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Quelques remarques sur Greta Thunberg et Extinction Rebellion (par Nicolas Casaux)
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Nombreux sont ceux qui ont lu un article ou vu une vidéo au sujet de la jeune suédoise Greta Thunberg. Rares sont ceux qui ont entendu parler de « We Don’t Have Time », la startup suédoise ayant orchestré son succès médiatique. En effet, les premières photos de Greta Thunberg qui ont circulé sur internet ont été prises par Mårten Thorslund, responsable marketing et développement durable de We Don’t Have Time.

Selon ses propres termes, « We Don’t Have Time est un mouvement et une startup de la tech qui compte utiliser le pouvoir des réseaux sociaux pour responsabiliser les dirigeants et les entreprises vis-à-vis du changement climatique. » Startup qui compte Greta Thunberg parmi ses deux « conseillères spéciale jeunesse » [mise à jour : entretemps, Greta Thunberg s’est séparée de la startup en question, ce qui n’a pas grande incidence sur le reste de ma critique]. Ingmar Rentzhog, un des principaux fondateurs de l’entreprise We Don’t Have Time, est aussi le fondateur de l’entreprise suédoise de conseil en communication Laika, spécialisée dans le conseil d’entreprises financières ; Laika a récemment été rachetée par la plateforme de crowdfunding suédoise FundedByMe (une entreprise qui possède des bureaux en Malaisie et à Singapour), qui a alors recruté Rentzhog dans son conseil d’administration. Ingmar Rentzhog est aussi membre du think tank Global Utmaning (Défi Mondial, en français) depuis le 24 mai 2018. En outre, il a été formé par l’ONG de l’ex vice-président états-unien Al Gore « The Climate Reality Project ». Organisation qui « a pour but de former des individus souhaitant contribuer à la sensibilisation générale sur le sujet du réchauffement climatique, en fournissant les outils, le réseautage et les compétences de communication oratoires nécessaires afin de captiver un public et par conséquent, parvenir à introduire des actions concrètes de changements comportementaux ».

Al Gore qui est un modèle particulièrement important pour la jeune Greta Thunberg qui, d’ailleurs, ne sort pas de nulle part. Sa mère, Malena Ernman, est une célèbre chanteuse d’opéra suédoise et une des héroïnes de l’année 2017, désignée par le WWF, son père, Svante Thunberg, est un acteur suédois, et son grand-père, Olof Thunberg, est aussi un acteur et réalisateur suédois.

Greta Thunberg et Al Gore

« We Don’t Have Time » a publié, le 25 janvier, une « Déclaration sur la neutralité carbone nordique » dans laquelle figurent tous les avatars du capitalisme et de l’industrialisme verts, y compris « l’économie circulaire », le « biomimétisme », les « technologies à zéro émission », les énergies dites « vertes » ou « renouvelables », la « finance verte », les « contrats verts », la création « d’incitatifs » afin que « le secteur privé » agisse vis-à-vis du changement climatique, les « biocombustibles et carburants renouvelables », la « foresterie soutenable », les « technologies de Capture et Stockage du Carbone (CCS) », de « Capture et Utilisation du Carbone (CUS) », de « Capture du Carbone et de Minéralisation (CCM) », de « bioénergies avec CCS », etc.

La mère de Greta est signataire, aux côtés d’Ingmar Rentzog, d’un plaidoyer en faveur d’une transition écologique « attractive, profitable et rapide » vers « une économie à faible émission de carbone » : « Bien que la plupart des changements requis soient à la fois possibles et profitables, de vigoureuses campagnes politiques sont essentielles pour ajuster les prix, les taxes et les régulations de manière à ce que la transition vers une société soutenable soit attractive, profitable et rapide. » Ils rejoignent ainsi parfaitement la position d’Al Gore, exprimée, par exemple, dans une tribune publiée dans le Financial Times du 27 juillet 2014, coécrite avec David Blood, ancien dirigeant de Goldman Sachs :

« Ces temps-ci sont cruciaux pour les investisseurs. C’est au cours des dix prochaines années que nous devons accélérer urgemment la transition vers une économie à faible émission de carbone. Nous pensons que le capitalisme court le risque de s’écrouler. En conséquence, le commerce, qui a été assez timide par le passé en ce qui concerne la mécanique de l’investissement dans la soutenabilité, s’apprête à augmenter sa visibilité. Nous devons y aller à fond. Nous allons devenir plus agressif parce que nous n’avons pas le choix. »

La surmédiatisation fulgurante de Greta Thunberg s’inscrit dans la campagne de propagande organisée par les promoteurs du capitalisme vert.

