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À propos

“Si quelqu’un désire la santé, il faut d’abord lui demander s’il est prêt à supprimer les causes de sa maladie. Alors seulement il est possible de l’éliminer.”

— Hippocrate

Ce site web regroupe diverses publications et traductions proposées par un collectif que nous avons choisi d’appeler Le Partage (dont certains membres font également partie de l’organisation d’écologie radicale internationale Deep Green Resistance). Elles s’inscrivent dans le cadre de la critique anti-civilisation, quasi-inexistante en France, et pourtant essentielle. Si vous souhaitez nous contacter : revolterre@gmail.com

Une petite introduction :

L’honnêteté étant à la base de toute discussion sensée, allons-y franchement.

La situation présente de l’humanité et de la vie sur Terre est, à tout point de vue, assez catastrophique.

Bilan

Du côté de la vie non-humaine : les forêts du monde sont dans un état désastreux (en ce qui concerne les vraies forêts, pas les plantations ou monocultures modernes ; il n’en resterait que deux) et qui ne cesse d’empirer. La plupart des écosystèmes originels ont été modifiés (détruits, ou détraqués), d’une façon ou d’une autre (25% des fleuves n’atteignent plus l’océan ; depuis moins de 60 ans, 90% des grands poissons, 70% des oiseaux marins et, plus généralement, 52% des animaux sauvages, ont disparu ; depuis moins de 40 ans, le nombre d’animaux marins, dans l’ensemble, a été divisé par deux). Les scientifiques estiment que nous vivons aujourd’hui la sixième extinction de masse. Sachant que les déclins en populations animales et végétales ne datent pas d’hier, et qu’une diminution par rapport à il y a 60 ou 70 ans masque en réalité des pertes bien pires encore (cf. l’amnésie écologique). On estime que d’ici 2048 les océans n’abriteront plus aucun poisson. D’autres projections estiment que d’ici 2050, il y aura plus de plastiques que de poissons dans les océans. On estime également que d’ici à 2050, la quasi-totalité des oiseaux marins auront ingéré du plastique. La plupart des biomes de la planète ont été contaminés par différents produits chimiques toxiques de synthèse (cf. l’empoisonnement universel de Nicolino). L’air que nous respirons est désormais classé cancérigène par l’OMS. Les espèces animales et végétales disparaissent (sont tuées) au rythme de 200 par jour (estimation de l’ONU). Les dérèglements climatiques auxquels la planète est d’ores et déjà condamnée promettent d’effroyables conséquences.

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Arrêtons-nous là. Nous pourrions continuer encore longtemps, la liste des destructions écologiques est interminable.

L’entité responsable de cette destruction, nous la connaissons bien, puisque la majeure partie d’entre nous, humains, y vit : il s’agit de la civilisation industrielle – l’organisation sociale humaine dominante, aujourd’hui mondialisée.

(Ceux qui croient encore ce qu’ils voient et entendent à la télévision, à la radio et dans les principaux journaux — qui sont encore hypnotisés par ces médias, comme sous perfusion mentale, à penser que les choses vraies et importantes y sont discutées —, qui ne se renseignent pas mais sont (dés-)informés, auront probablement plus de mal que les autres à comprendre et à accepter ce que nous exposons ici.)

Au niveau humain, les effets de la civilisation industrielle sont du même acabit : maladies (dont, bien évidemment, celles dites “de civilisation” : diabète, athérosclérose, asthme, allergies, obésité et cancer), dépressions, anxiétés et divers troubles psychologiques. Une récente étude nous apprend également que “de minuscules particules liées à la pollution industrielle ont été découvertes dans plusieurs échantillons de cerveau humain”, et qu’elles “sont soupçonnées de contribuer au développement de la maladie d’Alzheimer”.

L’agriculture, la civilisation et l’hubris

Les trois causes principales des destructions environnementales, qui sont le fruit des activités de l’humanité industrielle, sont la surexploitation (déforestation, chasse, pêche), l’agriculture (élevage, cultures industrielles, plantations/monocultures d’arbres), et l’étalement urbain.

Ainsi que nous le rappelions précédemment, les destructions environnementales ne datent pas d’hier. L’activité humaine la plus destructrice, ayant donné naissance au mode de vie que nous appelons la civilisation, est l’agriculture.

(Il nous faut également rappeler que l’agriculture est distincte de la permaculture, du jardinage forestier ou des modes d’horticultures primitifs, qui ne sont pas des pratiques destructrices.)

Nous définissons donc la civilisation comme un mode de vie fondé sur, et émergent de la croissance de villes, dépendantes, pour les matières premières dont elles ont besoin, des régions les environnant (le contado), car impropres à l’autosuffisance, dont les “caractéristiques principales, des constantes aux proportions variables à travers l’histoire, sont la centralisation du pouvoir politique, la séparation des classes, la division du travail, la mécanisation de la production, l’expansion du pouvoir militaire, l’exploitation économique des faibles, l’introduction universelle de l’esclavage et du travail imposé pour raisons industrielles et militaires” (Lewis Mumford). En ajoutant l’agriculture à ces caractéristiques principales, en tant que pratique dont tout le reste a découlé.

L’avènement de l’agriculture marque alors non seulement le début de destructions environnementales massives, à travers la déforestation, mais aussi le début de la stratification sociale, de l’accumulation de richesses, du militarisme, des épidémies, des inégalités et de la pauvreté.

A ce propos, citons Robert Sapolsky (chercheur en neurobiologie à l’université de Standford), dans son livre “Pourquoi les zèbres n’ont pas d’ulcère?” :

“L’agriculture est une invention humaine assez récente, et à bien des égards, ce fut l’une des idées les plus stupides de tous les temps. Les chasseurs-cueilleurs pouvaient subsister grâce à des milliers d’aliments sauvages. L’agriculture a changé tout cela, créant une dépendance accablante à quelques dizaines d’aliments domestiqués, nous rendant vulnérables aux famines, aux invasions de sauterelles et aux épidémies de mildiou. L’agriculture a permis l’accumulation de ressources produites en surabondance et, inévitablement, l’accumulation inéquitable ; ainsi la société fut stratifiée et divisée en classes, et la pauvreté finalement inventée”.

