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Lewis Mumford et la critique de la civilisation (industrielle)
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Un des plus brillants analystes de nos sociétés industrielles (ou plutôt, de la société industrielle) et de leur (de sa) trajectoire (progrès technique, croissance, développement, destruction du monde et totalitarisme) s’appelait Lewis Mumford. En France, à l’exception de quelques spécialistes, très peu le connaissent, et aux États-Unis, son pays d’origine, pas beaucoup plus. Né en 1895 et mort en 1990, il a vécu l’incroyable et effrayant bouleversement du monde induit, entre autres choses, par les deux Guerres mondiales. Son œuvre la plus citée, Le Mythe de la machine, deux tomes pour un ensemble de près de 1000 pages, devrait bientôt être rééditée (d’ici quelques mois, espérons) par une maison d’édition française. Parmi ses livres disponibles en français, Les Transformations de l’homme et Technique et Civilisation sont encore édités, et valent la lecture.

Je suis récemment tombé sur une interview, en date de 1973, dans laquelle il revient brièvement sur l’ensemble de son travail, et sur l’évolution de sa perspective, dont voici un petit extrait :

Interviewer : Durant les années trente, vous étiez en première ligne du combat intellectuel contre ce que vous appelez l’attaque massive contre la démocratie. Vous vous battiez pour que la démocratie fonctionne. Êtes-vous déçu de notre démocratie actuelle ?

Lewis Mumford : Je me battais pour ce qu’il restait de démocratie. Parce que je comprenais que la démocratie est une invention de petite société. Elle ne peut exister qu’au sein de petites communautés. Elle ne peut pas fonctionner dans une communauté de 100 millions d’individus. 100 millions d’individus ne peuvent être gouvernés selon des principes démocratiques. J’ai connu une enseignante qui avait proposé à ses élèves, au lycée, de concevoir un système basé sur une communication électrique, avec une organisation centrale, permettant de transmettre une proposition à l’ensemble des votants du pays, à laquelle ils pourraient répondre « oui » ou « non » en appuyant sur le bouton correspondant. À l’instar de ses étudiants, elle croyait qu’il s’agissait de démocratie. Pas du tout. Il s’agissait de la pire forme de tyrannie totalitaire, du genre de celle qu’impose le système dans lequel nous vivons. La démocratie requiert des relations de face-à-face, et donc des communautés de petites tailles, qui peuvent ensuite s’inscrire dans des communautés plus étendues, qui doivent alors être gouvernées selon d’autres principes. Je défendais la démocratie parce qu’il s’agit de quelque chose de fondamental. […]

Interviewer : Qu’avons-nous aujourd’hui ?

Lewis Mumford : Le chaos. Un chaos étendu, reposant sur une super-organisation. Quelques journaux, quelques chaînes de télévisions, quelques personnes à la Maison-Blanche et au Pentagone contrôlent nos opinions en contrôlant l’information dont nous avons besoin pour les former. C’est pourquoi, à moins que nous ne parvenions à être particulièrement sobres, à garder nos distances avec ces médias, à éviter les journaux et les programmes télévisés et radiodiffusés suffisamment longtemps pour penser par nous-mêmes, nous ne parvenons pas à former une opinion qui nous soit propre.

Dans la suite de ce billet, je vous propose un aperçu de l’analyse de Mumford constitué de plusieurs citations tirées de ses principaux ouvrages.

***

Lewis Mumford comprenait le caractère nécessairement non démocratique de toute organisation sociale de masse. Dans son livre Le Mythe de la machine, il écrivait :

« La démocratie, au sens où j’emploie ici le terme, est nécessairement plus active au sein de communautés et de groupes réduits, dont les membres se rencontrent face-à-face, interagissent librement en tant qu’égaux, et sont connus les uns des autres en tant que personnes : à tous égards, il s’agit du contraire exact des formes anonymes, dépersonnalisées, en majeure partie invisibles de l’association de masse, de la communication de masse, de l’organisation de masse. Mais aussitôt que de grands nombres sont impliqués, la démocratie doit ou succomber au contrôle extérieur et à la direction centralisée, ou s’embarquer dans la tâche difficile de déléguer l’autorité à une organisation coopérative. »

