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La civilisation et la destruction du monde (par Stéphane Durand)
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Le texte qui suit est un extrait du chapitre « La grande régression » du livre 20 000 ans ou la grande histoire de la nature écrit par Stéphane Durand (publié en octobre 2018 aux éditions Actes Sud) :


La fin de l’abondance, le temps de la pénurie

En traversant les forêts, en descendant les rivières, en sillonnant les mers, nous avons découvert une France merveilleusement vivante, riche et variée. Après l’austère âge de glace vient le temps de la surabondance. Partout dans le pays, ça grouille, ça fouille et ça gazouille ; des milliers d’espèces différentes chantent, sifflent, pépient, stridulent, brament, mugissent et hurlent chaque nuit à la lune. Le fond des rivières est pavé de moules tandis qu’elles charrient vers la mer des milliers de troncs d’arbres et que des armées de poissons migrateurs remontent le courant. Les plages sont bondées d’oiseaux et de phoques, pire qu’un 15 août et, à quelques encablures au large, baleines, marsouins et dauphins assurent le spectacle. Juste sous la surface, d’énormes requins, thons et espadons sonnent la charge et foncent dans les fleuves argentés d’innombrables sardines et autres harengs. Et partout des êtres tordus par l’âge, rabougris ou géants. On n’insiste pas assez sur le rôle capital que jouent les grands et les vieux individus dans les écosystèmes, arbres ou baleines. Leur impact sur la circulation des nutriments est sans comparaison ; ils les concentrent et en accélèrent les cycles de manière disproportionnée. C’est probablement leur rôle le plus important, bien plus que celui de réguler les proies comme on l’entend dire des grands prédateurs. La France sauvage, c’est donc une véritable cour des miracles où, dans une abondance inimaginable, des vieux sans âge côtoient des éphémères, où des mal formés fréquentent des mélangés et où tous font la diversité et la richesse des cycles de vie et la résilience des écosystèmes.

Mais ainsi que tous les mythes le racontent, après l’âge d’or survient toujours l’âge des ténèbres. Et voilà en effet qu’il y a 8 000 ans environ surgissent quelque part sur les côtes provençales l’éleveur et le cultivateur. On connaît la suite de l’histoire : elle est documentée par ceux-là mêmes qui se glorifient d’être les Plus Grands Perturbateurs de Tous les Temps. La nature aime les perturbations, c’est peu de le dire, on l’a vu. Elles lui sont même consubstantielles. Mais ces deux-là vont changer radicalement l’échelle et le rythme des perturbations : de créatrices, elles deviennent destructrices. Trop vastes et bien trop rapides : la nature ne peut plus suivre. Elle s’appauvrit à l’extrême.

Voici venu le temps de la Grande Simplification.

Élégie pour la forêt

À peine débarqués sur les côtes provençales, les premiers éleveurs et cultivateurs coupent et brûlent l’antique forêt de chênes pubescents pour ouvrir des clairières. Ironie du sort : c’est précisément là où la forêt a résisté avec succès durant les 80 000 ans de l’âge de glace qu’elle est attaquée et réduite à néant en quelques siècles seulement. Le sol est mis à nu, grillé par le soleil, piétiné et pulvérisé par les sabots des troupeaux, emporté par les pluies. Il s’accumule dans les vallées puis dévale vers la Méditerranée. Les collines sont décapées, rabotées jusqu’à l’os. Le sol disparu, seules parviennent alors à pousser les plantes adaptées aux falaises environnantes, chênes verts, pins d’Alep, genévrier, thym et romarin, ciste et lentisque qui descendent de leurs escarpements pour former une « falaise horizontale » et conquérir les espaces laissés vacants par la disparition de la chênaie pubescente. Cette nouvelle communauté végétale constitue cette garrigue si odorante qui fait les délices des touristes d’aujourd’hui et la fierté de la région. En réalité, le Ventoux de Pétrarque et la Sainte-Victoire de Cézanne ne sont plus depuis longtemps que des squelettes. Le chêne vert supplante définitivement le chêne pubescent car il résiste mieux au feu, rejette facilement depuis sa souche et ne craint pas la dent des troupeaux. Quand les Romains arrivent, l’affaire est pliée depuis longtemps. S’ils émigrent sur les côtes provençales, et avant eux les Grecs, et encore avant eux les Phéniciens, c’est qu’il est arrivé chez eux la même chose que chez nous : une catastrophe environnementale de grande ampleur qui a fait suite aux défrichements généralisés du monde méditerranéen. Dans l’Antiquité grecque, la majorité des îles avait perdu leur couvert forestier, donc leur sol, donc l’eau de leurs sources. D’un paradis, les hommes avaient fait un désert, déjà. Ce pour quoi ils s’exilèrent et tentèrent leur chance vers la Sicile, la Libye puis la Gaule et l’Ibérie, inaugurant ainsi la première conquête de l’Ouest.

Quelque part en Grèce.

