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Les Gilets Jaunes : saisir notre chance ? Une perspective écologiste (par Kevin Amara)
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« La violence, c’est chose grossière, palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste de menace, il est vu, il est noté. Un acte de brutalité, il est vu, il est retenu (…). Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclats de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident (…). Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité. »

— Jean Jaurès, discours à la Chambre des députés, 19 juin 1906

Noël n’aura peut-être pas lieu !

Qu’observe-t-on depuis maintenant trois semaines ? Est-ce un soulèvement, une rébellion, une émeute ou encore une insurrection ? Tout cela à la fois ? Au moment où ces mots sont écrits, impossible de le dire. Tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’il s’agit d’un mouvement de révolte. Mouvement qui a su se rendre insaisissable, s’affranchir des partis traditionnels désertés en masse, des syndicats désormais dépassés et de ceux qui réclament à cor et à cri depuis longtemps que l’on daigne leur accorder la place de chefs qu’ils n’ont de cesse de convoiter toujours et encore. C’est en cela que ce mouvement est réellement dangereux pour le pouvoir et qu’il dit quelque chose de notre époque : le système n’est tout simplement pas outillé pour faire face à un mouvement pareil, à une lame de fond. La société industrielle étant conçue rationnellement, elle n’est capable de saisir que ce qui est conçu de façon rationnelle. Chacun peut sentir que les raisins de la colère ont fini de fermenter. Depuis longtemps, les mouvements de cette ampleur se conformaient à un modèle quasi institutionnalisé, se parant d’une respectabilité bourgeoise qui permettait toutes les compromissions avec le pouvoir. Cela semble fini. Il ne s’agit ni d’un propos incantatoire ni d’un vœu pieux, seulement d’une observation honnête de ce qui se déroule en ce moment.

On cherche parfois avec agacement ce qu’ont en commun tous ces gens. Que peuvent bien partager ce soudeur de 45 ans et cette mère de famille célibataire ? Ils se sont auto-institués comme peuple. Ils se donnent les moyens de recréer ce qui leur faisait cruellement défaut : du commun. Car enfin, comment ne pas voir que ces pères et ces mères de famille sont ignorants de la plaie qu’est le militantisme contemporain : ils n’ont pour la plupart jamais participé à ces marches blanches aussi grotesques qu’inutiles, ils n’étaient pas de ces cortèges silencieux qui défilaient au pas de l’oie pour réclamer que la loi Travail ne passe pas : elle est passée et les a contraints à s’emparer de la question politique. On se souvient des énormes manifestations d’opposition au mariage pour tous : cela n’a aucunement empêché le pouvoir politique de l’instaurer.

#1

Nous ne nous risquerons pas à tenter d’établir un profil-type du Gilet Jaune. Cela n’est d’ailleurs ni souhaitable, ni recommandable : apprenons à accepter l’inconnu ! C’est là précisément ce qui constitue sa terrible puissance. Nous ne pouvons que distinguer deux tendances générales : on y voit des jeunes, et des gens ordinaires précarisés à l’extrême par des décennies d’un capitalisme d’une sauvagerie absolue. Lorsque les gens ordinaires s’expriment sur eux-mêmes, ils ne disposent pas des mots nécessaires à l’édification des masses, et cela peut bien être raillé par le pouvoir médiatique : c’est une autre de leurs forces. Nombre d’entre eux ne s’embarrassent pas de la rhétorique que l’on retrouve chez nos culs-de-plombs habituels, ne disposent pas des moyens d’impressionner par leur éloquence. Ce qui ne les empêche nullement de s’auto-instituer en tant que peuple. Il y a bien autant, sinon davantage, dans un simple : « On nous prend pour des cons ! » que dans toutes les définitions alambiquées que les universitaires donnent du peuple depuis toujours. Être pris pour des cons, voilà qui crée un commun aisément identifiable, n’est-ce-pas ? Leur imaginaire s’ouvre enfin à cette possibilité, et ils se mettent spontanément à parler d’eux-mêmes, de nous tous, en tant que peuple. Nous avons été contraints de traverser cette époque qui aura tenté d’occulter les idées, la politique au sens noble du terme, s’évanouir les identités de classe, et cette période fut désespérante à vivre. Elle semble prendre fin, et dans les cendres d’un pouvoir enfin désigné pour ce qu’il est. S’ils n’ont pas les codes du militantisme rodé et qu’ils préfèrent parler de riches et de pauvres plutôt que de rapport structurel de domination, de superstructure et d’infrastructure, il faut y voir une tendance générale et s’en réjouir.

