folder Filed in Fabrique du consentement, Féminisme
« Nous devons être plus courageuses » — la remise en question de "l'identité de genre" et le mutisme imposé au féminisme (par Meghan Murphy)
comment One Comment

Traduction d’un article initialement publié, en anglais, sur le site Feminist Current, le 27 septembre 2016, et rédigé par sa fondatrice, Meghan Murphy, une écrivaine et journaliste indépendante, dont le travail a déjà été diffusé dans plusieurs revues nationales et internationales (New Statesman, Vice, Al Jazeera, The Globe and Mail, Truthdig, etc.).


Les femmes qui remettent en question le discours portant sur « l’identité de genre » ont beaucoup été isolées sur les lignes de front au cours des dix dernières années. Les féministes libérales et progressistes ont souvent préféré la politique identitaire à l’analyse féministe, cela n’a donc rien d’étonnant. Ceux qui ne sont pas investis dans le mouvement de libération des femmes comprennent bien qu’apporter leur soutien au mouvement féministe indépendant ne leur permettra pas d’obtenir le pouvoir qu’ils convoitent, et la plupart d’entre eux n’ont pas pris la peine d’analyser suffisamment les racines du patriarcat pour comprendre ce contre quoi nous luttons. Mais même plusieurs de celles dont la politique est par ailleurs enracinée dans des principes féministes radicaux ont hésité à remettre en question publiquement le discours dogmatique sur l’identité de genre. Nous ne sommes que trop conscientes de ce que refuser d’accepter et de répéter machinalement les mantras communément admis nous place inévitablement du mauvais côté d’une chasse aux sorcières moderne.

Je ne vous cacherai pas avoir eu peur, pendant de nombreuses années, de prendre position en ce qui concerne la question de l’identité de genre et la politique trans, malgré mon opinion selon laquelle l’existence d’espaces et d’organisations réservés aux femmes est cruciale pour le mouvement féministe, et dans le soutien aux femmes qui se remettent de violences masculines.

Pendant de nombreuses années, je n’étais même pas sûre de ce qu’était ma position. Je craignais que le fait de dénoncer la naturalisation des stéréotypes de genre sexistes qui accompagne le soutien de ce que l’on appelle les « droits des trans », nuirait à ma lutte contre l’industrie du sexe et la violence infligée aux femmes. Celles qui osent remettre en question la politique trans risquent, entre autres choses, de perdre leurs emplois, d’être censurées, d’être placées sur liste noire, d’être menacées de violences physiques (et d’autres choses), d’être attaquées par des transactivistes, et d’être socialement ostracisées – toutes choses qui empêchent les femmes de prendre la parole. (Évidemment, j’ai déjà connu plusieurs de ces punitions pour n’avoir pas respecté la ligne du parti et m’être alliée à des femmes qualifiées de « TERF[1] » ou de « transphobes ».)

Nous vivons une époque où les idées élémentaires du féminisme deviennent taboues, indicibles, tandis que des insultes et des calomnies antiféministes sont largement acceptées et même célébrées par de prétendus progressistes et activistes pour la justice sociale.

Mais peu importe les risques, je ne peux pas, en toute bonne foi, accepter la notion individualiste et néolibérale d’ « identité de genre », pas en tant que féministe comprenant comment le patriarcat est apparu et comment il continue de s’imposer, ni en tant que militante de gauche comprenant le fonctionnement des systèmes de pouvoir. Je ne veux pas demeurer silencieuse face à un discours rétrograde et antiféministe : je sais que mon silence en encourage d’autres à rester silencieuses. Je ne veux pas abandonner mes sœurs qui ont déjà souffert énormément pour avoir pris la parole.

Au mois de juillet, une conférence a été organisée par Julia Long à Conway Hall à Londres. Elle avait pour but de contester un discours désormais incontestable. Intitulée Thinking Differently : Feminists Questioning Gender Politics (« Penser différemment : Des féministes remettent en question la politique du genre »), elle a réuni des conférencières féministes comme Sheila Jeffreys, Lierre Keith, Julie Bindel, Stephanie Davies-Arai, Mary Lou Singleton, Jackie Mearns et Madeleine Berns. Elles ont décrit la chape de silence qui règne sur la parole féministe au Royaume-Uni (et ailleurs), ainsi que l’impact du discours trans sur la lutte pour les droits des femmes et pour leur libération du patriarcat. Les enregistrements vidéo de ces entretiens ont été mis en ligne la semaine dernière.