Des côtes méditerranéennes, la vague de déforestation progresse vers l’intérieur des terres, remonte les fleuves et rivières, grimpe les montagnes et plus rien ne l’arrêtera avant le début du XIXe siècle où la forêt française atteint son niveau le plus bas, environ 9 millions d’hectares seulement. Cette déforestation systématique ralentira parfois, notamment lors de l’effondrement de l’Empire romain, des invasions barbares, des épidémies, de la guerre de Cent Ans et autres joyeusetés mais ne s’arrêtera jamais… Les premiers animaux à disparaître sont les chevaux sauvages, déjà peu nombreux, et les aurochs qui sont absorbés par la masse croissante des bœufs domestiques. Parce que les premières vaches domestiques venues d’Orient mesuraient à peine un mètre au garrot, les premiers éleveurs favorisaient les croisements avec les aurochs sauvages afin d’obtenir du bétail de plus grande taille. C’est pourquoi certaines variétés de vaches européennes possèdent encore aujourd’hui quelques gènes d’aurochs. L’aire de répartition des grands oiseaux et herbivores se contracte. Chamois et bouquetin se réfugient vite dans les falaises puis dans les hautes montagnes, donnant l’impression d’être des animaux exclusivement rupestres.

Les bergers prennent très vite l’habitude de conduire leurs troupeaux dans les prairies d’altitude qu’ils élargissent en repoussant vers le bas à coups de hache et de brûlis la limite supérieure de la forêt. Alors que les arbres, et notamment les sapins, peuvent pousser jusqu’à 2 400 voire 2 600 mètres d’altitude, ils n’atteignent plus que rarement 2 000 voire 1 500 mètres. Le plateau de Taillefer situé entre 2 100 et 2 400 mètres dans le massif de Belledonne, non loin des Écrins, était couvert d’une forêt ouverte de bouleaux et de pins. Depuis 2 000 ans, il n’y a quasiment plus un arbre. Lorme, le frêne, le tilleul et le sapin ne résistent pas longtemps. Un arbre va profiter de l’espace ainsi libéré : le hêtre. Il pousse vite, est indigeste et apte à rejeter de sa souche. Ce n’est qu’à partir de 2 000 ans avant notre ère qu’il s’étend largement à travers les montagnes puis descendra progressivement dans les plaines de la moitié nord du pays. Le couvert forestier est officiellement reconnu comme déplorable dans les Pyrénées en 1669, 1778 sur le Ventoux, 1819 dans les Alpes du Sud. Lorsque l’abbé de Mortesagne parcourt le Massif central en 1780, il raconte que les paysans n’ont plus que de la bouse mêlée de paille pour se chauffer. C’est qu’il n’y a plus un seul arbre en Auvergne, hormis ceux qui parviennent à pousser dans les endroits les plus escarpés (à l’exemple des genévriers de Phénicie âgés de 1 500 ans accrochés aux falaises des gorges de l’Ardèche). Résultat : des records d’érosion. Le sol n’étant plus protégé ni retenu par les arbres et leurs racines, ce sont entre 150 et 190 tonnes de terre par hectare qui sont emportées chaque année par les pluies, soit 11 à 15 millimètres par an. Ces énormes quantités de sédiments charriées vers la Méditerranée contribuèrent à étendre la Camargue vers le sud et à empêcher la mer d’envahir les marais.

L’agonie des rivières

Les rivières de France, autrefois si cristallines, deviennent brunes et engorgées de limons auxquels s’ajoutent bientôt les pollutions émises par les villes qui s’installent le long des cours d’eau. Vers l’an 1300, un moine alsacien note qu’il y a cent ans, « torrents et rivières n’étaient pas aussi larges que maintenant parce que les racines des arbres dans les montagnes conservaient pour un temps l’eau de la fonte des neiges et l’humidité des nuages ». En quelques années, il observe que la rapide déforestation des Vosges cause des écoulements plus rapides et dangereux. Au début du XVe siècle, les Parisiens rejettent tant de déchets dans la Seine qu’elle est, chaque été, considérée comme « infectée et corrompue ».

En remplaçant l’antique roue horizontale par une roue verticale, le Moyen Âge fait la révolution technologique du moulin à eau. Dès lors, en construisant des barrages, les meuniers peuvent tirer parti du plus petit cours d’eau. En quelques décennies, les rivières de France se couvrent de moulins et de barrages autrement plus difficiles à franchir par les poissons migrateurs que les modestes constructions des castors. Sur la Vienne, on compte bientôt vingt moulins par kilomètre de rivière. La saturation est atteinte au XVIIIe siècle : il n’y a plus assez de dénivelé pour construire de nouveaux moulins. Les rivières rapides et chantantes sont devenues des successions d’étangs tranquilles et boueux, chauds et mal oxygénés.

Là où les moulins se multiplient, les moules et les saumons reculent Les successions de barrages noient les peuplements de moules sous la vase et rendent les frayères les plus lointaines définitivement inaccessibles aux poissons (Vosges, Morvan, Massif central). Chaque meunier devient pêcheur. Sur certains cours d’eau, les populations de saumons baissent de 75 % dès la fin du Moyen Âge, de 95 % à la fin du XVIIIe siècle et de 99,9 % en 1900. Sur la Sienne, à Montchaton (Cotentin), on capturait 300 à 350 saumons par an au XIVe siècle et seulement 3 ou 4 un siècle plus tard. Le dernier saumon du village est celui qui orne son blason. Le grand migrateur disparaît de l’ensemble des rivières normandes au cours du XVe siècle, à tel point que les Parisiens importent sans tarder d’Écosse et d’Irlande des barriques de saumon salé. Au XIXe siècle, les dernières frayères de saumons du bassin de la Seine se trouvent dans quelques affluents de l’estuaire (ainsi qu’aux embouchures de l’Eure, de l’Andelle et de l’Epte) ou alors beaucoup plus en amont, sur la Cure. Le barrage des Settons (19 mètres de haut) élevé en 1858 bloque définitivement la migration vers l’amont des saumons et des aloses et celui de Poses bâti en 1885 parachève le processus. Au début du XXe siècle, on ne pêchait plus dans la Seine que quelques dizaines de kilos de saumons (et 20 aloses seulement en 1897 !) alors qu’on en pêchait encore 57 tonnes dans la Loire.