Il fut l’un des premiers à réaliser que l’oppression organisée, dans nos sociétés industrielles modernes, ressemblait fortement à — et découlait directement de — l’oppression organisée d’une des premières sociétés de masse, ou civilisation : celle de l’Égypte des pharaons. Et au cœur de cette oppression, de cette organisation très hiérarchique, hier comme aujourd’hui, se trouve la bureaucratie. Ainsi qu’il l’écrit dans Le Mythe de la machine :

« L’étude de l’époque des Pyramides que je fis pour me préparer à la rédaction de La Cité à travers l’histoire me révéla de manière inattendue qu’il existait un étroit parallélisme entre les premières civilisations autoritaires du Proche-Orient et la nôtre propre, bien que la plupart de nos contemporains continuent de considérer la technologie moderne, non seulement comme le sommet du développement intellectuel de l’homme, mais comme un phénomène entièrement neuf. Au contraire, je m’aperçus que ce que les économistes ont récemment nommé l’Age de la machine ou l’Age de la puissance avait son origine, non dans la prétendue révolution industrielle du XVIIIe siècle, mais au tout début dans l’organisation d’une machine archétypique, formée d’éléments humains. »

Cette machine archétypique impliquait

« une enrégimentation et une dégradation correspondantes d’activités humaines autrefois autonomes : la « culture de masse » et le « contrôle des masses » firent leur première apparition. Non sans un mordant symbolisme, les produits suprêmes de la mégamachine, en Égypte, furent des tombes colossales, habitées par des cadavres momifiés ; tandis que plus tard en Assyrie, ainsi que de façon répétée dans chaque autre empire en expansion, le témoignage principal de son efficience technique était un désert de villages et de villes détruits, et de sols empoisonnés : le prototype de semblables atrocités « civilisées » d’aujourd’hui. […] Ces égarement colossaux d’une culture déshumanisée, centrée sur la puissance, souillent avec monotonie les pages de l’histoire, du viol de Sumer à la destruction de Varsovie, de Rotterdam, Tokyo et Hiroshima. Tôt ou tard, à ce que suggère cette analyse, nous devons avoir le courage de nous demander : cette association d’une puissance et d’une productivité peu communes avec une violence et une destruction tout aussi peu communes est-elle purement accidentelle ? […]

La réglementation bureaucratique faisait en réalité partie de la plus vaste réglementation de la vie, introduite par cette civilisation centrée sur le pouvoir. »

Lewis Mumford considèrait ainsi la civilisation comme une forme d’organisation sociale hautement coercitive et aliénante — et en cela, il rejoint l’anthropologue James C. Scott. Dans son livre Les Transformations de l’homme, il écrivait :

« Sur le plan économique, l’ordre nouveau s’est appuyé dans une large mesure sur l’exploitation violente imposée aux cultivateurs et aux artisans par une minorité armée et toujours menaçante : intrus itinérants ou seigneurs locaux fortement retranchés. Car la civilisation a entraîné l’assimilation de la vie humaine à la propriété et au pouvoir : en fait, la propriété et le pouvoir ont pris le pas sur la vie. Le travail a cessé d’être une tâche accomplie en commun ; il s’est dégradé pour devenir une marchandise achetée et vendue sur le marché : même les « services » sexuels ont pu être acquis. Cette subordination systématique de la vie à ses agents mécaniques et juridiques est aussi vieille que la civilisation et hante encore toute société existante : au fond, les bienfaits de la civilisation ont été pour une large part acquis et préservé — et là est la contradiction suprême — par l’usage de la contrainte et l’embrigadement méthodiques, soutenus par un déchaînement de violence. En ce sens, la civilisation n’est qu’un long affront à la dignité humaine. […]

Esclavage, travail obligatoire, embrigadement social, exploitation économique et guerre organisée : tel est l’aspect le plus sinistre des « progrès de la civilisation ». Sous des formes renouvelées, cet aspect de négation de la vie et de répression est encore bien présent aujourd’hui. »

Dans un court essai intitulé « Techniques autoritaires et techniques démocratiques », une transcription d’un discours qu’il prononça à New-York en 1963, il résumait sa perspective :