Greta et les médias de masse

***

En ce qui concerne le discours de Greta en lui-même. Il est assez clair (et clairement confus). Si elle semble fustiger l’idée d’une « croissance verte », elle tient cependant un discours qu’on pourrait entendre dans la bouche de beaucoup de promoteurs du « développement durable », et même du « développement » tout court, cette vieille croyance occidentale, comme dirait Gilbert Rist, qui n’est rien d’autre que l’industrialisme. Ainsi que l’écrit Thierry Sallantin dans un article que je vous recommande vivement :

« Rien de changé depuis les temps coloniaux. L’Occident fixe les règles du jeu. Un jeu qui s’appelle « le développement » depuis la Résolution 198–3 de l’ONU du 4 décembre 1948. Il fallait après la guerre trouver une expression plus élégante que « pays arriérés » encore très utilisée. Le Président Truman choisira les mots « pays développés » et « pays sous-développés » dans son discours du 20 janvier 1949 en précisant : « Plus de la moitié de la population du monde vit dans des conditions proches de la misère […] ; sa vie économique est primitive et stagnante ». Puis on remplacera « pays sous-développés » par « pays en voie de développement » sans même saisir l’outrecuidance extraordinaire de cette dernière expression : ces pays n’ont même pas le droit de décider en toute liberté de leur avenir, l’Occident définit d’emblée leur destin, c’est le développement ou rien ! Pas question d’envisager par exemple la stabilité, ou de trouver en eux-mêmes, en étant fiers de leur propre histoire, leur propre culture, les clés de la vie épanouie et agréable, sans tenir compte de ce qui se fait ailleurs, par exemple en Europe ! Et ce développement obligatoire, en plus, les occidentaux veulent désormais le faire « durer », le rendre « durable » pour reprendre le pire mot choisi par certains pour traduire sustainable, alors que la seule urgence, au vu de la dégradation accélérée des équilibres écologiques est d’arrêter le développement. Il est absolument insoutenable. Il ne faut pas simplement changer de « mode de développement », il faut carrément se débarrasser du développement, donc surtout pas le rendre « durable ». Les races supérieures, les civilisés, les développés doivent cesser d’inculquer au reste du monde leur mode de vie suicidaire qui nous précipite tout droit dans le mur des échéances écologiques, le mur de l’épuisement des ressources non renouvelables liquides, gazeuses ou minérales, le mur de létalité des pollutions de l’air, de l’eau, de l’alimentation, les plus graves étant la pollution radioactive et celle conduisant au réchauffement du climat et à l’acidification des océans. Il faut cesser de croire à notre supériorité, arrêter de croire que nous sommes « en avance », arrêter de définir nous-mêmes le sens de l’histoire, de pratiquer le « vol de l’histoire » pour reprendre le titre de l’ouvrage de Jack Goody (Gallimard 2010). »

Lorsque Greta Thunberg affirme, dans sa présentation TED, qu’il faudrait que « les pays plus pauvres » améliorent « leur standard de vie en construisant certaines des infrastructures que nous avons déjà construites, telles que routes, écoles, hôpitaux, eau potable, électricité, etc. », elle promeut à son tour l’idéologie du développement, l’industrialisation du monde. Elle ne s’oppose pas au modèle que constitue le système dominant, elle souhaite son universalisation. Au passage, on rappellera qu’il y avait bien plus d’eau potable avant l’industrialisation du monde, et qu’il y en a de moins en moins précisément à cause d’elle. On rappellera aussi qu’il existait auparavant autant de manières d’éduquer les enfants que de cultures humaines différentes, que la scolarité industrielle est une nuisance et un outil de contrôle social au service des dirigeants des sociétés industrielles, que la construction des infrastructures qu’elle souhaite voir partout implique une société de masse, hiérarchisée, coercitive, bureaucratique, à l’image de nos sociétés industrielles.