Il serait absurde de nier qu’au sein de ce mouvement existent des actes et sont prononcés des propos qui vont à l’encontre de ce qui fait sa beauté : paroles homophobes, imaginaire conspirationniste ou encore propos clairement racistes. Il n’y a pas lieu de s’en formaliser outre-mesure, et cela n’est aucunement disqualifiant : la pureté est l’affaire de quelques-uns, tandis que l’émancipation est une œuvre collective. Ce n’est que par la solidarité de classe que l’on peut comprendre dans sa chair que celui que l’on prenait pour un ennemi n’en est pas un, et que le migrant que l’on percevait hier encore comme une menace n’est jamais que la victime, lui aussi, de ceux qui, rognant sur les libertés toujours plus violemment, poussant à la précarité toujours davantage, ont précipité la naissance de ce mouvement. Ils se rendront, il faut l’espérer, radicaux au sens marxiste du terme. « Nous désignerons des coupables » disent-ils. Voilà le maître-mot : la multitude se fait peuple, et pour que cela ne soit pas inutile, elle se doit de porter une critique ad hominem, et de nommer un sujet : les espèces ne disparaissent pas, elles sont exterminées par les mêmes qui entretiennent les conditions de vie indécentes dans lesquelles les gilets jaunes suffoquent et crèvent. Ces responsables ont des noms et des adresses. Un universitaire du nom de Geoffrey Geuens a ainsi démontré que les dominants ne sont pas qu’une idée évanescente, un pur esprit, mais qu’ils sont bien une force matérielle, qu’ils siègent dans les conseils d’administration les uns des autres, qu’ils ont su se doter d’une conscience de classe qui leur permet d’exercer leur pouvoir verticalement. Pour qu’un pouvoir s’exerce, il lui faut un objet. Cet objet, c’est nous-mêmes.

#2

Ce samedi 1er décembre, l’Arc de triomphe a été pris. Il s’agit bien d’une prise. Et les médias de dénoncer en chœur les dégradations qu’il a subies. De quoi parle-t-on ? D’un monument érigé par et pour un dictateur dans lequel il s’agirait de voir un symbole de la République ? Et si, précisément, les Gilets Jaunes ne voulaient plus de cette République-là ? Il faut être fou ou bien disposer d’une position de prestige dans la société industrielle pour désigner les dégradations (voiture brûlée, graffitis sur les murs, etc.) comme des atteintes sérieuses à la matrice même de ce qui nous constitue en tant que société. Répétons-le une fois de plus : il est impossible de faire l’économie de la violence, cette « accoucheuse de l’histoire » selon le vieux Engels. La domination structurelle qui s’exerce sur les corps et sur les esprits portant en elle une violence intrinsèque, nous ne pourrons la briser qu’en l’utilisant contre les dominants. Il faut une force matérielle pour renverser une force matérielle, le mot est connu. Qui plus est, cette domination structurelle des riches et des possédants ne disparaîtra pas comme sous l’effet d’un charme puissant : elle ne rendra les armes qu’après avoir lutté de toutes ses forces afin de conserver un semblant de pouvoir. La drogue est puissante, et le sevrage impossible. Lorsque la violence est utilisée par les portions du peuple qui ne voulaient pas l’utiliser jusque-là, elle obtient une redoutable efficacité ; un père de famille carreleur qui a tout perdu au sens propre du terme, se bat pour quelque chose de plus puissant qu’une idée, qu’un concept politique : il se bat pour sa survie et la survie des siens. « La violence décrédibilise le mouvement », disent les autres. L’assertion place plutôt celui qui l’emploie dans un camp politique qui hurle et qui supplie que l’on ne touche pas de manière radicale à ses privilèges. À ces mobilisations massives doivent s’ajouter des blocages stratégiques de sites et d’infrastructures sensibles : ports, raffineries, centres commerciaux, gares, lieux de pouvoir et de décision… Bloquons tout. Les étudiants montrent la voie et commencent à fermer les enceintes de ces institutions qui se sont arrogées le monopole de l’enseignement : les écoles de la République.