La civilisation est, par définition et historiquement, un concept colonialiste, une culture coercitive et impérialiste (vis-à-vis des humains comme des non-humains), en expansion permanente (un de ses principes fondamentaux pourrait être résumé par l’affirmation suivante : L’EXPANSION EST TOUT).

La civilisation en tant que culture urbaine (basée sur une pratique insoutenable : l’agriculture), en tant que culture émergeant de la ville comme mode d’habitat humain, et en tant que culture propageant ce mode d’habitat, est antiécologique.

(Couper tous les arbres d’une région, anéantir toute la biodiversité qui s’y trouvait, recouvrir le tout de bitume, puis d’immeubles et de bâtiments dont les matériaux proviennent de diverses mines ou carrières ayant été creusées en d’autres endroits parfois également déforestés, tout le temps détruits, et où la biodiversité n’est plus qu’un lointain souvenir ; faire venir des fruits et légumes issus de monocultures souvent pesticidées des quatre coins du monde par des moyens de transport toujours polluants et eux aussi fabriqués grâce à l’extractivisme généralisé, ainsi que divers objets, réfrigérateurs, congélateurs, téléphones, vêtements, ordinateurs, télévisions, lavabos, dont les matières premières proviennent aussi de diverses activités extractrices et destructrices ; produire des déchets toxiques et peu dégradables (plastiques, diverses substances de synthèse, métaux lourds et nucléaires, entre autres), en émettant quantité de gaz à effet de serre, à travers chacun de ces processus : ce-n’est-pas-soutenable. C’est une catastrophe écologique. Une catastrophe biologique.)

La ville, en ce qui a trait au social, est un mode d’habitat inhumain. La densité de peuplement de la ville est trop élevée pour que les relations humaines y soient saines. La ville donne aux relations humaines un caractère impersonnel, inamical, et froid.

La consommation et le métro-boulot-dodo en tant que mode de société ne font pas le bonheur de l’être humain. Bien au contraire. La grande majorité des emplois, des travaux auxquels les êtres humains se destinent au sein de la civilisation industrielle sont soit nuisibles pour l’environnement, soit nuisibles pour la psyché humaine, soit les deux (le plus souvent).

Quand bien même certains individus affirmeraient aimer ce qu’offre la civilisation industrielle — en se mentant assez, à l’aide de suffisamment de déni ou en raison de perversions morales importantes —, ses caractères antidémocratiques et non-viables (antiécologiques) font logiquement d’elle une nuisance, étant donné que la santé de la planète est primordiale (pour la vie qu’elle abrite, et pour ceux qui s’en soucient, bien évidemment).

Toutes les civilisations sont infectées par une volonté de puissance délirante, l’hubris. Comme le rappelle Lewis Mumford, “les inventeurs des bombes nucléaires, des missiles spatiaux, et des ordinateurs sont les bâtisseurs de pyramides de notre temps: psychologiquement galvanisés par le mythe d’un pouvoir illimité, vantant leur omnipotence, sinon leur omniscience croissante à travers leur science, motivés par des obsessions et des compulsions pas moins irrationnelles que celles des systèmes absolutistes d’autrefois : en particulier la notion selon laquelle le système lui-même doit s’étendre, peu importe les éventuels coûts pour la vie.”

Hubris que nous observons aujourd’hui dans la démence incarnée par une ville comme Dubaï, avec ses pistes de ski en intérieur, ses guépards en animaux de compagnie, ses tours plus hautes les unes que les autres qui atteignent presque le kilomètre & leurs restaurants ultra-chics, ses îles artificielles, ses chambres d’hôtels sous-marines, et sa résidence hôtelière agrémentée d’une forêt tropicale intérieure (afin de “s’immerger complètement dans une atmosphère humide, du sol jusqu’à la canopée, sans toutefois être mouillés grâce à un un simulateur de pluie avec capteurs intégrés de manière à protéger le public d’éventuelles projections d’eau. La jungle inclura également une tyrolienne, une piscine pour enfants, un ruisseau… et une plage”). Bien évidemment, les coûts écologiques et sociaux d’un tel délire sont à la mesure de sa démesure.

La civilisation se caractérise également par une obsession en lien direct avec l’hubris précédemment mentionné , par une pulsion inhérente à son existence : le besoin de tout contrôler. Cette culture du contrôle, nécessaire pour son expansion, fait que tout ce qui existe doit être analysé et au besoin refaçonné, restructuré, de manière à s’imbriquer dans son modèle machinique (artificiel) de développement. Ce qui fait, par exemple, que des propriétés aussi indissociables de la vie que la mort et la maladie sont considérées comme inadmissibles et devant être combattues. D’où la philosophie transhumaniste des individus les plus puissants de la civilisation, qui rêvent de ne plus mourir et de posséder des corps bioniques, peu importe les coûts pour les autres espèces, pour l’environnement et l’équilibre de l’écosystème Terre. Il s’agit probablement de l’étrange produit toxique d’une angoisse existentielle non-résolue, faite de complexe divin, de rêves d’immortalité et de toute-puissance, vraisemblablement associés à une peur de la mort (mais de la sienne propre, uniquement, narcissisme culturel et sociopathologique oblige, pas de celle des autres êtres vivants, humains ou non, ni de celles des communautés naturelles, des biomes, etc., visiblement) tout ce qu’il y a de plus élémentaire. Pierre Fournier écrivait à ce propos : “on a trop dit que le robot inquiète, c’est une illusion d’intellectuel. Il inquiète l’homme qui réfléchit, il plait aux autres. Ils ont peur de tout ce qui, sans eux, simplement, existe. Tout ce qui est vivant les menace. Tout ce qui se fabrique les rassure”.