Ainsi que l’écrivait déjà François Partant dans La fin du développement – Naissance d’une alternative ? (publié en 1982) :

« Quant aux nations développées, elles se sont découvert une nouvelle mission : aider le tiers monde à avancer sur cette voie du développement […] qui n’est rien d’autre que celle que les Occidentaux prétendent indiquer au reste de l’humanité depuis des siècles. Ainsi la société occidentale persiste-t-elle à penser qu’elle incarne l’avenir de toutes les sociétés. Sa mission civilisatrice s’est transformée en une mission d’aide. »

Et pourtant :

« L’idée que le tiers monde peut et doit se développer comme les pays qui passent pour l’être est parfaitement absurde. L’idée qu’on peut et doit l’y aider l’est tout autant. Mais ces deux idées sont profondément enracinées dans l’opinion. En effet, elles font désormais partie de l’idéologie propre à la société occidentale, idéologie qui comporte beaucoup d’idées fausses et de croyances non fondées, toutes indispensables à la justification de cette société et à la légitimation de ses entreprises. »

En effet l’entreprise consistant à apporter la modernité industrielle (routes, écoles, hôpitaux, etc.) à toutes les populations du monde, en plus de relever d’une mentalité coloniale, est fondamentalement insoutenable. Ce mode de vie, qui est déjà le nôtre, n’est ni viable ni démocratique, ni même satisfaisant (à en juger par les consommations d’antidépresseurs et de psychotropes en tous genres dans les pays riches). Ainsi que le suggérait Illich dans l’introduction de La convivialité, il serait infiniment plus souhaitable, plus intelligent, d’aider (ou de laisser faire) ceux qui « le peuvent encore » à « éviter de traverser l’âge industriel », en choisissant « dès à présent un mode de production fondé sur un équilibre postindustriel — celui-là même auquel les nations surindustrialisées vont être acculées par la menace du chaos. » Autrement dit, ce qui est souhaitable, ce n’est pas que tous les pays du monde se hissent au niveau d’industrialisation du nôtre, mais que toutes les populations du monde parviennent à élaborer des modes de vie et des cultures véritablement soutenables et démocratiques — et donc basés sur des technologies démocratiques, des technologies douces, ou « basses technologies » — dans le cadre des territoires écologiques qui sont les leurs.