« Pour parler sans ménagement, la thèse que je défends est celle-ci : depuis la fin des temps néolithiques au Moyen-Orient, jusqu’à nos jours, deux techniques ont périodiquement existé côte à côte, l’une autoritaire et l’autre démocratique ; la première émanant du centre du système, extrêmement puissante mais par nature instable, la seconde dirigée par l’homme, relativement faible mais ingénieuse et durable. Si j’ai raison, à moins que nous ne changions radicalement de comportement, le moment est proche où ce qui nous reste de technique démocratique sera totalement supprimé ou remplacé, et ainsi toute autonomie résiduelle sera anéantie ou n’aura d’existence autorisée que dans des stratégies perverses de gouvernement, comme les scrutins nationaux pour élire des dirigeants déjà choisis dans les pays totalitaires. »

Contre l’usurpation du pouvoir et son accaparement par une poignée d’oligarques, dans nos sociétés industrielles modernes, comme dans celle de l’Égypte des pharaons et dans n’importe quelle autre « organisation à grande échelle » (n’importe quelle civilisation[1]), il rappelait un principe crucial mais largement oubliée, ou ignorée, à savoir que : « La vie, dans sa plénitude et son intégrité, ne se délègue pas ».

La distinction qu’il proposait dans cet essai entre les techniques autoritaires — celle qui reposent sur et encourage des structures sociales hiérarchiques, non démocratiques — et les techniques démocratiques — celles qui reposent sur et encouragent des structures sociales égalitaires, démocratiques, est également cruciale. Elle nous permet de structurer une réflexion sur les liens qui existent entre différentes technologies, différents types de technologies, et certains types de structures sociales. De comprendre pourquoi, si le principe démocratique nous importe, nous devons encourager les technologies démocratiques et rejeter les autoritaires[2]. Il continuait :

« Alors que cette technique démocratique remonte aussi loin que l’usage primitif des outils, la technique autoritaire est une réalisation beaucoup plus récente: elle apparaît à peu près au quatrième millénaire avant notre ère, dans une nouvelle configuration d’invention technique, d’observation scientifique et de contrôle politique centralisé qui a donné naissance au mode de vie que nous pouvons à présent identifier à la civilisation, sans en faire l’éloge. Sous la nouvelle institution de la royauté, des activités auparavant disséminées, diversifiées, à la mesure de l’homme, furent rassemblées à une échelle monumentale dans une sorte de nouvelle organisation de masse à la fois théologique et technique. Dans la personne d’un monarque absolu, dont la parole avait force de loi, les puissances cosmiques descendirent sur terre, mobilisèrent et unifièrent les efforts de milliers d’hommes, jusqu’alors bien trop autonomes et indépendants pour accorder volontairement leurs actions à des fins situées au-delà de l’horizon du village.

Cette nouvelle technique autoritaire n’était entravée ni par la coutume villageoise ni par le sentiment humain : ses prouesses herculéennes d’organisation mécanique reposaient sur une contrainte physique impitoyable, sur le travail forcé et l’esclavage, qui engendrèrent des machines capables de fournir des milliers de chevaux-vapeur plusieurs siècles avant l’invention du harnais pour les chevaux ou de la roue. Des inventions et des découvertes scientifiques d’un ordre élevé inspiraient cette technique centralisée: la trace écrite grâce aux rapports et aux archives, les mathématiques et l’astronomie, l’irrigation et la canalisation; et surtout la création de machines humaines complexes composées de pièces interdépendantes, remplaçables, standardisées et spécialisées – l’armée des travailleurs, les troupes, la bureaucratie. Les armées de travailleurs et les troupes haussèrent les réalisations humaines à des niveaux jusqu’alors inimaginables, dans la construction à grande échelle pour les premières et dans la destruction en masse pour les secondes. »

Il percevait très lucidement les travers psychologiques qui encouragent la réalisation des techniques autoritaires :