A travers ce refus d’être soumis aux mêmes lois que le reste du monde naturel, et au contraire, à travers sa volonté vaniteuse de le soumettre à son empire de l’artifice, la mentalité civilisée renie le souhait et écarte la possibilité de s’y intégrer harmonieusement, se lançant alors dans une quête absurde, sans fin, et terriblement destructrice du vivant (par là même, le règne de l’insatisfaction, une des caractéristiques de la civilisation, selon Freud, est également flagrant, puisque le corps humain est considéré comme inabouti et insatisfaisant, et devant être amélioré, augmenté). Sa surexploitation des ressources naturelles et son irrespect de toutes les contingences biologiques lui permettent de bénéficier temporairement d’un confort maitrisé et d’une sécurité accrue face à des aléas qu’elle considère comme intolérables. La dévastation que cela entraine, le détraquement de tous les équilibres et de tous les écosystèmes dont dépendent les conditions qui permettent la survie de l’humanité, vont tôt ou tard mettre un terme à son délire de puissance. Le plus tôt, le plus de biodiversité et de vivant non-dégradé il restera.

Note sur la résignation, le fatalisme et le contrôle social

La plupart des habitants de la civilisation mondiale actuelle ne se soucient même plus de l’absence totale de démocratie (se contentent d’un pauvre vote tous les 4 ou 5 ans, qui n’est plus finalement qu’une formalité, puisque l’ordre civilisationnel continuera sur sa lancée quoi qu’il en soit) ; ils ne se soucient pas non plus de l’éloignement qui les sépare des lieux où sont décidés les dispositions économico-politiques qui façonnent leurs vies, et alimentent non seulement la croissance des injustices entre les êtres humains, mais également des destructions et pollutions environnementales toujours plus nombreuses. Ils se contentent, pour la plupart, de faire ce qu’on attend d’eux dans la position sociale qui est la leur ; non pas qu’ils soient tous d’accord avec les orientations et les choix de leurs dirigeants politiques, mais que, dépossédés au point de n’avoir plus qu’une votation parodique comme influence, et soumis à des propagandes médiatiques ainsi qu’à la standardisation et au conditionnement éducatifs, la plupart se résignent et acceptent docilement ce qu’ils prennent alors pour une fatalité.

Parmi ces organes de propagande médiatique, soulignons le rôle de l’industrie du divertissement (jeux-vidéo, cinéma, film, télévision, musique, roman, etc.), un des plus puissants outils (et peut-être le plus puissant) de contrôle des populations. Son mot d’ordre, qui pourrait se résumer à “divertir pour dominer”, repose sur des principes séculaires de contrôle des populations au sein des empires, aussi anciens que les combats de gladiateurs.

À toutes fins utiles

Au passage, nous tenons à rappeler que nous sommes, nous aussi, des enfants de cette civilisation (ou devrions-nous dire des produits, puisque c’est ainsi qu’elle considère les choses?), et qu’il nous a fallu du temps et des efforts pour parvenir à nous défaire de la perception du monde qu’elle inculque; que ce n’est pas chose aisée, puisque cela nécessite une véritable remise en question de toute cette culture, dans son intégralité, de ses fondements les plus tenus pour acquis, de ce que beaucoup prennent pour allant de soi au point qu’en débattre leur parait impensable.

“Nous abusons de la terre parce que nous la considérons comme une marchandise à notre disposition. Lorsque nous la percevrons comme une communauté à laquelle nous appartenons, nous pourrons alors commencer à interagir avec elle en faisant preuve d’amour et de respect.”

— Aldo Leopold

Jour après jour, nous désapprenons et réapprenons, autrement, passant ainsi d’une pensée centrée sur la civilisation aujourd’hui de croissance techno-industrielle à une pensée et une conception du monde biocentriques. Aldo Leopold, à nouveau : “Je ne sous-entends pas que cette philosophie de la terre a toujours été claire pour moi. Elle est plutôt le résultat final du cheminement d’une vie”. Nous cheminons encore, en direction de ce qu’il nommait l’éthique de la Terre :

“Toute l’éthique développée jusqu’ici s’est basée sur une seule prémisse: que l’individu est un membre d’une communauté de parties interdépendantes. L’éthique de la Terre élargit simplement les frontières de la communauté de manière à y inclure le sol, l’eau, les plantes et les animaux, ou, collectivement, la terre”.

Comme lui, nous pensons qu’une chose “est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Injuste autrement”.

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La malédiction progressiste et l’autoritarisme technocratique

Le progressisme culturel — l’idée que nous sommes destinés, en tant que civilisation, à aller de l’avant, à perfectionner et à sophistiquer toujours plus nos existences, qu’il est certain et normal que demain soit meilleur qu’hier, que nos conditions ne cessent de s’améliorer au fil du temps, et ce grâce au sacro-saint développement des sciences et des techniques —, au sein duquel les civilisés sont éduqués, s’attache à diaboliser le passé, de manière grossière, caricaturale et simplement fausse. Le passéisme est alors un péché, moqué à l’aide des fameux “on ne va pas revenir en arrière!”, “ce que vous proposez c’est un retour à l’âge de pierre”, “on ne va pas recommencer à s’habiller en peaux de bêtes et à s’éclairer à la bougie”, etc.

Tandis qu’en réalité, comme le rappelle Jared Diamond, Les chasseurs-cueilleurs pratiquaient le mode de vie le plus abouti et le plus durable de l’histoire humaine. En revanche, nous luttons toujours avec la pagaille dans laquelle l’agriculture nous a précipités, et il n’est pas certain que nous puissions nous en sortir”. 10 000 ans de civilisation basée sur l’agriculture, puis l’agriculture industrielle et enfin sur l’agro-pétro-chimie ont continuellement dégradé la planète ainsi que la psyché humaine, et nous en sommes désormais rendus au constat introductif de ce texte.

De plus, par la complexité et le nombre des différentes étapes de leur production et par la répartition géographique des matières premières nécessaires à leur fabrication, les hautes-technologies dépendent intrinsèquement d’une société de masse, mondialisée — la civilisation industrielle.

& puisque toute société de masse est hautement hiérarchique et antidémocratique par nécessité, parce qu’il s’agit de gérer, d’administrer et d’organiser un nombre excessif d’individus, qui ne pourraient l’être selon les principes de la démocratie directe, les hautes-technologies dépendent donc de structures sociales autoritaires.