Sheila Jeffreys affirme, dans son allocution, que « le transgenrisme est une invention socialement et politiquement construite » indissociable des forces qui dominent une société hétéropatriarcale.

Jeffreys relie la notion d’« identité de genre » au néolibéralisme américain en ce qu’il s’agit, évidemment, d’une notion très individualiste, mais aussi parce qu’elle est liée au capitalisme et à la vache à lait que constitue le transgenrisme pour l’industrie pharmaceutique (Big Pharma), les thérapeutes de l’identité de genre et les cliniques et les chirurgiens esthétiques. Il semble même bizarre de discuter de l’identité de genre en dehors du contexte du capitalisme, compte tenu de la façon dont l ’« identité » et l’« expression » sont à ce point liées, dans la société contemporaine, au monde de la consommation. La féminité elle-même a été vendue aux femmes depuis des décennies d’une façon totalement sexiste, mais voilà tout à coup que l’on s’attend à ce que nous acceptions des choses comme cette idée d’un caractère « émancipateur » des produits cosmétiques, sous prétexte que des hommes les revendiquent comme élément de leur « expression de genre » féminisée.

Jeffreys suggère d’ailleurs aux féministes d’abandonner entièrement le terme de « genre ». À la place, explique-t-elle : « Il nous faut parler de classe de sexe ou de caste de sexe », puisque (en anglais, mais aussi en français, de plus en plus, NdT) le mot « genre » perd son sens et est associé au sexe biologique.

En tant que féministes, notre travail consiste à abolir la notion de genre — inventée et imposée afin de naturaliser la hiérarchie des classes de sexe dans laquelle les hommes dominent les femmes. À quel point est-il progressiste, dans une perspective féministe, d’accepter l’idée que le genre est à la fois réel et inné — une identité avec laquelle on peut naître, puisqu’il s’agit précisément de la tactique utilisée historiquement par les hommes pour défendre l’idée que les femmes ne devraient pas être autorisées à voter, à travailler à l’extérieur du foyer, ou à détenir des postes de pouvoir social ? Les femmes ont été construites comme naturellement « féminines », ce qui signifiait que nous étions trop émotives, irrationnelles et faibles pour participer à la sphère publique comme le faisaient les hommes. Ces derniers, en revanche, étaient supposément plus adaptés aux fonctions publiques et aux postes de pouvoir en raison de leur assertivité, de leur rationalité, de leur impassibilité, et de leur vigueur naturelles.

Sommes-nous, en tant que féministes (et en tant que société) vraiment d’accord avec un tel recul, souhaitons-nous accepter l’idée que les stéréotypes de genre (qui existent seulement pour naturaliser et imposer le sexisme) sont innés plutôt que socialement construits ?

« Cis » est un autre terme qui a été adopté par ceux qui se veulent ou se présentent comme progressistes, même qui est rejeté par les féministes radicales. Est « cis », nous dit-on, « toute personne dont l’identité personnelle est conforme au genre qui correspond à leur sexe biologique ». Par conséquent, une « femme cis » serait une femme qui s’identifie à la féminité, ce que je ne fais certainement pas, à l’instar de beaucoup d’autres femmes. Je rejette la notion de féminité et je rejette donc l’idée que les femmes qui se voient imposer la féminité sont soit privilégiées soit naturellement enclines à leur statut subordonné. « Cis » est un terme régressif parce qu’il suggère que les femmes s’identifient en quelque sorte avec leur oppression. Néanmoins, celles qui le rejettent sont qualifiées de « transphobes » — ce qui constitue une autre façon d’imposer le silence à l’analyse féministe, d’interdire une remise en cause générale de la politique du genre.

Comme Jeffreys, Lierre Keith relie le concept de l’identité de genre au libéralisme, en soulignant, dans sa présentation, que les radicaux comprennent que « la société est organisée par des systèmes de pouvoir concrets, et non par des pensées et des idées ». Par conséquent, explique-t-elle, « la solution à l’oppression consiste à démanteler ces systèmes ». Elle souligne que le racisme a été renforcé par une propagande qui affirmait que les noirs étaient naturellement inférieurs, de la même façon qu’on a prétendu que les femmes et les classes inférieures avaient tout simplement des cerveaux différents (inférieurs), ce qui a eu pour effet de naturaliser les inégalités. Le genre, comme la classe et la race, n’est pas un système binaire, ajoute Keith, mais une hiérarchie.