« Les inventeurs des bombes atomiques, des fusées spatiales et des ordinateurs sont les bâtisseurs de pyramides de notre temps : leur psychisme est déformé par le même mythe de puissance illimitée, ils se vantent de l’omnipotence, sinon de l’omniscience, que leur garantit leur science, ils sont agités par des obsessions et des pulsions non moins irrationnelles que celles des systèmes absolutistes antérieurs, et en particulier cette notion que le système lui-même doit s’étendre, quel qu’en soit le coût ultime pour la vie. […]

Tels les pharaons de l’âge des pyramides, ces serviteurs du système identifient ses bienfaits à leur propre bien-être ; comme le dieu-roi, leur apologie du système est un acte d’auto-adoration ; et comme le roi encore, ils sont en proie à un besoin irrépressible et irrationnel d’étendre leurs moyens de contrôle et de repousser les limites de leur autorité. »

Dans Le Mythe de la machine, il ajoutait :

« Les gens sains psychologiquement n’ont aucun besoin de d’abandonner à des phantasmes de puissance absolue […]. Mais la faiblesse cruciale d’une structure institutionnelle réglementée à l’excès — et presque par définition la « civilisation » fut dès le début règlementée à l’excès —, c’est qu’elle ne tend pas à produire des gens sains psychologiquement. La rigide division du travail et la ségrégation des castes produisent des caractères déséquilibrés, cependant que la routine mécanique normalise — et récompense — les personnalités compulsives qui ont peur d’affronter les embarrassantes richesses de la vie. »

Il soulignait aussi une différence fondamentale entre les pratiques autoritaires des organisations de masse du passé et de la nôtre actuelle :

« La technique actuelle se distingue de celle des systèmes du passé, ouvertement brutaux et absurdes, par un détail particulier qui lui est hautement favorable : elle a accepté le principe démocratique de base en vertu duquel chaque membre de la société est censé profiter de ses bienfaits. C’est en s’acquittant progressivement de cette promesse démocratique que notre système a acquis une emprise totale sur la communauté, qui menace d’annihiler tous les autres vestiges démocratiques. »

C’est-à-dire que l’organisation autoritaire de masse de notre temps a compris qu’elle se ferait accepter bien plus docilement en faisant bénéficier chacun de ses sujets d’une grande partie des conforts, des luxes, des facilités qu’elle réservait auparavant aux élites — d’où une certaine démocratisation, ou diffusion au grand public, des hautes technologies et de toutes sortes de moyens de divertissements et d’agrémentation de l’existence. Dans Le Mythe de la machine, toujours, il écrivait :

« Le marché qui nous est proposé se présente comme un généreux pot-de-vin. D’après les termes du contrat social démocratico-autoritaire, chaque membre de la communauté peut prétendre à tous les avantages matériels, tous les stimulants intellectuels et émotionnels qu’il peut désirer, dans des proportions jusque-là tout juste accessibles même à une minorité restreinte : nourriture, logement, transports rapides, communication instantanée, soins médicaux, divertissements et éducation. Mais à une seule condition : non seulement que l’on n’exige rien que le système ne puisse pas fournir, mais encore que l’on accepte tout ce qui est offert, dûment transformé et produit artificiellement, homogénéifié et uniformisé, dans les proportions exactes que le système, et non la personne, exige. Si l’on choisit le système, aucun autre choix n’est possible. En un mot, si nous abdiquons notre vie au départ, la technique autoritaire nous rendra tout ce qui peut être calibré mécaniquement, multiplié quantitativement, manipulé et amplifié collectivement. »

En outre, toujours dans ce livre, Mumford faisait remarquer, à juste titre, qu’une certaine mentalité mathématiste, scientiste, qui appréhende le monde uniquement comme un ensemble de mécanismes et d’équations, était à l’origine de l’idéologie machiniste qui domine la civilisation industrielle :

« Sous ce nouveau règne de la science, ce fut le monde organique, et surtout l’homme, qui eut besoin de rédemption. Toutes les formes vivantes doivent être harmonisées avec l’image mécanique du monde en étant fondues, pour ainsi dire, et remodelées pour se conformer à un plus parfait modèle mécanique. […] Ce n’est qu’en rejetant la complexité organique, en la purifiant par l’abstraction et la stérilisation intellectuelle, en faisant l’ablation des organes internes de l’homme, en enveloppant les restes dans des bandelettes de momie de l’idéologie, que l’homme pouvait devenir aussi parfait, aussi fini — fini dans tous les sens du mot ! — que ses nouveaux artefacts mécaniques. Afin d’être racheté de l’organique, de l’autonome et du subjectif, l’homme doit être transformé en machine, ou, mieux encore, devenir partie intégrante d’une machine plus vaste, qui aiderait à créer la nouvelle méthode. […]

