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Les fondations philanthrocapitalistes et l'écologisme corporatiste (par Nicolas Casaux)
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Les deux exemples, ci-après, des financements de l’ONG de Jane Goodall (Jane Goodall Institute) et de l’ONG 350(.org), sont assez représentatifs de la manière dont fonctionne l’écologisme grand public. Les personnalités et les organisations de premier plan de l’écologisme, celles dont les médias parlent souvent, sont rarement révolutionnaires, pour ne pas dire jamais. Leur discours se limite souvent à diverses platitudes, à l’encouragement de toutes sortes de fausses solutions et à l’énonciation de propositions relativement creuses, ou pire (faire cesser la pauvreté/développer les énergies et technologies vertes/développer le bio/aller au travail à vélo/développer le développement durable/voter pour les gentils/etc.). Et leurs actions à du palliatif (qui peut néanmoins, dans certains cas, s’avérer réellement important).

Le financement de l’ONG de Jane Goodall

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Le financement de l’ONG 350.org

Les mêmes raisons qui poussent les médias de masse (qui, dans l’ensemble, appartiennent à[1] — et véhiculent grosso modo l’idéologie de — la même classe d’individus que l’on retrouve derrière les fondations philanthrocapitalistes) à promouvoir l’écologisme des grandes ONG et de quelques personnalités subventionnées (par le privé ou le public), poussent les fondations philanthrocapitalistes privées et/ou les organismes publics à financer ces ONG et ces individus : ils sont inoffensifs pour la société industrielle capitaliste actuelle.

Ainsi l’ONG 350.org a-t-elle été créée et continue-t-elle d’être financée par l’argent des Rockefeller et de beaucoup d’autres ultra-riches capitalistes ; ainsi la fondation Jane Goodall est-elle financée par diverses fondations philanthrocapitalistes et même directement par quelques corporations, dont une compagnie aérienne ; et ainsi du WWF, qui est financé par et qui collabore avec diverses multinationales (Coca-Cola, HSBC, etc.) et fondations ; et ainsi de la fondation GoodPlanet de Yann Arthus-Bertrand, « fondée avec le soutien de trois banques […] : BNP Paribas, la banque suisse Lombard Odier, et Cortal Consors, filiale de BNP spécialisée dans le trading en ligne pour les particuliers », qui collabore avec Total[2] et est « financée notamment par des dons d’entreprises, comme Casino, Suez ou BNP[3] » ; ainsi le film Demain de Cyril Dion a-t-il été subventionné par l’AFD et coproduit avec France Télévisions, de même que son film documentaire Après-Demain ; etc.

Au bout du compte, ces ONG et personnalités grassement subventionnées, financées et médiatisées constituent une sorte de caution écologiste de la société industrielle capitaliste. Elles permettent de canaliser et de contrôler les inquiétudes populaires vis-à-vis du sort du monde naturel. Leur écologisme est à l’écologie ce que les régimes électoraux modernes sont à la démocratie. Une imposture. À propos de ces écologistes grand public, l’Encyclopédie des Nuisances de Jaime Semprun écrivait, dans son Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances mais les supprimer, en juin 1990, qu’ils :

« sont sur le terrain de la lutte contre les nuisances ce qu’étaient, sur celui des luttes ouvrières, les syndicalistes : des intermédiaires intéressés à conserver les contradictions dont ils assurent la régulation, des négociateurs voués au marchandage (la révision des normes et des taux de nocivité remplaçant les pourcentages des hausses de salaire), des défenseurs du quantitatif au moment où le calcul économique s’étend à de nouveaux domaines (l’air, l’eau, les embryons humains ou la sociabilité de synthèse) ; bref, les nouveaux courtiers d’un assujettissement à l’économie dont le prix doit maintenant intégrer le coût d’un « environnement de qualité ». On voit déjà se mettre en place, cogérée par les experts « verts », une redistribution du territoire entre zones sacrifiées et zones protégées, une division spatiale qui réglera l’accès hiérarchisé à la marchandise-nature. Quant à la radioactivité, il y en aura pour tout le monde.

Dire de la pratique des écologistes qu’elle est réformiste serait encore lui faire trop d’honneur, car elle s’inscrit directement et délibérément dans la logique de la domination capitaliste, qui étend sans cesse, par ses destructions mêmes, le terrain de son exercice. Dans cette production cyclique des maux et de leurs remèdes aggravants, l’écologisme n’aura été que l’armée de réserve d’une époque de bureaucratisation, où la « rationalité » est toujours définie loin des individus concernés et de toute connaissance réaliste, avec les catastrophes renouvelées que cela implique. […]

Ce n’est donc pas une espèce de purisme extrémiste, et moins encore de « politique du pire », qui invite à se démarquer violemment de tous les aménageurs écologistes de l’économie : c’est simplement le réalisme sur le devenir nécessaire de tout cela. Le développement conséquent de la lutte contre les nuisances exige de clarifier, par autant de dénonciations exemplaires qu’il faudra, l’opposition entre les écolocrates – ceux qui tirent du pouvoir de la crise écologique – et ceux qui n’ont pas d’intérêts distincts de l’ensemble des individus dépossédés, ni du mouvement qui peut les mettre en mesure de supprimer les nuisances par le « démantèlement raisonné de toute production marchande ». Si ceux qui veulent supprimer les nuisances sont forcément sur le même terrain que ceux qui veulent les gérer, ils doivent y être présents en ennemis, sous peine d’en être réduits à faire de la figuration sous les projecteurs des metteurs en scène de l’aménagement du territoire. Ils ne peuvent réellement occuper ce terrain, c’est-à-dire trouver les moyens de le transformer, qu’en affirmant sans concession la critique sociale des nuisances et de leurs gestionnaires, installés ou postulants. »

Leur critique de la gestion des nuisances, qui est aussi une critique de la gestion des inquiétudes et des contestations populaires, rejoint en cela la dénonciation de l’ONGisation de la résistance formulée, entre autres, par Arundhati Roy :

Gil Scott-Heron l’avait chanté, la révolution ne sera pas télévisée, et le le collectif INCITE! d’ajouter à raison qu’elle ne sera pas non plus subventionnée.

Nicolas Casaux


  1. https://www.bastamag.net/Le-pouvoir-d-influence-delirant-des-dix-milliardaires-qui-possedent-la-presse
  2. https://www.zonebourse.com/TOTAL-4717/actualite/Total-accord-avec-la-Fondation-GoodPlanet-25542889/?iCStream=1
  3. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/09/16/l-empire-yann-arthus-bertrand-en-5-chiffres_4759524_4355770.html

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