Lierre Keith comprend particulièrement combien il est effrayant d’oser s’exprimer sur ces sujets : « Ma carrière est terminée. Je ne pourrais plus jamais m’exprimer dans une université : même lorsque je reçois une invitation, elle est annulée au cours des deux semaines suivantes. » Elle compare cette tendance au maccarthysme : « Le débat public est interdit : vous devez vous en tenir à une certaine ligne. »

Julie Bindel, une célèbre et prolifique journaliste féministe, a été officiellement placée sur liste noire par un syndicat étudiant britannique, la National Union of Students (NUS). Dans son allocution, elle explique qu’une motion contre elle, votée lors d’un congrès de la NUS, se réduisait à : « Julie Bindel est vile. » Ses crimes comprenaient le fait d’avoir rédigé un article pour soutenir la lutte de l’organisation Vancouver Rape Relief qui cherchait à conserver le droit de définir elle-même ses conditions d’adhésion, après que Kimberly Nixon, un homme transgenre, ait tenté de poursuivre ce centre historique de soutien aux victimes de viol après qu’on lui ait refusé une formation pour devenir conseiller de victimes de viol. Cet article critiquait les stéréotypes sexistes qui semblent définir le transgenrisme. Son excommunication était également fondé, a-t-elle expliqué, sur un article de 2007 écrit au sujet de personnes trans qui avaient été poussées à subir une « chirurgie de réassignation de genre » et qui avaient, par la suite, regretté cette décision.

Beaucoup de femmes ont eu peur de soutenir Bindel à l’époque, et certaines féministes lui disent encore qu’elles ne peuvent pas l’inscrire au programme de leurs conférences par crainte de voir l’événement annulé par les locateurs. « Cela n’est pas une manière de mener le combat féministe, explique-t-elle. Nous abandonnons de jeunes universitaires qui cherchent désespérément à s’afficher comme féministes radicales et en sont empêchées. » Contrairement à ce que beaucoup croient, cette censure ne vise pas à soutenir des personnes marginalisées ; c’est une façon de détruire le féminisme.

Tout un travail de critique politique est désormais rejeté au motif qu’il constituerait une « phobie », tout une analyse féministe de la domination masculine est qualifiée de « sectarisme », afin d’en justifier la censure. Et cela arrive spécifiquement, explique Julie Bindel, aux féministes radicales qui refusent de « capituler face à la politique identitaire que constitue le féminisme libéral ou “féminisme fun” ». Pendant quoi des misogynes et des pornographes sont autorisés à fanfaronner sur les campus sans la moindre protestation.

Ironiquement, ce sont les étudiants universitaires qui semblent mener cette charge, en réduisant au silence les étudiantes féministes radicales et en interdisant les campus aux femmes qui osent contester la doctrine libérale. (Une dynamique que décrit Magdalen Berns dans sa présentation, après avoir été bannie, au cours de sa dernière année d’études, de presque tous les groupes de femmes et de personnes LGTB de sa propre université — université qui a apparemment prononcé un « avertissement » à l’encontre du féminisme radical lui-même). « Ironiquement » parce que s’il y a bien un endroit où ces débats devraient être encouragés, c’est bien sur les campus universitaires — l’enseignement supérieur, n’est-ce pas là qu’on étudie les idées et que l’on apprend à penser ?!

Il est temps de mettre nos peurs de côté. Voici ce que m’a appris le féminisme (le vrai féminisme — pas le libéralisme, pas la politique queer, pas la rhétorique procapitaliste centrée sur des sentiments personnels soi-disant « émancipateurs ») : Peu importe ce que nous faisons ou disons, nous sommes toujours, en tant que féministes radicales, persécutées, diffamées et censurées. Et cela parce que nous nous battons pour les femmes, parce que nous accusons les hommes, parce que nous critiquons vertement le patriarcat. On nous appelle « SWERF[2] », « TERF », putophobes », « femmephobes », « transphobes », « antisexe », « prudes moralisatrices », et d’autres choses encore, non pas parce que nous aurions peur des personnes trans, des femmes prostituées et de la sexualité, pas non plus parce que notre politique serait centrée sur l’« exclusion » d’individus spécifiques (à l’exception, bien sûr, des antiféministes, qui se sentiront probablement « exclus » par le féminisme), mais parce que ces termes et ces insultes ont pour effet de nous censurer et de nous exclure. Nous sommes déprogrammées et ostracisées, discréditées autant que faire se peut, au point que d’autres n’osent pas s’associer avec nous, nous soutenir, ou partager le moindre élément de notre travail (quel que soit son contenu), de peur d’être mises dans le même panier.