Mais le premier poisson à disparaître de nos rivières, le plus grand, le plus gros, le plus lent à atteindre la maturité sexuelle et donc le plus fragile, est l’esturgeon. Mets de choix, il est intensément recherché dès la préhistoire. Les Romains l’appréciaient follement et il devient dès le Moyen Âge exclusivement réservé aux rois, témoignant ainsi de sa raréfaction fulgurante. Les plus grands chefs rivalisent imagination pour proposer des recettes à base de viande de veau ressemblant à s’y méprendre à de l’esturgeon. Dès lors, chaque prise devient exceptionnelle et est abondamment commentée : le géant de 5,40 mètres pêché dans la Loire à Montargis est aussitôt présenté à François Ier ; un autre est capturé quelques années plus tard à Amiens dans la Somme. Seulement quatre esturgeons sont pêchés près de Paris entre 1758 et 1800. Le dernier esturgeon de la Loire est probablement pêché en 1904 à Saint-Firmin-sur-Loire : il mesurait 2,56 mètres et pesait 88 kilos, un juvénile.

Eutrophisation, pollution, turbidité, moulins et surpêche : il n’en faut pas plus pour que les rivières changent radicalement d’aspect et que les populations de grands migrateurs s’effondrent en peu de temps et ce, des siècles avant la révolution industrielle. […]

Les bancs de thons rouges s’amenuisent et les dernières madragues ferment l’une après l’autre au cours du XXe siècle.

Les chaluts sont inventés au XIVe siècle, peut-être même avant. Ils permettent de capturer d’un coup de grandes quantités de petits poissons et de coquillages.

De l’immense banc d’huîtres plates s’étendant de la mer du Nord au golfe de Gascogne, il ne reste pratiquement plus rien au XIXe siècle. La baie du Mont-Saint-Michel qui en était le plus important gisement ne fournit plus une seule huître dès le dernier tiers du XIXe siècle. Le chalutage de fond, l’eutrophisation des eaux côtières et la surpêche détruisent les herbiers sous-marins de zostères et de posidonies. Selon les régions, 30 à 70 % d’entre eux ont disparu. Il ne reste plus que quatre récifs à posidonies en Méditerranée française : baie de Port-Cros, baie du Brusc, île Sainte-Marguerite et San Fiurenzu, en Corse. Le dernier en date à avoir disparu est celui de Bandol, enseveli récemment sous le terre-plein d’un supermarché. Les fabuleux peuplements de corail rouge ont eux aussi disparu. Il s’en pêchait des dizaines de tonnes chaque année au XVIIIe siècle.

Au prétexte qu’ils étaient d’insupportables concurrents, les pêcheurs éliminèrent les trois espèces de phoques, disparues de nos côtes au cours du XXe siècle : le phoque gris, le phoque veau-marin et le phoque moine. Si les populations des deux premiers se reconstituent lentement au niveau européen, celles du troisième, en Méditerranée, sont toujours en danger critique d’extinction. […]

Le livre de Stéphane Durand dont ce texte est tiré

Malgré la fascination que les baleines exerçaient sur les hommes, les pêcheurs ne les en ont pas moins poursuivies jusqu’à la dernière et l’histoire de leur déclin est bien documentée. La chasse est organisée dès le IXe siècle au Pays basque, et de façon plus opportuniste ailleurs. Sous l’impulsion des envahisseurs vikings, des sociétés de chasseurs de baleines se créent en Normandie, les wallmann. Leurs cibles ? Les marsouins, les dauphins, les globicéphales mais surtout les baleines grises et les baleines franches, justement surnommées « baleines des Basques » Les baleines grises, les plus côtières puisqu’elles aiment fréquenter les lagunes calmes, sont les premières à être éliminées. Elles disparaissent si tôt dans l’histoire qu’on a très peu de traces de leur présence sur les côtes européennes. Tout est bon dans la baleine : sa graisse pour les cierges des monastères, sa viande bien sûr, qui alimente les boucheries, ses fanons. À Rouen, le travail des os est une spécialité protégée en 1403 par l’ordonnance royale de Charles II. À la bataille de Bouvines, en 1214, le comte de Boulogne arbore sur son casque un panache de fanons de baleines. L’apogée de la chasse à la baleine sur nos côtes se situe au Moyen Âge. À partir du XIIIe siècle, les populations déclinent et les observations de baleines se raréfient au point de faire sensation et d’entrer dans les annales. En février 1854, une femelle accompagnée de son petit sont aperçus devant le port de Biarritz. Aussitôt pris en chasse, le baleineau est capturé et tués. La mère parvient à s’échapper. C’était l’une des toutes dernières à s’aventurer ainsi au plus près de nos côtes.