S’il s’agit de ce que Greta Thunberg voulait dire en parlant de construire des routes, des hôpitaux, etc., dans les pays pauvres, formidable, mais tout porte à croire qu’elle tenait simplement un discours industrialiste classique. Notamment parce qu’à la fin de son discours, elle énonce ce qui, à ses yeux, constitue la solution pour éviter le désastre climatique et rendre soutenable la société industrielle, à savoir les « panneaux solaires, éoliennes, économie circulaire, etc. ». Elle constate cependant que ces « solutions » ne sont pas implémentées suffisamment rapidement et qu’il faut agir vite, et vite construire tout plein de panneaux solaires, d’éoliennes, de centrales à biomasses, bref, qu’il faut que les industries des énergies dites « vertes » se développent en urgence, mais aussi que les industries des combustibles fossiles cessent immédiatement leurs activités. Ce qui est à la fois contradictoire — les industries des énergies dites « vertes » dépendent toutes intégralement et nécessairement des combustibles fossiles — et indésirable. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, les industries des énergies dites « vertes » impliquent toutes leur lot de pollutions et de destructions environnementales (voir ici, , ou encore ). Sans compter que les barrages génèrent des émissions massives de gaz à effet de serre (de méthane), de même que les centrales à biomasse (sachant qu’il s’agit des deux sources d’énergie dite « renouvelable » dominantes). Les technologies modernes, les hautes technologies, dont font partie les technologies de production d’énergie dite « verte » et les technologies dites « vertes » en général, requièrent une organisation sociale établie à l’échelle planétaire (pour l’obtention des différentes matières premières, notamment), nécessairement hiérarchique et coercitive (il faut bien faire en sorte que certains travaillent dans les mines, d’autres dans les usines de traitement des matières premières, d’autres dans les usines d’assemblage des composants, conçus par une classe d’ingénieurs, etc.) ; en d’autres termes, une organisation sociale non démocratique. Outre que l’énergie faussement « verte » produite par ces industries des « renouvelables » alimente les mêmes choses foncièrement anti-écologiques qu’alimentaient déjà les énergies non « vertes » (panneaux solaires sur les toits d’usines, éoliennes pour alimenter en électricité des smartphones, téléviseurs, ordinateurs, réfrigérateurs, tablettes, chaines Hi-Fi, etc., dont les productions sont autant de catastrophes environnementales et sociales). Une société industrielle — qui plus est hautement technologique — verte, soutenable, ou propre, ça n’existe pas. De même qu’une société de masse démocratique — un autre oxymore. Quant à l’économie circulaire et aux autres nouveaux concepts économiques géniaux censés nous permettre de régler tous nos problèmes, ils sont autant de chimères. Selon toute logique, seule une sortie complète du capitalisme et de la société industrielle pourrait mettre un terme au désastre socioécologique en cours, ce qu’aucun d’entre eux ne proposent. Au contraire puisqu’ils vont souvent de pair avec différentes déclinaisons du capitalisme (qui un « capitalisme humain », qui un « capitalisme naturel » et qui un « capitalisme propre », entre autres), qu’ils ne proposent en réalité que différentes variantes de la vieille mystification du « développement durable[1] ». Ce qui m’amène à Extinction Rebellion.

Extinction Rebellion

S’il est encourageant de constater que certains sont prêts à entreprendre diverses actions de désobéissance civile, d’occupations, de sabotages, etc., afin d’entraver le statu quo, de s’attaquer sérieusement aux problèmes socioécologiques actuels, le groupe britannique, à l’origine du mouvement, pose problème pour plusieurs raisons. Et d’abord parce que parmi ses objectifs officiels figure[2] l’illusoire établissement d’une économie neutre en carbone, notamment au moyen du développement des mal nommées industries des énergies dites « vertes » ou « renouvelables » ou « propres » (ils rejoignent ainsi les aspirations de Greta Thunberg, qui leur a apporté son soutien, mais aussi celles d’Al Gore et de tous les promoteurs du « Green New Deal », ce plan de verdissement de la société industrielle capitaliste). On n’y trouve, en revanche, aucune contestation ni de l’industrialisme, ni du capitalisme, ni de la mondialisation économique. On retrouve en effet, parmi leurs objectifs officiels, le fait de faire en sorte « que le gouvernement travaille aux côtés des médias pour expliquer l’urgence du changement et ce que doivent faire les individus, les communautés et les entreprises » et, afin de parvenir à une économie neutre en carbone d’ici 2025, de faire en sorte que le « gouvernement coopère internationalement afin que l’économie mondialisée ne consomme pas plus que la moitié des ressources que la planète produit chaque année ». Une telle formulation semble même suggérer le soutien d’une technocratie mondialisée — celle qui existe déjà. Par ailleurs, ils colportent et s’appuient sur (deuxième point de leurs « principes et valeurs ») le mythe selon lequel « il suffit que 3,5 % d’une population soit mobilisée pour qu’une lutte non violente » triomphe. Cela dit, ils diffèrent des partisans du Green New Deal en ce qu’ils appellent à la création d’une « assemblée citoyenne chargée de décider des mesures à mettre en place pour atteindre ces objectifs », et insistent davantage sur la nécessité de « démanteler les hiérarchies de pouvoir ». Si le « démantèlement des hiérarchies de pouvoir » est très souhaitable, il est aussi incompatible avec le maintien de la société industrielle et de la société de masse. Encore une fois, l’établissement d’une stratification sociale et de hiérarchies est nécessaire pour organiser la société de masse et l’industrialisme. Il est contradictoire, d’un côté, d’appeler au développement massif des industries des énergies dites « vertes » ou « propres » et, de l’autre, d’appeler au « démantèlement des hiérarchies de pouvoir » (il est également contradictoire de souhaiter l’arrêt des industries des combustibles fossiles tout en demandant le développement massif des industries des énergies « renouvelables », sachant que les secondes dépendent intégralement des premières). En cela, le mouvement Extinction Rebellion britannique rejoint la longue liste des organisations écologistes qui croient en — et militent pour — l’avènement d’une civilisation industrielle verte et démocratique, d’une modernité (dans le sens du monde moderne et des types de technologies et d’infrastructures qui le caractérisent) verte et démocratique. Un membre de la branche britannique l’explique clairement dans une interview : ils souhaitent « créer une mobilisation de masse façon Seconde Guerre mondiale afin de résoudre la crise aux moyens d’investissements massifs dans les renouvelables, d’un aménagement territorial et du plein emploi dans le développement d’une société soutenable. »

