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Les naturiens, précurseurs d'une critique de la civilisation (par Nicolas Casaux)
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Bien peu, même parmi les anarchistes contemporains, ont entendu parler des anarchistes naturiens. Et pourtant, les membres de ce courant libertaire — appelé naturianisme — né aux alentours de 1894, étaient autant de « précurseurs de la décroissance » — d’où la publication d’une compilation de leurs écrits, introduite par François Jarrige, dans la collection « les précurseurs de la décroissance » des Éditions du Passager Clandestin —, de précurseurs du mouvement écologiste.

Les éditions du Sandre ont récemment publié, en 2018, un fac-similé des 4 numéros du journal Le Naturien de 1898, principal journal d’époque du naturianisme, ainsi que du numéro unique de L’Ordre naturel, introduits par une préface intitulée L’écologie en 1898 de Tanguy L’Aminot (Le Naturien, 36 pages grand format).

Le livre en question

Dans sa préface, Tanguy L’Aminot décrit les origines du naturianisme, cette « réaction très profonde de quelques ouvriers qui, en cette fin du XIXème siècle, étaient excédés du sort qui leur était fait par le monde industriel et qui ne croyaient plus aux promesses d’un lendemain qui chante faites par les syndicats et nombre de militants révolutionnaires ».

Partisans d’un retour « à l’état naturel », les naturiens sont en quelque sorte les ancêtres des anarchoprimitivistes de notre temps. S’ils idéalisent fortement la vie avant et hors de la civilisation, ils perçoivent très lucidement les nombreux problèmes qui la gangrènent intrinsèquement — et notamment la civilisation industrielle, vouée à détruire le monde naturel et à s’autodétruire dans le processus — et pourfendent alors le mythe du Progrès.

Dans le premier numéro du Naturien, en date du 1er mars 1898, Émile Gravelle, une des principales figures du naturianisme avec Henri Zisly, fustige la catastrophe biologique que constitue l’agriculture : « C’est le désastre qui s’est précisément produit dès que la charrue éventra le réseau de racines protecteur en mettant à nu la terre, dont la matière friable délayée plusieurs fois par an par les ondées, la fonte des neiges, se liquéfie et, comme tous les terrains sont en pente s’écoule au ruisseau, à la rivière et au fleuve qui la jette à la mer » ; regrette « l’abondance des produits végétaux et animaux, aux époques où nombre de montagnes et collines n’avaient été stérilisées par le déboisement, où le territoire n’était occupé par les cités et l’immense réseau des voies ferrées et des routes nationales et autres » ; et dénonce « la civilisation, son artificiel et ses effets corrupteurs, […] sa hiérarchie, ses intérêts, ses divisions, ses luttes, ses labeurs imposés et ses industries ».

Dans ce même numéro, Alfred Marné dénonce les « riches civilisés, […] leur « Progrès », […] leur atmosphère » qui « n’est plus que d’acide carbonique » — inquiétude précoce vis-à-vis du dérèglement climatique induit par les émissions de carbone de la civilisation. Henri Beaulieu se moque du votard, de l’électeur : « tel le locataire, qui renouvelle son bail pour trois, six ou neuf ans, notre sincère imbécile renouvellera pour cinq ans son esclavage et sa misère ».

Dans le numéro 2, en date du 1er avril 1898, Honoré Bigot entreprend « de tracer […] le tableau des résultats qu’a produits la civilisation en astreignant l’homme au travail forcé, et l’exposé successif des faits déterminés par les conséquences des organisations hiérarchiques antérieures qui ont enfanté les gouvernements sous lesquels les peuples courbent continuellement l’échine, et sont de par ces organisations autoritaires obligés de peiner et souffrir, afin que trônes et autels continuent à exercer leur suprématie usurpée […]. »

Et si les naturiens vivaient effectivement à une époque où le prolétariat des sociétés industrielles endurait des conditions d’existence autrement plus terribles que celles que connaissent actuellement les classes populaires, leur exposé du caractère autoritaire, hiérarchique et inique de la civilisation n’en demeure pas moins juste, et reste plus que jamais d’actualité.

Dans le numéro 3, en date du 1er mai 1898, Emile Gravelle écrit « Aux civilisés, libertaires ou autoritaires », que « ce qui serait admissible de la part des civilisés autoritaires, conscients de la nécessité de l’esclavage et de la contrainte pour l’exécution de tout l’Artificiel établi sous le nom de « Progrès », devient incompréhensible chez ceux qui se proclament libertaires et qui doivent, pour la valeur de ce titre, abandonner et combattre les préjugés, les mensonges et les supercheries qui étayent la Civilisation ».

Leurs perspectives étaient certes excessives, manquaient de nuances, mais pour autant, ils dénonçaient très justement la plupart des problèmes socio-écologiques auxquels nous faisons toujours face aujourd’hui. Leur réaction vis-à-vis de ces problèmes, une sorte de retour à la nature, une expérimentation de « milieux libres », rappelle les actuels écovillages et autres écohameaux où se retirent les citadins en mal de verdure et de liberté. À l’instar de beaucoup de membres du mouvement écologiste grand public, ils prônaient — un peu naïvement — le retrait plutôt que l’affrontement, et prêchaient le végétalisme ou le végétarisme avant l’heure.

Quoi qu’il en soit, le très beau livre publié par les éditions du Sandre nous fournit un bon aperçu de leur perspective.

Enfin, notons que le rappeur Virus a récemment publié un court album dans lequel il reprend — et adapte à sa guise — les poèmes du recueil intitulé Les Soliloques du pauvre de Gabriel Randon dit Jehan-rictus (1867–1933), qui faisait partie de ces anarchistes naturiens.

Nicolas Casaux


Pour aller plus loin :

Et si le problème, c’était la civilisation ? (par Nicolas Casaux)

et aussi :
http://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique419

anarchisme naturien anti-civilisation naturianisme

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  1. Les luddites sont un autre exemple d’ouvriers qui étaient las de ne servir qu’à faire tourner des machines. Déjà au milieu du XIXème siècle britannique, le prolétariat se soulevait contre les machines, et pas seulement contre le patronat !

  2. Merci à Nicolas Casaux de me faire découvrir ce courant libertaire.
    J’habite en Bretagne et beaucoup s’ inquiètent des conséquences du récent échouage du navire Grande America au large de La Rochelle.
    Suite à une demande de l’association Robin des Bois, le Secrétaire général de la mer a communiqué la liste des matières dangereuses et non dangereuses embarquées sur ce navire.
    C’est tout simplement ahurissant…!
    Les matières dangereuses :
    1050 t parmi lesquelles 20t d’acide chlorhydrique, 85t d’hydrogénosulfure de sodium, 82t d’acide sulfurique, 62t de résine en solution, 16t de white-spirit, 15t d’allume-feux, etc….
    Les matières dites non dangereuses (au sens IMDG),
    plusieurs milliers de tonnes : en conteneurs, du papier (62conteneurs), de la nourriture (45 conteneurs), de l’acier (24 conteneurs), des produits chimiques ( 23 conteneurs), de l’engrais (18 conteneurs), et 2100 véhicules (VL, camping-car, engins de chantiers…).
    Quant aux soutes du navire, elles contenaient : 190 t de gasoil de marine, 2200t de fuel intermédiaire et 70 000 l d’huile.
    A l’approche de l’été, cela promet de belles baignades…