En effet, soyons honnêtes, la démocratie réelle (dans laquelle chaque individu prend lui-même directement part à l’élaboration et à l’orientation de l’organisation sociale dont il participe, où son droit de regard n’est pas délégué, ni son pouvoir décisionnaire, ni son jugement, ni son contrôle), déjà complexe à implémenter à l’échelle d’un village — et en dépit des promesses progressistes d’une véritable démocratie rendue possible grâce aux outils hautement technologiques comme l’internet, outils dont l’existence est, rappelons-le à nouveau, écologiquement destructrice, et outils qui n’ont pu être conçus et matérialisés qu’en raison de l’absence d’une vraie démocratie planétaire (et grâce à la société de masse mondialisée et hautement hiérarchisée) — à l’échelle d’une région, d’une nation, ou de la planète, cette idée est d’autant plus chimérique.

Les conforts et les charmes hypnotiques de la civilisation (industrielle) reposent ainsi sur des techniques (industrielles) complexes, écologiquement destructrices, psychologiquement et physiologiquement nuisibles, et élaborées, au niveau social, de manière autoritaire. Lewis Mumford, à nouveau, “la technique autoritaire […] apparaît à peu près au quatrième millénaire avant notre ère, dans une nouvelle configuration d’invention technique, d’observation scientifique et de contrôle politique centralisé qui a donné naissance au mode de vie que nous pouvons à présent identifier à la civilisation”.

Les hautes technologies modernes, plus puissantes, encore, que leurs prédécesseurs, reposent sur une organisation sociale particulièrement autoritaire, et sur des destructions environnementales particulièrement importantes, ainsi que nous le faisions remarquer au début de ce texte.

Les soi-disant technologies “vertes” ou “renouvelables”, en plus d’être, à l’instar de toutes les hautes technologies, conçues et contrôlées de manière antidémocratique, s’avèrent également destructrices.

En plus (mais surtout à cause) de tout ceci, l’individu, au sein de la civilisation industrielle, en est réduit à n’être qu’un minuscule rouage passif (car dépossédé, rendu impuissant par les institutions du système) d’une machinerie qui le dépasse largement. Il n’exerce (quasiment) aucun contrôle sur les institutions qui le dominent.

La civilisation (et d’autant plus la civilisation industrielle) étant un processus qui tend à se complexifier, à se rigidifier, à implémenter toujours plus de règles et de lois pour gérer son expansion et sa sophistication hautement technologisée, la dépossession que connait l’individu ne peut aller qu’en empirant proportionnellement à la croissance de la machinerie mondiale (croissance démographique, économique, géographique, technologique, etc.).

La volonté d’unifier l’humanité à l’échelle planétaire (et de la même façon, les populations à l’échelle d’une nation), à l’aide d’institutions communes (système économique, système juridique, système technologique, etc.) nécessite donc ces structures sociales autoritaires (va de pair avec) et les destructions écologiques qu’elles génèrent.

La volonté de (continuer à) bénéficier des conforts qu’apportent et que permettent l’industrialisme (et ses hautes-technologies) et la mondialisation implique pareillement ces structures sociales hautement hiérarchisées ainsi que ces pratiques destructrices de l’environnement.

Cependant, et parce que l’évocation même d’un renoncement est une hérésie au sein de la culture progressiste, il est aujourd’hui impensable pour la majorité des civilisés d’abjurer le développement technologique. Mais puisque toutes les hautes-technologies sont destructrices de l’environnement (extractivisme, transports, pollutions innombrables à tous les stades de production, etc.), et parce qu’y renoncer purement et simplement est hors de question, la culture dominante s’échine à trouver des solutions technologiques à ses problèmes technologiques. D’où la culture des alternatives (“altermondialisme”), d’où le commerce “équitable”, d’où les smartphones équitables, d’où les éco-véhicules, les énergies “vertes”, les bioplastiques, et ainsi de suite. Toutes ces choses, au demeurant polluantes et destructrices, peuvent effectivement l’être parfois dans une (légèrement) moindre mesure. Malheureusement, la croissance démographique et la production par définition infinie (croissance et expansion obligent !) de nouvelles technologies balaient le moindre gain. Et les choses empirent.

A propos de l'inutilité et de l'ineptie des alternatives soi-disant vertes : http://partage-le.com/2015/03/les-illusions-vertes-ou-lart-de-se-poser-les-mauvaises-questions/

A propos de ce refus absolu de tout renoncement, Bernard Charbonneau écrivait :

“‘Et maintenant que proposez-vous ?’ — Car la réaction de l’individu moderne n’est pas de rechercher la vérité, il lui faut d’abord une issue ; en fonction de laquelle doit s’établir le système. Et je m’aperçois que ma réflexion m’a conduit là où je suis : au fond d’un abîme d’impossibilités. Alors m’imputant la situation désespérante qui tient à un monde totalitaire, il me reprochera de détruire systématiquement l’espoir. ‘Votre critique est peut-être juste, dira-t-il, mais quelle solution apportez-vous ?’ — Sous-entendu, s’il n’y a pas d’issue à la situation qu’elle dénonce, votre critique doit être fausse. ‘C’est vous qui me désespérez’… Et effectivement je suis coupable de faire son malheur, puisque sans moi cette impossibilité n’existerait pas pour sa conscience.”

Nous en venons donc à la citation d’Hippocrate, du début de ce texte. Parce qu’il n’est pas prêt à supprimer les causes de sa maladie”, le progressiste ne peut guérir. De la même façon, la culture progressiste est condamnée par l’immuabilité de son idéologie du progrès technique.

Certains imaginent un fédéralisme démocratique, une idée à creuser mais qui dépendrait de toute façon, et initialement, de véritables démocraties, à taille humaine, établies au préalable. Retour, donc, à la question antérieure de l’abolition de la civilisation industrielle.