Les complexités écologiques de l’existence outrepassent l’esprit humain, bien qu’une partie de cette richesse constitue une partie intégrante de la propre nature de l’homme. Ce n’est qu’en isolant pour un temps bref quelque petit fragment de cette existence qu’on le peut momentanément saisir : nous n’apprenons que d’après les échantillons. En séparant les qualités primaires des secondaires, en faisant de la description mathématique le critère de la vérité, en n’utilisant qu’une partie de la personne humaine afin de n’explorer qu’une partie de son environnement, la science nouvelle parvint à transformer les attributs les plus significatifs de la vie en phénomènes purement secondaires, étiquetés pour être remplacés par la machine. C’est ainsi que les organismes vivants, dans leurs fonctions et propos les plus typiques, devinrent superflus. »

(Ce que confirment les élucubrations du futurologue et professeur au MIT Raymond Kurzweil, zélateur invétéré du transhumanisme, de l’intelligence artificielle et du progrès technique et directeur de l’ingénierie chez Google, pour lequel : « D’ici quelques siècles, l’intelligence humaine aura restructuré et saturé tout l’espace de l’univers. »)

Il ajoutait :

« À mesure que la puissance mécanique augmenta, et que la théorie scientifique elle-même, grâce à de plus amples vérifications expérimentales, devint plus adéquate, la nouvelle méthode élargit son domaine ; et chaque démonstration nouvelle de son efficacité affermit le plan théorique branlant sur lequel elle reposait. Ce qui débuta dans l’observatoire astronomique finit par aboutir à notre époque à l’usine commandée par ordinateur et fonctionnant de manière automatique. En premier lieu, le savant s’exclut soi-même, et avec soi-même une bonne partie de ses potentialités organiques et de ses attaches historiques, de l’image du monde édifiée par lui. À mesure que ce système de pensée se répandait en tous les domaines, le travailleur autonome, jusque dans son aspect mécanique le plus réduit, allait être progressivement exclu du mécanisme de production. Finalement, si de tels postulats ne sont pas remis en question, et si les procédures institutionnelles demeurent inchangées, l’homme lui-même sera coupé de toute relation significative avec n’importe quelle partie de l’environnement naturel ou de son propre milieu historique. […]

Les éléments qui manquent au modèle mécanique grossièrement schématisé de Descartes, ainsi qu’au point de vue scientifique qui, de façon consciente ou inconsciente, a pris la succession de ce modèle, sont l’histoire, la culture symbolique, l’esprit, en d’autres termes la totalité de l’expérience humaine non seulement telle qu’elle est connue, mais telle qu’elle est vécue ; en effet, toute créature vivante connaît de la vie quelque chose que même le plus brillant biologiste ne saurait découvrir qu’en vivant. Ne s’occuper que des abstractions de l’intelligence ou du fonctionnement de machines, et ignorer les sentiments, les phantasmes, les idées, revient à substituer des squelettes blanchis, manipulés par des fils de fer, à l’organisme vivant. Le culte de l’anti-vie débute secrètement en ce point, avec sa tendance à pratiquer l’ablation des organismes, et à contracter les besoins et désirs humains pour se conformer à la machine. […] »

Toujours dans Le Mythe de la machine, il montrait comment la science était devenue la « nouvelle religion de l’âge industriel », pour reprendre la formule du titre du livre de Guillaume Carnino :