Dans l’ensemble, les aspirations de la branche britannique d’Extinction Rebellion se rapprochent de celles de Naomi Klein, qui a d’ailleurs déclaré les soutenir. Naomi Klein qui fait actuellement la promotion des illusions vertes pour l’ONG fondée grâce à l’argent des Rockefeller (350.org), et qui affirme sans ambages : « Mais je n’ai jamais dit que nous devrions “tuer”, ou “abandonner” ou “démanteler” le capitalisme afin de combattre le changement climatique. Et je n’ai certainement jamais dit que nous devrions faire cela avant tout. D’ailleurs, je dis exactement l’inverse dès le début du livre (page 25 [de son livre Tout peut changer]), précisément parce qu’il serait dangereux d’affirmer une telle chose. » Naomi Klein dont le livre Tout peut changer témoigne clairement de son choix de participer — désormais, du moins, peut-être qu’à l’époque de ses premiers livres, elle pensait autrement : en effet, en moins de dix ans ses fréquentations se sont inversées, elle est passée du sous-commandant Marcos à Angel Gurria, l’ennemi juré des zapatistes — à la promotion du mythe d’une société industrielle verte et démocratique.

On notera également au passage qu’Extinction Rebellion reçoit le soutien de Noam Chomsky. Seulement, si Chomsky propose de très bonnes analyses, entre autres, de l’impérialisme, de la propagande et du système médiatique, sa perspective écologiste est très mauvaise. Ainsi Chomsky considère-t-il[3] que « la technologie est neutre » et que « la seule chose qui puisse résoudre les problèmes environnementaux actuels c’est la technologie de pointe », les hautes technologies.

Ces soutiens de célèbres intellectuels très respectés à gauche expliquent pourquoi Extinction Rebellion a bénéficié d’une certaine promotion dans les médias de masse (du New York Times au Guardian et au Monde). Sa promotion dans le Guardian (l’équivalent britannique de notre journal Le Monde) est d’ailleurs liée au fait que George Monbiot, un de ses chroniqueurs et un des écologistes les plus connus du Royaume-Uni (ardent promoteur de l’énergie nucléaire et du mythe d’une société industrielle verte et démocratique), soutient le mouvement.

***

Entreprendre des actions de désobéissance civile, de sabotage, d’occupations, se rebeller, oui ! Mais pas pour demander aux États de subventionner massivement certains secteurs industriels (les énergies dites « vertes ») plutôt que d’autres. Les objectifs de la branche britannique d’Extinction Rebellion, qui a donné naissance au mouvement, ne correspondent pas à ceux d’un mouvement de résistance souhaitant sérieusement s’attaquer aux problèmes socioécologiques de notre temps. La branche britannique d’Extinction Rebellion semble plutôt s’inscrire dans la veine des GONGE (les Grandes Organisations Non Gouvernementales Écologistes), de Greenpeace et 350.org, par exemple, avec lesquelles elle collabore, c’est-à-dire dans la mouvance qui promeut plus ou moins naïvement tout un tas d’illusions vertes (ainsi que le chercheur Ozzie Zehner qualifie les technosolutions des énergies dites « renouvelables »), l’idée d’une civilisation industrielle écolodurable.