Divergence des luttes et confusion organisée

A cet effet, il existe aujourd’hui, au sein des états-nations contemporains, tout un secteur officiel et autorisé que l’on qualifie (et qui se pense) paradoxalement comme une opposition aux institutions de pouvoir. L’ironie tragique de cette opposition, du moins de celle qui se présente et nous est présentée comme telle (la gauche, l’extrême-gauche, l’extrême-droite, les associations, organisations ou fondations écologistes, entre autres) est qu’elle est autorisée, encadrée et contrôlée par le pouvoir en place (celui auquel elle est sensée s’opposer, s’attaquer), et qu’elle en dépend fondamentalement (subventions, autorisations de diverses manifestations, rassemblements, et autres actions de protestation, statuts déclarés, approuvés, etc.).

L’abstraction permet de faire ressortir l’absurde de la situation : que penseriez-vous de groupes d’individus prétendant s’opposer à un certain régime, et, qui, pour ce faire, demanderaient autorisations et certifications à ce même régime, et se contenteraient d’agir en fonction des règles édictées par ce régime.

Bien évidemment, le régime en question s’est arrangé, grâce à ses multiples organes de propagande (les médias et l’éducation nationale, principalement), pour faire en sorte que ces règles, organisées en une culture de l’opposition officielle du comment-manifester-votre-opposition, rendent inefficace, inoffensive, et finalement inopérante, toute opposition. En effet, aucun parti, aucune organisation autorisée ne s’oppose au progressisme, à l’industrie, aux hautes-technologies, et finalement à tout ce qui fait la civilisation industrielle. Aucune émission à la télévision ou à la radio, aucun article dans les journaux ou les magazines, ne discute du renoncement aux hautes technologies, de la dissolution de l’état et de l’économie mondialisée, et donc de toutes les institutions existantes (renoncer au concept de développement, renoncer à la société de masse, renoncer donc aux villes telles que nous les connaissons, et en définitive à tout ce qui caractérise actuellement la vie des civilisés).

Ainsi, lutter pour que la civilisation industrielle mondialisée se débarrasse — à l’aide de réformes, de lois ou de réglementations — du racisme, du sexisme, de l’homophobie, des mauvais traitements animaliers, des inégalités de salaires, et d’autres problèmes du genre (qui n’en sont que dans la mesure où l’on est globalement en accord avec son projet fondamental, à savoir la marchandisation du vivant et son contrôle absolu, à savoir la société de consommation, à savoir le progrès technologique et ses conséquences, entre autres choses), n’a rien à voir avec le combat contre ce système destructeur de la vie sur Terre.

Non pas qu’il y ait quelque chose de mauvais dans l’égalité des genres, dans le bon traitement des animaux, dans la tolérance des homosexuels, etc., bien au contraire. Seulement, ces luttes n’ont rien à voir avec le démantèlement de la civilisation industrielle, puisqu’elles s’inscrivent en son sein. Elles sont des tentatives de réformes de ce dont la survie même est nuisible.

Il en est de même de ceux qui luttent contre le système monétaire international, sans discuter ou remettre en question l’industrialisme globalisé et la civilisation industrielle dans son ensemble, et qui cherchent donc à profiter de la chaleur du feu tout en supprimant les flammes. Le système monétaire actuel est un problème, certes, mais si vous voulez bénéficier des conforts et des luxes qu’offrent les hautes technologies de la société techno-industrielle, vous avez besoin de lui. L’économie globalisée de la civilisation industrielle dépend intégralement du système monétaire (tout à fait absurde, et profondément inique) qu’elle a implémenté sur des décennies, bientôt des siècles, et qu’elle complexifie encore. Lutter contre ce dernier, c’est finalement lutter pour que s’effondre l’édifice civilisationnel dans son ensemble. Ce que nous approuvons, seulement, bien trop de militants en lutte contre le système monétaire ne souhaitent pas perdre le confort hautement technologique dont ils bénéficient grâce au système monétaire qu’ils condamnent.

Deux choses, alors : soit ils fantasment sur la possibilité d’établir un système monétaire démocratique et juste qui permette quand même le mode de vie civilisé, le confort technologique moderne, ou sur la possibilité de bénéficier de ce confort sans système monétaire — auquel cas ils ne perçoivent pas l’insoutenabilité et la destructivité inhérentes à l’industrialisme, à l’économie mondialisée et, plus généralement, au développement de la civilisation techno-industrielle (même s’il était possible que le système monétaire permettant l’industrialisme et ses produits soit démocratique, ce qui n’est pas le cas, les activités physiques nécessaires à cet industrialisme et à la civilisation, des extractions minières à l’élaboration de produits de synthèse, en passant par la maintenance, le transport et la distribution, resteraient des désastres écologiques) ; soit ils feraient mieux de s’en prendre directement à ce développement et à la volonté d’unifier l’humanité au sein d’une civilisation planétaire.

A propos de revendication monétaire, soulignons également l’absurdité de la lubie qui consiste uniquement à militer pour un “revenu de base inconditionnel (ou universel)”. Le versement d’un tel revenu requiert une administration en mesure de le distribuer, et donc l’Etat, et donc tous les maux et les iniquités qui en découlent, et donc l’économie industrielle mondialisée (puisque toutes les économies des états-nations modernes sont imbriquées ne serait-ce qu’en terme d’import-export, interdépendantes en ce qui concerne les ressources, des métaux aux fruits tropicaux), et donc les destructions environnementales, et donc finalement la destruction en cours de la planète. Et simplement parce que la monnaie, dans le système économique de la civilisation, correspond à des destructions environnementales, aussi appelées (euphémisation culturelle oblige) “développement des ressources naturelles”, ou “exploitation des ressources naturelles”. Et pour toutes les autres raisons déjà mentionnées. Si votre revenu de base dépend d’un système industriel, d’une société de masse, d’une société dépendante de l’agriculture, ou de l’utilisation de combustibles fossiles, ou du nucléaire, ou de l’extractivisme, ou de n’importe quelle pratique nocive pour l’environnement, il n’est pas souhaitable.

