui s’en trouvent complètement démontées…

    une chose est claire: le pouvoir adore la non-violence… cela lui laisse tout le loisir d’appliquer sa violence sans la moindre retenue!

  2. Salut

    Joli article.

    Mais je suis pacifiste. J’aspire a un monde en paix. Ou la guerre des classes n’aurais plus lieu, où bien sur la guerre militaire ne serais qu’un vague passé. Mais pour cela, c’est a la classe dominante, au plus fort de le décréter.
    En aucun cas on arrivera a la paix, avec un pouvoir qui use de la violence ( qui se nomme elle même légitime), que les armes se taisent si on continue a fabriquer et vendre celle ci partout sur la terre.

    Et donc , dans l’idéal, il faudrait un pouvoir qui abolisse la violence. Mais tout pouvoir est construit sur la violence. Donc on ne sortirais jamais de ce cycle?

    parti comme nous sommes, l’humain se sera éteint avant que la question ne se pose, car si en occident de plus en plus de personnes prennent conscience qu’il y a un problème ( même si traité de manière abusive comme si bien démontré sur ce blog), l’orient s’en fout et veux notre confort de vie. Et l’humain craquera, car a quelques centaines de millions de personnes, on a pourri la planète. Eux sont des milliards…

    Cordialement