Une sorte de fétichisme de gauche en pousse certains à intellectualiser ce que l’on voit. Il convient pourtant de rappeler une évidence observée aussi bien en mai 68 que lorsque la Catalogne s’est faite territoire de résistance contre le franquisme : la barricade crée l’insurgé, et l’insurrection permet une politisation plus rapide que la lecture des œuvres complètes de Marx dans le texte. À cet instant précis de la lutte, lorsqu’un corps se heurte à un autre corps afin de repousser une charge de CRS, la fraternité se matérialise physiquement et se fait bien plus réelle que si elle avait été le résultat d’une réflexion intellectuelle. Elle prend forme, s’incarne, et s’enracine profondément. À ce titre, la lutte est la meilleure pédagogue qu’il se puisse trouver. La preuve la plus flagrante – et matérielle – de cet état de fait, est facilement constatable : énormément de gens étaient équipés de lunettes en tous genres et de masques à gaz samedi dernier, bien plus que lors du premier rassemblement. Après avoir été massivement gazés, les Gilets Jaunes se sont équipés en conséquence : c’est-à-dire qu’ils se sont donnés les moyens d’y voir clair.

Les Gilets Jaunes dénonçaient à l’origine une redistribution de Capital qui leur échappe. Ils sont descendus dans la rue et se sont rencontrés après l’instauration d’une hausse de la TVA sur le diesel. Rien de moins écologique que cela, il faut en convenir. C’est d’ailleurs ce qui m’a personnellement rendu très critique du mouvement à l’origine. Alors que tout le vivant se meure, il faudrait être solidaire de gens qui réclament plus de pouvoir d’achat en se rangeant derrière le mot d’ordre bushien « Notre mode de vie n’est pas négociable » ? Seulement, le mouvement semble depuis s’être émancipé de cette seule revendication. D’ailleurs, entretemps, Bush père est mort, et s’il serait absurde d’y voir une intervention divine, on apprécie toutefois la coïncidence. Les Gilets Jaunes, à l’origine, ont peut-être fait preuve d’un égoïsme tout libéral (ce qui reste encore à prouver, au vu de l’étendue du mouvement, mais admettons). Cet égoïsme primaire en dit aussi long sur celui qui s’en offusque que sur celui qui l’exprime : aurait-on idée de pointer d’un doigt vengeur les révolutionnaires français qui se sont initialement battus à cause d’une augmentation incroyable du prix du pain, qui les poussait à la famine ? Sans même disserter sur l’injustice que constitue la TVA – qui touche de manière équivalente le possédant et le plus démuni – puisque cela n’est pas notre propos, il est enfin possible de commencer à parler de l’émergence d’un programme commun, dans la mesure où les Gilets Jaunes ont exprimé leurs revendications. Qu’y trouve-t-on ? Tout. Et son contraire. Mais aussi et surtout les ferments d’un programme social que la France n’a pas connu depuis le CNR : la disparition du phénomène SDF, qui a pris des proportions ahurissantes de nos jours ; la favorisation des petits commerces des villages et des centres-villes au détriment de ces énormes zones commerciales qui, paradoxalement, font partie de ce qui rend nécessaire la possession d’une voiture ; le démantèlement de cette industrie de mise à mort que sont les maisons de retraite et autres mouroirs : « L’or gris, c’est fini. L’ère du bien-être gris commence. » Point important : depuis des décennies, on nous supplie de croire que le peuple français serait essentiellement habité par des idées de droite. Or, il y a lieu de se rendre compte que le programme des Gilets Jaunes, transpartisan, est ancré à gauche…