En ce qui concerne la branche française du mouvement, on peut lire, dans un article du journal Le Monde : « Dans les conversations en ligne, les “rebelles”, sous pseudos, débattent pour savoir si le mouvement est anticapitaliste, quelle convergence est possible avec les “gilets jaunes” ou comment “faire bouger les lycées”. » Le mouvement, du moins le mouvement français, ne semble donc pas — encore — partager de diagnostic clair de la situation, et n’a pas encore défini ses objectifs. On peut donc espérer que les différentes branches locales du mouvement, dont la branche française, s’affranchiront des objectifs douteux voire mauvais de la branche principale en adoptant une ligne résolument anticapitaliste et anti-industrielle, ou anti-civilisation.

Face au désastre social et écologique en cours, l’envie d’agir est une chose incroyablement précieuse. Pour autant, devrait-on se précipiter sur les premières initiatives proposées ? Non, bien sûr. Si les branches britannique et états-unienne du mouvement semblent décidées à embrasser l’écologisme dominant, celui du «  développement durable  », des énergies dites «  renouvelables  », de l’économie circulaire et tutti quanti, les autres branches, y compris la française, peuvent et devraient suivre un autre chemin. Nous serons probablement d’accord sur les points suivants :

  • La civilisation industrielle détruit le monde naturel aussi sûrement qu’elle implique l’exploitation de l’humain par l’humain. Et tout indique que cela va continuer.
  • Parmi les nombreuses conséquences délétères de son activité, on retrouve le réchauffement climatique, qui constitue une menace pour l’ensemble du monde naturel, des espèces vivantes qui existent actuellement, l’humain y compris.
  • Nous devons faire notre possible pour mettre un terme à cette situation.

Nous ajoutons à ce constat une critique des fausses solutions de l’écologisme dominant, qui tente, ainsi que l’écrit Yves-Marie Abraham, «  de nous convaincre que cette civilisation a encore un bel avenir devant elle pourvu seulement que nous fassions preuve d’un peu de bonne volonté écocitoyenne et que nous gardions confiance dans les progrès de la technique. Ces promesses, dont les formes les plus raffinées se nomment “développement durable”, “croissance verte” ou “économie circulaire”, ne sont pas seulement fallacieuses. Elles sont aussi dangereuses parce que rassurantes.  »

Ce qui nous place dans une situation autrement plus difficile et compliquée. Car il ne s’agit pas, pour sauver la situation, de persuader les dirigeants d’investir massivement dans les énergies «  vertes  », ni d’entreprendre un chantier massif visant à mettre aux normes HQE, BBC, ou THPE l’ensemble des bâtiments de France, afin d’essayer de rendre écologique et démocratique la civilisation industrielle. Elle ne le sera jamais. Elle ne peut l’être. Il s’agit d’arrêter la civilisation industrielle. Ce qui implique de construire un véritable mouvement de résistance fondé sur une véritable culture de résistance. Pour cela, nous pouvons nous inspirer des mouvements de résistance du passé, de leurs échecs et de leurs triomphes. En outre, ainsi que DGR le formule : «  Toute stratégie dont l’objectif est un futur viable devrait également inclure un appel à l’édification de démocraties directes basées sur le respect des droits humains et sur des cultures matériellement soutenables.  »

Le livre Deep Green Resistance, que nous avons récemment publié aux Éditions Libre, discute tout cela plus en détail. Nous avons eu l’occasion d’en parler avec plusieurs membres de la branche française qui semblent d’accord avec cette analyse. Et aux autres : puissiez-vous prendre ces quelques remarques comme une invitation plus que comme une critique. Peut-être aurons-nous l’occasion d’échanger de vive voix.