Il s’agit d’une stratégie utilisée pour maintenir les autres femmes dans la peur et le silence, et cela fonctionne.

Nous perdons le droit de parler de notre corps, comme le souligne Berns. Si les femmes ont aujourd’hui des droits, c’est parce que certaines d’entre nous ont compris que l’oppression que nous subissons et que nous avons subie, à travers l’histoire, découle directement de notre appartenance au sexe féminin. Le patriarcat existe uniquement parce qu’il y a environ 6000 ans, les hommes ont cherché un moyen de contrôler la capacité de reproduction des femmes. Le « genre » a pris forme pour que les hommes puissent revendiquer la propriété du corps des femmes et présenter leur domination comme naturelle. Les féministes ont dû se battre pour les droits des femmes, au nom du fait que les femmes n’étaient pas inférieures et qu’elles avaient besoin d’une protection spéciale — non pas à cause de leurs sentiments ou de quelque « identité de genre », mais en raison de leur biologie et de la discrimination qu’elle impliquait. « Vous vous souciez peut-être de perdre votre travail ou vos amies, conclut Berns, mais vos droits importent davantage. »

J’en suis arrivée à la conclusion qu’il n’y a rien à gagner à vivre dans la peur d’être qualifiée ainsi — par ces acronymes haineux ou par diverses allégations de « phobies ». Cela permet simplement de nous diviser pour mieux nous dominer. Nous n’échapperons pas à cette chasse aux sorcières, à moins d’être prêtes à mentir ou à nous taire — ce qui, à mes yeux, est bien pire que d’être diffamée, ciblée, et qualifiée de noms absurdes par des antiféministes.

Je ne veux plus perdre mon énergie à tenter d’éviter ces insultes parce que je ne veux pas qu’ils parviennent à leur fin. Je suis solidaire de mes sœurs qui prennent la parole et continuent à le faire malgré les attaques et les censures dirigées qu’elles subissent.

Appelez-nous comme vous voulez. Nous savons ce que vous dites en réalité. Et nous l’assumons. Oui, « nous sommes féministes, et pas du genre fun. »

Les antiféministes gagnent et continueront à gagner tant que nous demeurerons silencieuses. Ils continueront à se dire « féministes » tout en diffamant et calomniant des femmes du mouvement. Des hommes de gauche continueront à fièrement nous qualifier d’antiféministes et à censurer notre travail, réconfortés par le soutien et le silence de ces « activistes queer », de ces « activistes en faveurs des droits des travailleurs du sexe » et de ces féministes libérales —qui se sont révélés des traîtres à la cause des femmes et dont la politique consiste à inventer de nouveaux mots pour déguiser la domination masculine et la violence contre les femmes. À nous de prendre la parole et d’être solidaires de nos sœurs, coûte que coûte.

Bindel conclut :

« Nous devons être plus courageuses… Celles d’entre nous qui sont un peu plus âgées et qui participent à la lutte féministe depuis plus longtemps ont une dette à l’égard des plus jeunes et des nouvelles féministes. Comment diable pouvons-nous espérer qu’elles s’impliquent dans un mouvement dynamique et cohérent si elles sont terrifiées à l’idée d’être exclues de leurs groupes d’amies et de leurs propres communautés?

… S’il vous plaît, ne capitulons plus. Je sais bien que c’est effrayant.

Il y a encore des féministes qui me disent : “Je ne peux pas vous intégrer à notre programme, je ne peux pas vous demander de prendre la parole à ce sujet, je ne peux pas inclure votre nom parce qu’ils vont nous tomber dessus.

Eh bien qu’ils essaient de nous tomber dessus — nous les attendons de pied ferme.” »

Je suis à tes côtés, ma sœur.

Meghan Murphy


Traduction : TRADFEM
Révision : Nicolas Casaux

  1. TERF : Trans Exclusionary Radical Feminist, « Féministe radicale qui exclut les trans »
  2. SWERF: Sex Worker Exclusive Radical Feminist, « Féministe radicale qui exclut les travailleuses du sexe »

aliénation capitalisme féminisme

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Cancel Laisser un commentaire

  1. De même que le qualificatif d' »antisémite » est systématiquement utilisé pour faire taire les débats, de même qu' »anti-progrès » etc etc etc. Tout ça est ultra répandu et la plupart tombe dans le panneau!