Tout aussi important, il nous faut voir que le mouvement des Gilets Jaunes incarne de manière formidable l’idée selon laquelle le peuple français se structure bien davantage par des réflexes de solidarité de classe que par de sombres tentations identitaires. Sur les ronds-points, on voit tenir ensemble Farid, Jean-Pierre et Warren, et mettre totalement à mal le fantasme rabâché en boucle depuis des années d’une France racialisée. La solidarité qui s’incarne est motivée par la position sociale et non par les origines ethniques.

#3

Ce mouvement prendra la forme que ses membres lui donneront, ou n’en prendra pas du tout. Il est en tout cas certain qu’il marque un tournant irrémédiable dans la manière dont s’organise la révolte populaire dans les rues et dans les têtes. Ces gens, qui ont connu les longues heures d’attente dans le froid sur les ronds-points, qui ont donné de leur personne (parfois au sens propre du terme) face aux charges de CRS, seront profondément transformés par cette expérience, et si ce mouvement s’estompe, se bureaucratise, s’institutionnalise, ils ne manqueront pas de revenir encore et encore, jusqu’à ce qu’enfin, ils triomphent. En attendant, constatant l’extrême brutalité de la répression (le gouvernement n’hésite pas à se radicaliser), il y a fort à parier – et à espérer – que le mouvement se radicalisera également. Certains parlent déjà de monter à Paris samedi prochain avec des armes. Si les dominants, et notamment le président de la République française, continuent d’ignorer les revendications populaires, il est très possible que le conflit continue de s’envenimer.

Samedi 8, une marche en marge de la COP 24 est organisée. Et si, plutôt que de marcher pour le climat, nous marchions contre ceux qui le perturbent ? Et si les Gilets Jaunes et les verts s’unissaient ?

Kevin Amara

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  1. Comment espérer un seul instant que ces deux manifestations se rejoignent alors qu’elles ont des revendications contradictoires. Les gilets jaunes réclament une détaxation des carburants, la gratuité des péages, la réindustrialisation de la France, etc…, enfin bref que des désidératas climaticides. Ils veulent plus de pouvoir d’achat, pour consommer plus, donc épuiser plus et polluer plus. Ils veulent donc hâter notre extinction. Jamais les écologistes ne peuvent s’associer à ce mouvement d’addicts au productivisme.

    1. Tout à fait d’accord avec vous !
      Mais, je ne pense pas que le combat écologique soit réellement ce qui motive les gens de ce site !
      ils veulent avant tout renverser le pouvoir en place, instaurer l’anarchie, sans avoir vraiment réfléchi à ce qu’ils feront de ces GJ une fois leur but atteint.
      Dictature, goulag ?????
      Personne ne semble vouloir répondre quand on leur pose la question !!!! (cf article suivant)

    2. Bonjour,

      Je ne trouve pas que les révendications soient contradictoires, bien au contraire.
      Justice sociale et climatique vont de pair.
      Et dans l’immédiat une hausse du pouvoir d’achat, très néfaste, est au moins légitime et nécessaire pour beaucoup.

      Nous y sommes, dans cette merde noire qu’est l’économie.
      Ensuite doi(ven)t venir le(s) pas qui nous en fera(ont) sortir.

      Les « gilets jaunes » si l’on peut généraliser comme ça, ne sont pas POUR consommer plus, ils y sont contraints comme la plupart des classes populaires (et pas que) de nos riches pays occidentaux. Ils nous faut chercher les causes de cette contrainte et les combattre : l’économie, le système thermo-insustriel.

      En tout cas, en terme d’efficacité, mieux vaut bloquer l’économie que de marcher pour le climat, vous ne trouvez pas ?

      Enfin les faits sont là, la jonction a commencé à s’opérer depuis le 8 décembre. Et c’est très bien. Y’a encore du chemin à faire !