Nicolas Casaux

***

P.S. : 1. Je tiens à rappeler que le fait d’exposer ce que j’expose ici ne signifie pas que tous les impacts de la médiatisation de Greta sont fatalement mauvais, nuisibles. La situation est complexe. Il est tout à fait possible que la médiatisation de Greta puisse avoir quelques effets positifs ci et là, sur X ou Y catégorie de personnes. Il est aussi sûrement possible d’utiliser sa médiatisation à notre avantage (à l’avantage de ceux qui comprennent qu’une société industrielle verte et démocratique ça n’existe pas). Si je publie ça, c’est entre autres choses parce qu’il est important de savoir ce qui se passe en coulisses, de comprendre l’objectif de ceux qui ont coopté le mouvement écologiste il y a longtemps déjà et qui continuent de le dominer, de l’orienter, de l’influencer.)

2. Ceux qui lisent l’anglais sont invités à lire l’enquête de Cory Morningstar, en quatre parties, sur le sujet. Les trois premiers volets ont été publiés :

  1. http://www.wrongkindofgreen.org/2019/01/17/the-manufacturing-of-greta-thunberg-for-consent-the-political-economy-of-the-non-profit-industrial-complex/
  2. http://www.wrongkindofgreen.org/2019/01/21/the-manufacturing-of-greta-thunberg-for-consent-the-inconvenient-truth-behind-youth-cooptation/
  3. http://www.wrongkindofgreen.org/2019/01/28/the-manufacturing-of-greta-thunberg-for-consent-the-most-inconvenient-truth-capitalism-is-in-danger-of-falling-apart/

  1. À ce sujet, lire : http://partage-le.com/2015/12/le-developpement-durable-est-un-mensonge-par-derrick-jensen/, http://partage-le.com/2015/10/le-developpement-durable-est-en-train-de-detruire-la-planete/, http://partage-le.com/2017/02/des-dangers-du-developpement-durable-ou-capitalisme-vert-par-derrick-jensen/ ou encore http://partage-le.com/2018/10/de-paul-hawken-a-isabelle-delannoy-les-nouveaux-promoteurs-de-la-destruction-durable-par-nicolas-casaux/
  2. Voir aussi : https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/01/26/climat-extinction-rebellion-se-prepare-a-entrer-en-resistance-en-france_5414936_3244.html
  3. https://chomsky.info/19910401/

 

développement durable écologisme extinction rebellion greta thunberg

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  1. Bonjour ! Merci pour cet article riche en idées. Je suis d’accord sur presque tout ce que vous dites. Cependant il y a quelques passages que je n’ai pas compris. C’est possible d’avoir qq explique actions svp? D’abord quand vous dites que les énergies vertes « requièrent une organisation sociale établie à l’échelle planétaire, nécessairement hiérarchique et coercitive ; en d’autres termes, une organisation sociale non démocratique. » je ne comprends pas en quoi une telle organisation de la société est anti-demicratique. jnai essayé de penser à d’autres formes de société vraiment démocratiques, mais je n’en voit aucune sans « organisation ». Je suis vraiment curieuse d’avoir votre avis ! Merci d’avance 🙂 Mel

    1. On ne dit pas qu’une société démocratique est une société sans organisation. Ce qu’on souligne, c’est qu’une société qui doit être organisée à l’échelle planétaire, c’est-à-dire à une échelle qui dépasse largement l’échelle humaine, qui plus est une société fondée sur des technologies complexes (ou hautes technologies, high-tech), sera nécessairement socialement stratifiée, hiérarchique. Non démocratique. Ainsi qu’Olivier Rey l’explique dans son livre « Une question de taille », que je te conseille, et ainsi que le comprenaient beaucoup de penseurs, dont Jean-Jacques Rousseau, dans son « Projet de constitution pour la Corse », rédigé en 1765, par exemple :

      « Un gouvernement purement démocratique convient à une petite ville plutôt qu’à une nation. On ne saurait assembler tout le peuple d’un pays comme celui d’une cité et quand l’autorité suprême est confiée à des députés le gouvernement change et devient aristocratique. »