Safaris bretons

La vie marine était d’une abondance proprement inconcevable et impossible à chiffrer. Et pourtant, l’homme a réussi à capturer l’infini dans ses filets et à vider la mer. Les justifications sont nombreuses et légitimes [sic]. Mais quelle est la raison d’être de la destruction d’animaux aussi innocents et « inutiles » [re-sic] que des oiseaux de mer ? Aucune, si ce n’est le pur plaisir du coup de feu et l’orgueil du trophée. Dès l’ouverture en 1863 de la ligne ferroviaire desservant Saint-Brieuc, les Chemins de fer de l’Ouest vantent auprès des bourgeois de Paris les safaris bretons, la chasse « aux calculots, ces perroquets de mer se terrant comme des lapins », ainsi qu’on surnommait alors les macareux moines. Pour des citadins en mal d’aventure, la Bretagne de l’époque apparaît follement exotique. Embarquant avec force cartouches à Perros-Guirec vers l’archipel des Sept-îles, les chasseurs tirent depuis le pont du bateau directement dans les colonies en pleine période de nidification. Ils ne se donnent que rarement la peine de ramasser les cadavres qu’ils jettent en tas sur la plage dès leur arrivée. Le lieutenant Hémery, ornithologue amateur, écrit en juin 1911 au directeur du Muséum de Nantes : « L’île offre l’aspect d’un véritable champ de carnage ; au bord des trous où pullulaient des mouches de cadavres, une odeur infecte. Par place, des centaines de douilles vides en tas sur le sol comme les étuis d’une mitrailleuse après un combat. Nous extrayons des trous des poussins morts, des œufs abandonnés et pourris […]. Nous apprenons alors par nos matelots que huit jours avant, deux ou trois individus sont venus de Paris et se sont fait débarquer dans l’île avec une caisse de 60 kilos de cartouches. Ils n’ont quitté l’île qu’après avoir tout brûlé sur ces inoffensifs oiseaux, tués au moment où ils venaient au nid apporter la nourriture à leurs petits. Les cadavres des victimes (près de trois cents, nous a-t-on dit) ont été ramenés à Perros, et là, jetés sur la grève. Ces messieurs les chasseurs (!), fiers de leur tableau, n’en ont emporté qu’un ou deux exemplaires. Il paraît que ces vandales répètent presque tous les ans ces inutiles et stupides massacres. On peut estimer, dans ces conditions, que la colonie de macareux de l’île Rouzic aura, dans trois ou quatre ans, complètement abandonné ces parages. » Et effectivement : la principale colonie française de macareux passe de 15 000 couples en 1900 à seulement 400 en 1912, date à laquelle la Ligue pour la protection des oiseaux parvient à créer la réserve naturelle, protégeant ainsi les derniers calculots. Un peu plus au nord, Maupassant raconte une scène semblable sous les falaises d’Étretat : « Les oiseaux, pris de peur, s’élancent un à un, dans le vide, précipités jusqu’au ras de la vague ; puis, les ailes battant à coups rapides, ils filent, filent et gagnent le large, quand une grêle de plombs ne les jette pas à l’eau. Pendant une heure on les mitraille ainsi, les forçant à déguerpir l’un après l’autre ; et quelquefois les femelles au nid, acharnées à couver, ne s’en vont point, et reçoivent coup sur coup les décharges qui font jaillir sur la roche blanche des gouttelettes de sang rose, tandis que la bête expire sans avoir quitté ses œufs. » Il s’agit cette fois des guillemots mais le geste est identique et le résultat tout aussi désolant.

Les porte-plumes

À la Belle Époque, plumes d’aigrettes et de hérons, têtes de chouettes hulottes ou effraie, colibris, rouge-gorge, hirondelles, mésanges, roitelets, nids de chardonnerets avec toute la famille y compris les œufs ornent les chapeaux et les parures des élégantes. Les plus recherchés sont les incroyables paradisiers en provenance de la lointaine Papouasie mais également les oiseaux de mer des côtes françaises, sternes et mouettes, dont les ailes d’un blanc immaculé rehaussent merveilleusement les plus banales toilettes. Cette industrie occupe près de 70 000 ouvriers plumassiers rien qu’à Paris et la compétition fait rage avec l’Angleterre. La chasse n’a plus rien de sportif. C’est de la boucherie. Les chasseurs capturent les oiseaux au nid, leur « coupent les ailes directement et jettent leurs victimes vivantes à la mer, luttant avec leurs seules pattes et leur tête jusqu’à ce que la mort les apaise ». En 1908, on estime à 300 millions le nombre d’oiseaux ainsi sacrifiés dans le monde chaque année à la mode féminine, dont 40 000 sternes. Quelle étrange habitude, s’étonne un commentateur de l’époque, que « de porter un charnier sur la tête et de placer son visage dans le cadre d’un cimetière »…

« La Nature brute est hideuse et mourante »

« Desséchons ces marais, animons ces eaux mortes en les faisant couler, formons-en des ruisseaux, des canaux ; mettons le feu à ces vieilles forêts déjà à demi consommées ; achevons de détruire avec le fer ce que le feu n’aura pu consumer : bientôt au lieu du jonc, du nénuphar, dont le crapaud composait son venin, nous verrons paraître la renoncule, le trèfle, les herbes douces et salutaires ; des troupeaux d’animaux bondissants fouleront cette terre jadis impraticable ; ils se multiplieront pour se multiplier encore : servons-nous de ces nouveaux aides pour achever notre ouvrage ; que le bœuf soumis au joug emploie ses forces et le poids de sa masse à sillonner la terre, qu’elle rajeunisse par la culture ; une Nature nouvelle va sortir de nos mains. » Ces lignes sont-elles tirées de la Bible qui propulse l’homme maître et possesseur de la nature ? Qui parle ainsi ? C’est Buffon, le pape de l’histoire naturelle en France au XVIIIe siècle. Buffon qui pense que seul l’homme peut rendre la nature « agréable et vivante », qu’il en est d’ailleurs « le principal ornement, la production la plus noble ; en se multipliant il en multiplie le germe le plus précieux ».