De toutes ces manières, les activistes parviennent à entretenir l’illusion qu’ils se révoltent contre le système. Mais cette illusion est absurde. L’agitation contre le racisme, contre le sexisme, contre les inégalités de salaire, contre l’homophobie et les problèmes du même acabit ne constitue pas plus une révolte contre le système que l’agitation contre les pots-de-vin et la corruption politiques. Ceux qui s’opposent aux pots-de-vin et à la corruption ne se révoltent pas, ils agissent comme les forces de l’ordre du système : ils aident à garder les politiciens dans le rang, à ce qu’ils obéissent eux aussi aux règles du système. Ceux qui s’opposent au racisme, au sexisme, et à l’homophobie, aux inégalités de salaires, de la même façon, agissent comme les forces de l’ordre du système : ils l’aident à éliminer les attitudes déviantes que sont le racisme, le sexisme et l’homophobie, etc. ; le système technoindustriel peut tout à fait encourager de telles choses, puisqu’il peut très bien s’en accommoder.

Quand bien même ces luttes seraient couronnées de succès, et elles pourraient l’être en partie ou intégralement, la civilisation industrielle continuerait à détruire la planète (à travers, rappel: ses impératifs d’expansion sans fin, de croissance démographique, géographique, technologique, ses pratiques toutes plus destructrices et polluantes les unes que les autres : l’agriculture et l’élevage industriels – et donc la déforestation –, les extractions minières, la production de substances chimiques toxiques, de déchets en tous genres, des plastiques aux métaux lourds, son étalement urbain, son insatiable appétit en ressources à exploiter).

D’ailleurs, pour prendre un exemple, le régime vegan l’arrange grandement ; étant moins vorace en ressource, il lui permettrait donc de fonctionner plus efficacement. On peut tout à fait imaginer une société industrielle exempt du racisme, de l’homophobie (et d’autres phobies), du sexisme, et prônant une alimentation vegan. Pour autant, ses caractéristiques fondamentales resteraient inchangées, et avec elles les innombrables problèmes précédemment cités : la destruction de la planète à travers les nombreuses pratiques antiécologiques insoutenables (liés à l’industrialisme) et leurs conséquences (pollutions en tous genres), l’absence d’une véritable démocratie, l’expansionnisme, l’autoritarisme des structures sociales hautement hiérarchisées.

Le plus grave danger qui nous menace aujourd’hui ne relève pas du racisme, du sexisme, des inégalités de salaires, du système monétaire ou de l’homophobie qui ne sont, en comparaison, que des problèmes superficiels et découlant directement des structures profondes de la civilisation industrielle, le plus grave danger qui nous menace, nous ainsi que toutes les autres espèces vivantes, relève de la destruction de l’environnement planétaire dont nous dépendons tous, dont dépend la prospérité de la Vie sur Terre.

Rappelons que capitalisme et communisme sont des produits de la civilisation industrielle, et que, comme Jacques Ellul l’expliquait, c’est la machine qui façonne le monde (qui le détruit), pas le capitalisme (et pas le communisme). Toutes les organisations de masses sont destructrices, une même propension au saccage environnemental les caractérise, depuis l’avènement de l’agriculture et les premières grandes cités jusqu’à aujourd’hui, en passant par l’époque des Empires, la même surexploitation de ce qui est perçu comme de simples ressources naturelles, et le détraquement des écosystèmes qui en découle.

En nous opposant aux structures profondes de la civilisation, à l’État, à l’économie industrielle mondialisée, au développement technologique sans limite et hors de contrôle, aux hautes technologies et à l’autoritarisme antiécologique qu’elles requièrent, ainsi qu’aux autres pratiques nuisibles sur lesquelles elle repose, nous nous attaquons par là même à tous les problèmes qui relèvent de la dépossession, de la démesure sociale et donc de l’absence de démocratie réelle (au racisme, au sexisme, aux inégalités…).

A ce propos une citation de Lierre Keith, reprenant elle-même Catharine MacKinnon :

“Les gens disent parfois qu’on pourra estimer que le féminisme a triomphé quand la moitié des PDG seront des femmes. Il ne s’agit pas de féminisme, pour reprendre Catharine MacKinnon, il s’agit du libéralisme appliqué aux femmes. Le féminisme aura triomphé non pas lorsqu’autant de femmes que d’hommes tireront profit d’une organisation sociale oppressive, qui se nourrit de la sueur de nos sœurs, mais lorsque toutes les hiérarchies de domination, y compris économiques, seront démantelées.”

Nous pourrions la reformuler ainsi :

Les luttes sociales et écologiques auront triomphé non pas lorsque tous les individus tireront également profit de l’organisation sociale nécessairement coercitive et destructrice (la civilisation industrielle) dont ils participent, mais lorsque celle-ci aura été démantelée.

Les luttes socio-écologiques sont également infectées par un autre poison, qui résulte en leur inhibition, à travers une dégradation de la pensée critique et du jugement. Les buzz (diffusion d’un élément médiatique, texte, vidéo ou audio, tellement massive qu’elle en devient un phénomène de mode, sur les réseaux sociaux et à travers les NTIC plus généralement) témoignent souvent de cette déliquescence de la raison et du “sens commun”.

Nous observons cette dissolution de la pensée critique à travers des buzz, par exemple, lorsque Cyril Dion, le réalisateur du film documentaire “Demain” (timide et très incomplète critique du bilan écologique et social de nos sociétés modernes), relaie sur son compte Facebook un article de Slate (groupe Le Monde, média grand-public par excellence, et donc désinformatif au possible) intitulé “Les internautes bluffés par le discours de tolérance du roi de Norvège” (un discours dégoulinant de bons sentiments, en réalité un simple prêchi-prêcha). L’absence totale d’esprit critique ou d’une compréhension du pourquoi et de l’historicité des luttes socio-écologiques est patente : cet individu (MONSIEUR Harald V) est un roi, l’emblème de l’antidémocratie et de l’injustice sociale, mais “les internautes” n’en ont apparemment rien à faire ; également un ultra-riche (ou un très très très riche, environ, à un ou deux “très” près) ; qui plus est le PDG de Statoil, une compagnie norvégienne (LA compagnie d’état) de combustibles fossiles, régulièrement épinglée par des associations de défense de l’environnement ; à cet égard, il a inauguré la conférence sur le forage en Arctique pour le pétrole et le gaz en 2015, en se félicitant d’un tel projet ; c’est un pro-industrie tous azimuts. La Norvège est un gros producteur de pétrole (14ème du monde), de gaz naturel (7ème mondial) et de charbon, où la consommation en énergie par habitant est de 6.4 TeP (tonne-équivalent-pétrole, en France elle est de 3.8), où la production d’énergie a quadruplé entre 1980 et 1997 ; c’est aussi un pays hautement technologisé (fort taux de smartphones/télévisions/tablettes par habitant). Tout ça pour dire que la Norvège (comme l’ensemble des états-nations modernes) suit un modèle de développement écologiquement catastrophique et insoutenable, et que ce monsieur est une crapule industrielle.