      Lewis Mumford, expliquait, lui, en 1973, que « la démocratie est une invention de petite société. Elle ne peut exister qu’au sein de petites communautés. Elle ne peut pas fonctionner dans une communauté de 100 millions d’individus. 100 millions d’individus ne peuvent être gouvernés selon des principes démocratiques. »

      1. Bonsoir,

        Mais du coup, comment gérer des problèmes mondiaux ? car nous sommes tous sur la même planète et donc il y aura forcément des questions à gérer tou.te.s ensemble….
        On finira toujours par ne pas plaire à une partie +- grande du peuple.
        (c’est déjà le cas au niveau des nations comme elles sont gérées actuellement )

        Merci ,

        1. Personne ne gère les « problèmes mondiaux ». Les Etats-nations ne font que promouvoir « l’adaptation » à coup de surenchère technologique et de croissance économique, cad en persistant dans ce qui créé les « problèmes mondiaux »

  2. Beaucoup de bonnes idées, mais justement peut-être un peu trop pour être (facilement) digérable.
    L’aspect médiatique de la communication de Greta Thunberg m’avait un peu agacé, sans que j’investisse un effort à le décontruire.
    La critique du « développement durable » (et de la traduction du mot sustainable) m’avait échappée. Je garde un souvenir ému de Gro Harlem Brundtland, et j’espère ne pas avoir à le remettre en question.
    Donc, je ne demande qu’à être convaincu…

  3. Bien que d’accord avec nombreuses des idées évoquées, je suis curieux de savoir quelles alternatives tu proposes à cette » croissance verte » à la mode.
    J’ai dû mal à en trouver moi-même, d’où mon intérêt de ton retour. Merci !

    1. Je te conseille de fouiller notre site, ou de te procurer le livre Deep Green Resistance. Tu y trouveras des réponses. Pour faire très simple : la société hautement technologique n’a aucun avenir. Il n’y a pas de société industrielle durable ou verte. Les seuls modèles de sociétés viables sont des sociétés à taille humaine (petites) et basées sur des basses technologies (technologies douces, technologies démocratiques). On finira par revenir ou par réinventer ce type de société ou bien on crèvera avant.

  4. Lire cet article c’est voir la réalisation du puzzle en accéléré! Discerner la spontanéité juvénile de l’interprétation brillante, c’était la pièce qui me manquait pour remonter le fil du scénario… Merci!

  5. Bonjour,
    Merci pour l’article. J’ai adhéré à Extinction Rebellion France en me disant que le mouvement semble peu enclin à brosser le capitalisme dans le sens du poil. Apparemment tout n’est pas figé mais il va falloir qu’on soit nombreux pour que la ligne directrice se démarque des grosses ONG de l’environnement. J’espère que les militants d’EX France te liront qu’ils en tireront les conclusions qui s’imposent.

  6. Un grand merci pour cet article et les commentaires. Je rejoins ceux de Adelita Villa et de JF. Je ne les répète donc pas.
    Naïveté : j’ai longtemps cru que de nombreux écolosensibles avaient compris ce que tu exposes dans ton article.
    Pour Extinction/Rebéllion France rien n’est écrit.

  7. Pour Chomsky, la référence date de 1991, un peu ancien comme référence de ces propos. On est plus en 1991, des choses paraissent plus évidentes maintenant. Possible que depuis il ait changé d’idée, non ?
    je vois son discours ici qui ne dit rien, mais qui pose une autre vue sur la situation actuelle que le monde de 91 : https://www.youtube.com/watch?v=S55lCaAhmWE

    1. Rien n’indique qu’il ait changé de position. Le discours que vous mettez en lien, que j’ai sous-titré, m’avait intéressé pour certaines raisons mais on constate bien que sa perspective est toujours entièrement anthropocentrée, et même sociocentrée, c’est l’anéantissement de la civilisation qui constitue à ses yeux l’évènement le plus dramatique auquel nous faisions face. Voir : http://partage-le.com/2018/07/le-narcissisme-pathologique-de-la-civilisation-par-nicolas-casaux/

      Du coup, si sur ce point-là il n’a pas changé, il en est probablement de même pour le reste.