« Qu’elle est belle, cette Nature cultivée ! » Buffon ne fait qu’annoncer le programme suivi à la lettre depuis le début du Néolithique et qui se poursuit jusqu’à nos jours. La nature ne vaut que si elle est maîtrisée, contrôlée, contenue dans un cadre étroit et précis. Tout est dit. L’académicien a le mérite d’être clair : « Les espèces nuisibles [doivent être] réduites, confinées, reléguées ; les torrents contenus ; les fleuves dirigés, resserrés ; la mer même soumise ; les déserts devenus des cités habitées par un peuple immense ; des routes ouvertes et fréquentées, des communications établies partout comme autant de témoins de la force et de l’union de la société : mille autres monuments de puissance et de gloire démontrent assez que l’homme, maître du domaine de la terre, en a changé, renouvelé la surface entière. »

Magnifique, n’est-ce pas ?!

L’obsession d’une nature propre et bien rangée

Les zones humides sont les premières victimes de cette œuvre de salubrité publique. Dans de très nombreuses régions de France, des sols bas et argileux empêchent depuis l’Holocène le bon écoulement des eaux superficielles et créent des marécages plus ou moins permanents. Un bon tiers du pays est ainsi couvert de marais. Le paludisme est endémique partout mais les populations humaines semblent s’en accommoder jusqu’à la Renaissance. Les grosses épidémies n’apparaissent qu’avec les guerres de religion, lorsque les populations se pressent derrière de hautes murailles cernées de fossés aux eaux stagnantes, le paradis des moustiques anophèles, les vecteurs du fameux parasite. D’autant plus que, de Caen à Strasbourg, d’Arles à Lille, de Bordeaux à Paris, les plus grandes villes s’installent justement dans les marécages des basses vallées. Les zones humides deviennent des espaces à valoriser à plus d’un titre : extension des cités et des zones cultivées (le marécage devient maraîchage), lutte contre les fièvres paludéennes. Les justifications sanitaires rejoignent les intérêts économiques : tout concourt à vouloir réduire ces cloaques immenses aux vapeurs pestilentielles. L’assèchement des marais devient une priorité nationale dès la fin du XVIe siècle. Ironie du sort : c’est lors des grands travaux de drainage qui multiplièrent les mares d’eau croupissantes où les moustiques pullulaient qu’eurent lieu les plus grandes épidémies de paludisme : la construction du château de Versailles au XVIIe siècle, l’assèchement de la plaine languedocienne au XVIIIe siècle, les grands travaux haussmanniens et le creusement du canal Saint-Martin de Paris au XIXe siècle, le drainage des Landes pour la construction de la voie ferrée ralliant Bayonne, etc. Aujourd’hui, les zones humides sont passées d’environ, 30 % du territoire français à moins de 5 %.

Le retour de la forêt…

Au début du XIXe siècle, la forêt française est à son point le plus bas, environ 9 millions d’hectares. Des départements entiers n’ont quasiment plus de forêts et subissent une érosion généralisée de leurs sols qui rend de vastes surfaces impropres aux cultures. Un comble ! La France connaît donc une véritable crise forestière mais les années 1830 voient le début de la reconquête de la forêt. Pertes démographiques dans les campagnes dues aux guerres napoléoniennes, exode rural, révolution industrielle qui délaisse le bois pour le métal et le charbon, intensification agricole nécessitant moins de surface pour un rendement accru, boisement artificiel des zones humides : de nombreux facteurs contribuent à étendre à nouveau la forêt. Le Second Empire promeut une véritable politique nationale de reboisement du pays tout entier. Sous l’impulsion de Napoléon III qui visite le Pays basque, près d’un million d’hectares de marais et de dunes des Landes disparaissent sous les pins noirs. Même chose en Sologne. Des lois sont votées pour imposer la restauration des terrains de montagne, montagne, Massif central, Alpes, Pyrénées, Vosges, La Corrèze dont la superficie ne contenait plus que 2 % de forêts en 1829 en comptait plus de 45 % en 1993.

…mais de quelle forêt ?