« Les découvertes scientifiques, réalisées en de nouveaux domaines, ne restaient plus à l’écart, inactives : elles se prêtaient à une exploitation immédiatement profitable pour l’industrie ou la guerre. En ce point, la science elle-même devint le maître modèle, la technologie des technologies. Dans ce nouveau milieu, la production en série de connaissance scientifique alla de pair avec la production en série d’inventions et de produits dérivés de la science. Ainsi l’homme de science en vint-il à posséder un nouveau statut dans la société, équivalent à celui qu’avait eu le chef d’industrie. Lui aussi était engagé dans la production en série ; lui aussi traitait d’unités standardisées ; et sa production pouvait s’évaluer de plus en plus en termes d’argent. Même ses articles scientifiques personnels, ses prix et ses récompenses, avaient une « valeur d’échange » en termes pécuniaires : ils déterminaient les promotions universitaires, et augmentaient la valeur marchande des cours et consultations. […]

En tant qu’opérateur au sein de cette technologie orientée vers la puissance, le savant lui-même devient un serviteur d’organisations corporatives, acharnées à élargir les limites de l’empire. »

Et inlassablement, il dénonçait la finalité inhumaine et le processus déshumanisant de la mécanisation :

« Si la première étape dans la mécanisation, voilà cinq mille ans, fut de réduire l’ouvrier à la condition d’homme de peine docile et obéissant, le stade final que l’automation promet aujourd’hui consiste à créer un complexe électronique, mécanique, indépendant, n’ayant même plus besoin de pareilles non-entités serviles. »

Le résultat, ainsi qu’il l’écrivait dans La Cité à travers l’histoire, est que :

« La civilisation moderne n’est plus qu’un véhicule gigantesque, lancé sur une voie à sens unique, à une vitesse sans cesse accélérée. Ce véhicule ne possède malheureusement ni volant, ni frein, et le conducteur n’a d’autres ressources que d’appuyer sans cesse sur la pédale d’accélération, tandis que, grisé par la vitesse et fasciné par la machine, il a totalement oublié quel peut être le but du voyage. Assez curieusement on appelle progrès, liberté, victoire de l’homme sur la nature, cette soumission totale et sans espoir de l’humanité aux rouages économiques et techniques dont elle s’est dotée. »

Conscient du caractère destructeur et autodestructeur des civilisations il estimait, dans Les Transformations de l’homme, que face à leur « échec chronique », « une seule issue a jusqu’ici conduit à un développement ultérieur : celle qui conteste les axiomes de la civilisation et refonde la vie humaine sur des bases nouvelles. »

***

Mais Mumford, et c’est là un de ses principaux écueils, considérait étrangement que l’organisation autoritaire de masse avait du bon. En outre, il affirmait une idée paradoxale selon laquelle il pourrait être possible de contrôler, de réguler les techniques autoritaires : « Je ne voudrais surtout pas nier que cette technique a créé de nombreux produits admirables, ni les dénigrer, car une économie autorégulée pourrait en faire bon usage. » C’est pourquoi il ne proposait pas de traitement à la hauteur de son diagnostic, et continua toute sa vie à croire, même si de moins en moins, en une (im)possible réforme de la civilisation.

Contrairement à lui, nous n’estimons pas que « cette technique a créé de nombreux produits admirables », pas lorsqu’on en évalue les coûts humains, psychologiques, sociaux et écologiques, et nous ne croyons pas non plus qu’il soit possible (ou souhaitable) de contrôler d’une manière significative l’organisation sociale autoritaire nécessaire à la réalisation des techniques autoritaires. Cela reviendrait à suggérer qu’il est possible de contrôler démocratiquement une dictature.

Il versait également dans le suprémacisme humain en affirmant, dans Le Mythe de la machine, la « supériorité de l’homme sur les autres créatures », et en considérant les peuples primitifs comme primitifs au sens péjoratif du terme, en percevant leur existence comme encore inférieure, en quelque sorte, encore trop empreinte d’animalité. Ce qui explique pourquoi il s’efforçait de trouver des bons côtés à la civilisation, malgré son analyse sans concession de ses origines, de ce qu’elle constitue et de son peu d’avenir. Par ailleurs, à ses yeux, comme aux yeux de beaucoup, dans notre culture qui considère l’être humain (et surtout le civilisé) comme la seule entité d’importance, et dont le suprémacisme s’accompagne d’une forme aiguë de solipsisme, le monde sans et avant l’Homme n’est qu’un « muet spectacle cosmique » : « À la clarté de la conscience humaine, ce n’est pas l’homme, mais l’univers entier de manière encore « inanimée » qui se révèle être impuissant, insignifiant. Cet univers physique est incapable de parler pour lui-même, sauf à travers l’intelligence humaine : incapable, en fait, de réaliser les potentialités de son propre développement passé jusqu’à ce que l’homme […] ait fini par émerger des ténèbres et du mutisme absolus de l’existence préorganique. »