Relayer cet article et participer à la diffusion (au buzz) d’un discours patelin et doucereux en se félicitant de ce qu’un roi l’ait prononcé est affligeant. Et pire encore pour un “écologiste”. C’est passer à côté de tous les problèmes les plus graves de notre temps. Tandis que le réchauffement climatique lié aux émissions de gaz à effet de serre menace la totalité de la communauté biotique planétaire, que les extractions minières dévastent l’environnement tout en émettant du CO2, relayer le discours mielleux d’un roi (sans souligner le fait que peut-être qu’en 2016, la royauté devrait être abolie depuis longtemps déjà, et que nous devrions songer à composter tout ce qui en reste dans les poubelles de l’histoire), d’un ultra-riche, magnat de l’industrie des combustibles fossiles, pour quelqu’un qui se soucie prétendument de l’écologie et du social, est plus que ridicule.

Mais cela illustre bien deux choses, et d’abord la bien-pensance niaise, le positivisme et l’irénisme (la fuite devant tout ce qui relève du conflit, “l’attitude d’esprit selon laquelle on tolère de façon tranquille des erreurs graves, inacceptables, par désir exagéré de paix et de conciliation”) qui gangrènent et inhibent les luttes socio-écologiques. Ce qui est complètement stupide pour des mouvements de “lutte”. La lutte implique des adversaires, et un conflit. La lutte subventionnée et médiatisée, en revanche, tente de tout relativiser et de noyer les oppositions et les intérêts contradictoires flagrants en des recommandations vaseuses et des démarches inopérantes.

La deuxième chose que cela nous montre c’est comment, de nos jours encore, beaucoup (trop) de gens, dont des figures de proue des luttes socio-écologiques, demeurent subjugués par l’attribut monarchique de la célébrité, et enclins au culte de la personnalité. Ce qui n’est pas si étonnant étant donné que le fonctionnement de nos états-nations modernes encourage encore aujourd’hui ces travers d’un autre âge (à travers les magazines people, des émissions télévisées, radiodiffusées, les héros du cinéma, et de la presse, etc., à travers, finalement, la totalité de la culture moderne).

Ultimement, lutter contre un des nombreux problèmes surfaciques de la civilisation industrielle, le racisme, le sexisme, l’islamophobie, la christianophobie, les inégalités de salaire, l’homophobie, la judéophobie, ou que sais-je encore, sans s’opposer à ses fondements, qui détruisent l’environnement planétaire, c’est avaliser la destruction. Pour reprendre les mots d’Henry David Thoreau, Ils sont un millier à couper les branches du mal contre un seul qui s’attaque à ses racines”.

Pour les habitants des états-nations modernes, il existe en effet deux niveaux de lutte différents. Le premier niveau, les branches, qui comprend les luttes contre le racisme, le sexisme, l’homophobie, les inégalités de salaire, le mauvais traitement des animaux, etc., est le plus arpenté, parce que politiquement (et donc médiatiquement) autorisé. Il n’a pas de fin, et il est aussi voué à l’échec que la civilisation au sein de laquelle il se base.

Un autre exemple : beaucoup trop d’activistes, motivés par une admirable envie d’améliorer le monde, ciblent une entreprise polluante et tentent de la pousser à adopter des pratiques plus respectueuses de l’environnement (ou tentent de la faire fermer). Seulement, puisque toutes les industries sont polluantes, c’est à toutes les entreprises du monde qu’il faudrait s’attaquer ; et parce que la civilisation industrielle encourage la création d’entreprise, que “1590 entreprises sont créées en France chaque jour soit 530 000 par an environ (538 100 en 2013)”, soit une par minute en France (2008), et puisqu’il n’est pas possible pour une entreprise de ne pas nuire à l’environnement (comme le titrait le Guardian : “La meilleure chose qu’une compagnie puisse faire pour l’environnement, c’est mettre la clé sous la porte”), étant donné que la civilisation industrielle elle-même dépend de pratiques antiécologiques (cf. le début de ce texte), tout ce qui peut être atteint est un moindre mal, une destruction moins importante, ça n’a donc pas de fin.

compani

Précisons : lutter contre une entreprise polluante est une bonne chose, lutter contre Monsanto est une très bonne chose!, seulement, et parce que c’est la totalité du monde industriel qu’il faut démanteler, il ne faut pas perdre de vue que l’objectif à atteindre n’est pas la fermeture d’une entreprise spécifique, mais la disparition de la civilisation qui créé l’entreprise. Chaque corporation n’est qu’une des têtes de l’hydre.

L’autre niveau de lutte conçoit les choses différemment, il reconnaît que la civilisation est une guerre contre le monde naturel, un mode de vie profondément destructeur, et qu’il est possible de faire sans elle. Il consiste donc à lutter contre les racines, contre la civilisation elle-même – contre cette société de masse, de croissance, techno-industrielle et marchande.

La seule lutte qui les englobe toutes par sa radicalité, et qui permette la résolution simultanée de tous les problèmes est logiquement la lutte contre l’industrialisme, contre la société de masse, contre la civilisation.

Une des plus brillantes stratégies mises en place par la civilisation industrielle consiste en sa canalisation des pulsions de révolte, qui auraient autrement pu prendre des allures révolutionnaires, au service de ces divers ripolinages.