Elle a doublé sa surface en moins de deux siècles et retrouvé son étendue du XIVe siècle mais de quelle forêt parle-t-on ? Si la France est à nouveau couverte à 30 % par les arbres, 79 % des forêts ont moins de cent ans et ressemblent plus à des plantations régulières qu’aux forêts que nous avons parcourues au cours des millénaires précédents. Désormais, elles doivent être nettoyées et les arbres bien alignés. Une seule essence est privilégiée selon les régions, avec des individus du même âge, de la même taille, de la même forme, si possible du même cultivar. Il faut supprimer le bois mort et couper les arbres avant qu’ils ne vieillissent. Vieillesse et pourriture désespèrent les forestiers… Nous savons que les forêts agissent sur le climat et nous devrions nous réjouir de leur récente extension. Malheureusement, nos forêts sont désormais si propres et si bien rangées qu’elles ne peuvent contrecarrer efficacement les effets du réchauffement climatique. Pourquoi ? Parce que c’est justement le bois pourrissant transformé en humus et les plus vieux arbres qui stockent le plus de carbone. Au niveau européen, on estime que 0,2 % seulement des forêts ont conservé leur état naturel, ce qui en fait l’un des écosystèmes les plus menacés de la planète, au moins autant que les forêts équatoriales. C’est un chiffre qui paraît encore exagérément optimiste pour certains auteurs qui estiment quant à eux qu’il n’y a virtuellement plus aucune forêt primaire en Europe. Même les rares forêts qui ont plus de deux cents ans et remontent bien avant Napoléon Ier ont été un jour ou l’autre exploitées et conservent aujourd’hui encore des traces de cette exploitation ancienne. Les sols ont perdu une bonne partie de leur carbone mais sont plus riches en nitrates et phosphates, ce qui favorise des plantes plus compétitives comme l’ortie et la ronce, le lierre et le gaillet, la pervenche et le géranium au détriment des plantes de forêt primaire plus adaptées à des sols pauvres. 2 000 ans après une exploitation gallo-romaine, la forêt en garde la mémoire dans les propriétés de son sol. La diversité et l’abondance de la communauté vivante du sol sont des facteurs déterminants dans sa capacité à stocker l’eau et les nutriments. Mais le labourage profond et les engins lourds tassent le sol. L’air ne peut plus pénétrer, il s’asphyxie et ne peut plus éponger l’eau qui ruisselle en surface et l’emporte. La biomasse microbienne diminue de 50 à 75 %. En appauvrissant et simplifiant ainsi cette communauté cachée, l’agriculture intensive altère profondément ce rôle majeur dans le fonctionnement des écosystèmes. Les prairies qui remplacent la forêt ont la même productivité mais, alors que cette dernière produit du bois et séquestre du carbone pour des siècles, la prairie ne produit que des herbivores éphémères.

Des rivières enfermées

Le cas des rivières est le plus exemplaire car le plus spectaculaire. Depuis la préhistoire, les hommes aiment à s’installer près des cours d’eau et les Romains bâtissent leurs villes directement au bord des rivières, habitude qui ne sera jamais démentie par la suite. Intérêt urbanistique pour profiter des espaces plats des berges et des fonds de vallée ; intérêt économique de la circulation facilitée des biens et des personnes par voie d’eau. La rivière sauvage, imprévisible et indomptable doit donc à tout prix être civilisée pour permettre le développement des activités humaines. Débordante et capricieuse avec ses crues et ses étiages, il faut rectifier son cours pour la forcer à rester dans son lit.

La rhétorique employée dès le XIXe siècle pour caractériser les rivières naturelles emprunte à la psychiatrie et, comme on le fait alors avec les fous, il faut l’enfermer et la mettre sous tutelle à coups de digues, barrages et épis, quitte à transformer son cours en un simple canal. À cela s’ajoute comme en forêt l’obsession de propreté. En effet, l’arbre mort emporté par le courant gêne la navigation et inspire un dégoût existentiel en rappelant à l’humanité l’absurdité et la fragilité de sa condition. Il faut donc supprimer les troncs d’arbres flottants qui font sale au moment même où les pollutions chimiques et organiques augmentent exponentiellement sans gêner personne… Il ne faut pas non plus négliger l’attrait esthétique de la rivière pleine, toujours remplie à ras bord, avec un cours lent et régulier, sans vague, ponctué de cascades aménagées à chaque barrage. C’est la rivière idéale, sage et utile, transformée en une succession d’étangs. On recense aujourd’hui 70 000 à 80 000 seuils et barrages (dont 550 dépassant 15 mètres) qui bloquent la migration des poissons et des alluvions, alors que pour le seul bassin de la Seine, seulement 5 % ont encore une réelle utilité.

Disparition des chasseurs-cueilleurs

Dans cette triste histoire qui n’a duré finalement que peu de siècles, mais qui suffirent à bouleverser le pays et le continent tout entier, le premier à disparaître ne fut ni le cheval sauvage, ni l’aurochs, le phoque moine, l’esturgeon, la baleine grise, l’ours brun, la cigogne noire, l’huître plate ou la moule perlière. Non, le premier à disparaître fut le chasseur-cueilleur à la peau sombre, aux cheveux noirs bouclés et aux yeux bleus, arrivé il y a 40 000 ans. Il prit la relève d’autres hommes plus anciens encore, de Neandertal, installés en France depuis des centaines de milliers d’années. On imagine qu’au Néolithique, la plupart se mêlèrent aux nouveaux venus et se convertirent au nouveau dogme, à la pensée unique de l’époque et délaissèrent l’arc pour la charrue. Certains résistèrent vaillamment, comme bien plus tard d’irréductibles Gaulois face à l’envahisseur romain, mais ils se retrouvèrent bientôt relégués dans des territoires de plus en plus exigus, trop étroits pour subvenir à leurs besoins vitaux, comme sur le littoral breton par exemple où ils furent vite réduits à ne manger que des coquillages. Et quand ils ne moururent pas de faim, c’est sous le tranchant des haches de pierre des éleveurs et cultivateurs qu’ils périrent, comme l’indique la nécropole de l’îlot Téviec, dans le Morbihan. Ainsi, vers 5000 avant notre ère, disparurent les derniers chasseurs-cueilleurs de France…

La révolution

La révolution néolithique est avant tout une révolution de la pensée, un renversement total du rapport de l’homme au monde. Les chasseurs-cueilleurs se pensaient inclus dans le monde et dans le grand cycle des chaînes trophiques ; ils se savaient chasseurs et potentiellement chassés ; ils mangeaient d’autres animaux sans jamais oublier qu’ils pouvaient eux-mêmes être mangés et que chacune de leurs particules retournait dans le Grand Tout, disponibles à nouveau pour d’autres vies. Ce que, bien plus tard, Eckhart Tolle traduira ainsi : « Vous êtes l’univers qui prend la forme d’un être humain pour un court instant. » Ils vivent dans la forêt, de la forêt ; ils sont la forêt. Une vie sur le mode de la cohabitation avec tous les habitants d’un même territoire, où l’on accueille « les choses sans se les approprier » comme l’écrit si joliment le romancier japonais Natsumé Sôseki. Une philosophie du voisinage, avec tous ses aléas, où chacun est souverain dans les limites du cadre imposé par tous les autres : humains et non-humains vivent les uns grâce aux autres, par les autres, au risque des autres.