Il partageait le cliché très apprécié par les suprémacistes humains de tous horizons, initialement formulé par Élisée Reclus, puis repris par Julian Huxley, le frère d’Aldous, selon lequel l’être humain serait la nature qui prend conscience d’elle-même : « Le propre développement et l’autodécouverte de l’homme font partie d’un processus universel : on peut décrire l’homme comme la partie infime, rare, mais infiniment précieuse de l’univers, qui a pris conscience, à travers l’invention du langage, de sa propre existence. À côté de cette réalisation de la conscience chez un être unique, la plus énorme étoile compte moins qu’un nain idiot. » Parce qu’évidemment, il n’y a de langage que chez l’être humain, et rien n’a d’importance dans l’univers que la conscience humaine. Mumford plaçait clairement l’être humain au sommet d’une pyramide des êtres. « Ce n’est que grâce aux mots et grâce aux symboles humains, enregistrant la pensée humaine, que l’univers révélé par l’astronomie peut être sauvé de son éternelle vacuité. Sans ce théâtre éclairé, sans le drame humain qui se joue dessus, tout le théâtre des cieux, lequel émeut si profondément l’âme humaine, qu’il exalte et désespère, se dissoudrait à nouveau dans son propre néant existentiel. » Et comme tous les suprémacistes humains angoissés par leur solipsisme, il plaignait « la solitude de l’homme », seule créature pensante et parlante au milieu d’une foultitude de créatures inférieures muettes et non-pensantes (ce fameux solipsisme qui pousse les civilisés, tandis qu’ils détruisent la planète, à se demander s’ils ne sont pas seuls dans l’univers, par quoi ils se demandent s’ils ne sont pas la seule créature intelligente, alors même qu’ils exterminent d’innombrables formes de vie et créatures manifestement plus intelligentes qu’eux, étant donné qu’elles ne détruisent pas la planète). « En bref, écrit Mumford, sans la faculté cumulative, chez l’homme, de donner forme symbolique à l’expérience, de réfléchir dessus, de la remodeler, de la projeter, l’univers physique serait aussi vide de signification qu’une horloge sans aiguilles : son tic-tac n’aurait aucun sens. L’esprit de l’homme créé la différence. » L’Homme (surtout, la femme, moins, désolé) est signification, tout le reste n’est que décors insignifiant : « La signification vit et meurt avec l’homme ». Il ajoutait même : « Plus de six cent mille espèces de végétaux, plus de douze cent mille espèces d’animaux ont aidé à constituer l’environnement que l’homme a trouvé à sa disposition, pour ne rien dire d’innombrables variétés d’autres organismes : en tout, quelques deux millions d’espèces. » À sa disposition. La Bible ne dit pas autre chose.

Et pourtant cette perspective suprémaciste, qui consiste, pour faire simple, à considérer l’être humain comme séparé de et supérieur aux autres espèces vivantes, qui entraîne une dévalorisation de tout ce qui n’est pas humain, est manifestement inhérente à la mentalité, au paradigme, à l’idéologie qui sous-tendent la constitution des civilisations, destructrices du monde naturel.

***

Malgré ces écueils, l’analyse de Lewis Mumford demeure, vous l’aurez sûrement compris, très intéressante et très riche. Elle nous fournit un certain nombre de clés pour comprendre la civilisation industrielle et ses origines, et pour imaginer des sociétés humaines saines, véritablement démocratiques, véritablement soutenables.

Nicolas Casaux


  1. http://partage-le.com/2017/10/7993/
  2. Pour d’autres réflexions sur les différents types de techniques/technologies existantes : http://biosphere.ouvaton.org/vocabulaire/2769-techniques-dualisme-des-techniques

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