Le don devient dû

Les agriculteurs du Néolithique, eux, pensent tout à fait différemment. En nouant des relations extrêmement fortes avec certains êtres choisis au détriment de tous les autres, ils s’extraient de la chaîne trophique. C’est le processus de domestication des céréales, légumineuses, cochons, moutons, chèvres, bœufs et, dans la foulée, des abeilles puis des microbes permettant de transformer la farine, le lait et le jus de raisin. Pain, fromage et vin transforment le rapport au monde en transformant l’homme lui-même. La modification radicale du régime alimentaire sélectionne des hommes capables de digérer l’amidon, le lactose et l’alcool. Les humains à peau claire se trouvent favorisés car ils métabolisent à partir de la lumière solaire la vitamine D que leur nouvelle nourriture ne leur apporte plus. Les agriculteurs n’appartiennent plus à la terre ; c’est la terre désormais qui leur appartient. Changement radical de perspective qui autorise toutes les destructions en toute bonne conscience Les agriculteurs exigent désormais que la réalité se soumette à leurs propres désirs. Ce qui était don devient dû avec ses corollaires d’exigence, d’impatience, d’intransigeance et bientôt d’intolérance. Ils repoussent de leurs champs, prés et fermes la plupart des autres vivants considérés dès lors comme d’indésirables concurrents ou nuisibles. On passe d’une logique d’inclusion à une logique d’exclusion.

L’homme cherche à prendre son destin en main pour ne pas laisser le hasard et la nécessité écrire l’histoire à sa place. Plutôt que d’être le jouet des contingences et des aléas (climatiques, géologiques, biologiques, historiques, etc.), plutôt que d’être l’éternel enfant de la nature, il veut écrire sa propre histoire. Et ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas lier leur destin au sien seront effacés progressivement à grands coups de rabot sanglant et dans l’indifférence générale. Car pour maîtriser cette histoire, son histoire, l’homme ne peut contrôler que quelques paramètres. Dans sa volonté simplificatrice extrême, le rationalisme occidental considère tout être et toute chose comme de simples ressources, indépendamment des relations qui les lient entre elles.

Tout ce que la vie sauvage a patiemment mis en place depuis la fin de l’âge de glace, l’homme néolithique va le détruire systématiquement, plus ou moins consciemment. En séparant la forêt de la rivière, il les appauvrit toutes les deux, ainsi que la mer par la même occasion. Il empêche le réapprovisionnement des nappes phréatiques et la purification de l’eau. En coupant les vieux arbres, en supprimant le couvert forestier, il enraye la fabuleuse machine à produire la richesse des sols et stoppe le stockage du carbone. En labourant les sols, il les réduit en poussière, permettant aux vents et à la pluie de les emporter au loin. Les céréales et les légumineuses sont les premières plantes invasives, avec la bénédiction des hommes qui leur préparent le terrain. En supprimant les différentes strates spatiotemporelles, en simplifiant à l’extrême (1 plante = 1 cycle), il obtient les premières années des rendements incroyables car toutes les richesses du sol sont monopolisées par une seule plante. Mais, faute d’un mélange de cycles différents, ces richesses s’épuisent vite et il faut trouver des substituts pour enrichir artificiellement le sol ou s’en aller ailleurs pour recommencer le cycle infernal. C’est ce qu’ont fait les Grecs et les Romains en conquérant la Gaule. C’est ce qu’ont fait les Européens bien plus tard en découvrant l’Amérique.

(Fin de l’extrait)

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Difficile, à la lecture de tout cela, de ne pas se dire comme Simone Weil : « Si seulement j’avais la machine à parcourir le temps, ce n’est pas vers l’avenir que je la tournerais, c’est vers le passé. Et je ne m’arrêterais même pas aux Grecs ; j’irais au moins jusqu’à l’époque égéo-crétoise. Mais cette seule pensée me fait l’effet que fait un mirage à un homme perdu dans le désert. Cela me fait soif. Il vaut mieux ne pas y penser, puisqu’on est enfermé dans cette minuscule planète et qu’elle ne redeviendra grande, féconde et variée, comme elle le fut autrefois, que longtemps après nous — si jamais elle le redevient. »

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Cela dit, Stéphane Durand formule ici, avec d’un côté les chasseurs-cueilleurs et de l’autre les agriculteurs (les civilisés), une vision très dichotomique, qui ne correspond pas exactement à la réalité, plus nuancée, mais qui a le mérite, comme toutes les caricatures, de faire ressortir les traits les plus caractéristiques des différents types de cultures humaines qui ont existé, et qui existent encore. Il s’agit d’un sujet à creuser plus en profondeur, car c’est en examinant leurs différentes caractéristiques (pratiques et croyances, qui sont liées) que l’on peut comprendre ce qui fait qu’une société humaine est soutenable et ce qui fait qu’elle ne l’est pas. Manifestement, ce que l’on associe habituellement à la civilisation correspond à un type de société humaine fondamentalement insoutenable. Et une des croyances dont découle son caractère insoutenable, qui l’anime, semble-t-il, depuis déjà plusieurs millénaires, correspond à ce que Derrick Jensen nomme le suprémacisme humain, et dont témoignent les citations de Buffon exhumées par Stéphane Durand, auxquelles on pourrait en rajouter plusieurs, bien antérieures, comme celle-ci, d’Aristote (trois siècles avant notre ère) :

« Les plantes existent pour les animaux, et les autres animaux pour l’homme, les animaux domestiques pour son usage et sa nourriture, les animaux sauvages, sinon tous du moins la plupart, pour sa nourriture et d’autres secours puisqu’il en tire vêtements et autres instruments. Si donc la nature ne fait rien d’inachevé ni rien en vain, il est nécessaire que ce soit pour les hommes que la nature ait fait tout cela. C’est pourquoi, en un sens, l’art de la guerre est un art naturel d’acquisition (car l’art de la chasse est une partie de cet art) auquel nous devons avoir recours contre les bêtes et les hommes qui sont nés pour être commandés mais n’y consentent pas : cette guerre-là est juste par nature. »

Et cette autre, de Cicéron (un siècle avant notre ère) :

« Ce que la nature a fait de plus impétueux, la mer et les vents, nous seuls avons la faculté de les dompter, possédant l’art de la navigation ; aussi profitons-nous et jouissons-nous de beaucoup de choses qu’offre la mer. Nous sommes également les maîtres absolus de celles que présente la Terre. Nous jouissons des plaines, nous jouissons des montagnes ; c’est à nous que sont les rivières, à nous les lacs ; c’est nous qui semons les blés, nous qui plantons les arbres ; c’est nous qui conduisons l’eau dans les terres pour leur donner la fécondité : nous arrêtons les fleuves, nous les guidons, nous les détournons ; nos mains enfin essaient, pour ainsi dire, de faire dans la nature une nature nouvelle. »

Et cet extrait de la Genèse :

« Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre. »

Et celle-ci, formulée près de deux millénaires plus tard, en 1820, par l’influent philosophe français Saint-Simon :

« L’objet de l’industrie est l’exploitation du globe, c’est-à-dire l’appropriation de ses produits aux besoins de l’homme, et comme, en accomplissant cette tâche, elle modifie le globe, le transforme, change graduellement les conditions de son existence, il en résulte que par elle, l’homme participe, en dehors de lui-même en quelque sorte, aux manifestations successives de la divinité, et continue ainsi l’œuvre de la création. »

Le suprémacisme humain consiste, on le voit, à considérer l’être humain comme une créature séparée de et supérieure au reste de la création, qui aurait été placé là pour la servir, et dont elle constituerait le pinacle. Une telle croyance contraste fortement avec celle que partagent de nombreux peuples non-civilisés, suggérée par Stéphane Durand dans un passage de son livre rapportant les propos méprisants du prêtre teutonique Nicolas de Jeroschin :

« Au Moyen Âge, les derniers lambeaux de la grande forêt hercynienne se trouvent encore plus à l’est, aux confins de la Germanie et de la Russie. C’est la “grosse Wildnis” des Allemands, 50 000 à 60 000 kilomètres carrés d’une immense zone sauvage qui sert de frontière végétale entre les chrétiens, à l’ouest, et les païens, à l’est. Dans sa Chronique de Prusse écrite en 1331–1341, Nicolas de Jeroschin regrette que l’ignorance du véritable Dieu pousse ces païens “à adorer sottement chaque créature comme un dieu : le tonnerre, le soleil, les étoiles et la lune, les oiseaux, les animaux et même les crapauds étaient des dieux pour eux. Selon leurs croyances, les champs, les rivières et les forêts étaient aussi sacrés”. »

Bien évidemment, de telles croyances n’avaient rien de sottes, et étaient au contraire bien plus saines et sensées que celles des civilisés. C’est pourquoi l’écologie radicale se compose de courants biocentristes ou écocentristes qui s’efforcent de promouvoir des croyances respectueuses du monde naturel, comme l’éthique de la terre écocentrée d’Aldo Leopold, qu’il formule dans son Almanach d’un comté des sables (1949) :

« En bref, une éthique de la terre fait passer l’Homo sapiens du rôle de conquérant de la communauté-terre à celui de membre et citoyen parmi d’autres de cette communauté. Elle implique le respect des autres membres, et aussi le respect de la communauté en tant que telle. »

***

Stéphane Durand nous offre ici un livre important pour plusieurs raisons, et notamment parce qu’il nous rappelle ce que cette planète a été et ce qu’elle pourrait redevenir si nous parvenions à démanteler la civilisation (industrielle), à inverser ses dynamiques mortifères, ou si elle s’effondrait — du moins, avant de précipiter trop de points de non-retour. Et parce qu’il nous rappelle aussi que les destructions environnementales en cours, ainsi que l’état calamiteux de nos (ou de la) sociétés humaines, ne sont pas des fatalités, pas les résultats inéluctables de quelque nature humaine, mais bien ceux de choix culturels qu’il est possible de défaire — choix que certaines cultures humaines existantes n’ont jamais fait, et que d’autres ont rejetés.

Nicolas Casaux

 

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