Un exemple parmi tant d’autres de cette stratégie de désamorçage : dans les milieux soi-disant d’opposition, Gandhi est une idole, un modèle, un résistant héroïque et victorieux, dont les méthodes sont donc efficaces et à suivre. L’histoire de Gandhi est enseignée par l’éducation nationale. Pas celle de Bhagat Singh, ni celle de Kartar Singh. Ces deux-là n’ont pas été retenu dans le grand tri sélectif de l’histoire©. Le véritable rôle que Gandhi a joué est loin d’être celui qu’on croit, tout comme son soi-disant succès (quel succès ? L’état utracapitaliste indien de notre temps ? Comme le formule l’écrivain et militant Derrick Jensen : “nous pourrions soutenir que le peuple indien n’a pas réellement remporté cette révolution, mais qu’à cet égard, Coca-Cola et Microsoft l’ont emporté, pour l’instant”).

Tout ceci est amplement analysé et dénoncé, entre autres par le militant américain Peter Gelderloos, qui souligne, dans son excellent livre “Comment la non-violence protège l’Etat”, à propos de l’indépendance de l’Inde, des éléments mis de côté par l’Histoire officielle : “La résistance au colonialisme britannique [comprenait] suffisamment d’actions offensives et combatives pour que la méthode de Gandhi puisse être considérée plus précisément comme une, parmi plusieurs formes rivales de résistance populaire. […] Ainsi sont ignorés d’importants leaders prônant une résistance plus offensive, tels que Chandrasekhar Azad qui s’était engagé dans une lutte armée contre les colons britanniques et des révolutionnaires comme Bhagat Singh, qui a gagné un soutien massif par des attentats à la bombe et des assassinats. […] De manière significative l’Histoire se rappelle de Gandhi plus que tous les autres, non pas parce qu’il représentait la voix unanime de l’Inde, mais surtout grâce à toute l’attention que lui portait la presse britannique et au rôle majeur qui lui était attribué du fait d’avoir participé à d’importantes négociations avec le gouvernement colonial britannique. Quand nous nous rappelons que l’Histoire est écrite par les vainqueurs, une autre couche du mythe de l’indépendance s’éclaircit.”

L’inefficacité ordonnancée des ONG est analysée et dénoncée, entre autres, par l’auteure et militante Arundhati Roy, et par la journaliste canadienne Cory Morningstar. Pour faire court, nous résumerons leurs constats ainsi : le fonctionnement de ces organisations dépend des finances dont elles disposent ; ces finances sont assurées par des dons, parfois de particuliers, mais le plus souvent de fondations, ou des subventions d’agences nationales ou internationales. Les riches fondations capitalistes et les états ayant grosso modo le même objectif (à savoir la continuation du développement, de la croissance, et de l’ordre civilisationnel existant), ils s’assurent que les ONG bénéficiant de financements obéissent à certains critères stricts ; des critères qui garantissent bien évidemment qu’elles ne perturbent pas le bon déroulement du business-as-usual.

La conclusion de l’analyse historique et détaillée des principales ONGs écologistes et de leurs agissements, tirée de l’excellent livre “Qui a tué l’écologie ?”, écrit par Fabrice Nicolino, est sans appel à ce sujet, et mérite une longue citation:

Leur baratin, car c’en est un, consiste à pleurnicher chaque matin sur la destruction de la planète, avant d’aller s’attabler le midi avec l’industrie, dont le rôle mortifère est central, puis d’aller converser avec ces chefs politiques impuissants, pervers et manipulateurs qui ne pensent qu’à leur carrière avant de signer les autorisations du désastre en cours.

On hésite devant le qualificatif. Misérable, minable, honteux, dérisoire, tragicomique ? Qu’importe. Les écologistes de salon ont failli pour de multiples raisons, que j’ai essayé d’entrevoir dans ce livre. […]

La jeunesse, non parce qu’elle serait plus maligne, mais pour la seule raison qu’elle est l’avenir, est la condition sine qua non du renouveau. Je n’ai aucun conseil à donner, je me contente de rêver d’une insurrection de l’esprit, qui mettrait sens dessus dessous les priorités de notre monde malade. On verra. Je verrai peut-être. Il va de soi que le livre que vous lisez sera vilipendé, et je dois avouer que j’en suis satisfait par avance. Ceux que je critique si fondamentalement n’ont d’autre choix que de me traiter d’extrémiste, et de préparer discrètement la camisole de force. Grand bien leur fasse dans leurs bureaux bien chauffés! […]

La tâche était trop lourde pour eux, très simplement. Sauver la planète, cela va bien si l’on mène le combat depuis les confortables arènes parisiennes. Mais affronter le système industriel, mené par une oligarchie plus insolente de ses privilèges qu’aucune autre du passé, c’est une autre affaire. Il faudrait nommer l’adversaire, qui est souvent un ennemi. Rappeler cette évidence que la société mondiale est stratifiée en classes sociales aux intérêts évidemment contradictoires. Assumer la perspective de l’affrontement. Admettre qu’aucun changement radical n’a jamais réussi par la discussion et la persuasion. Reconnaître la nécessité de combats immédiats et sans retenue. Par exemple, et pour ne prendre que notre petit pays, empêcher à toute force la construction de l’aéroport nantais de Notre-Dame-des-Landes, pourchasser sans relâche les promoteurs criminels des dits biocarburants, dénoncer dès maintenant la perspective d’une exploitation massive des gaz de schistes, qui sera probablement la grande bataille des prochaines années.

[…] Il faudrait enfin savoir ce que nous sommes prêts à risquer personnellement pour enrayer la machine infernale. Et poser sans frémir la question du danger, de la prison, du sacrifice. Car nous en sommes là, n’en déplaise aux Bisounours qui voudraient tellement que tout le monde s’embrasse à la manière de Folleville.

Au lieu de quoi la grandiose perspective de remettre le monde sur ses pieds se limite à trier ses ordures et éteindre la lumière derrière soi. Les plus courageux iront jusqu’à envoyer un message électronique de protestation et faire du vélo trois fois par semaine, se nourrissant bien entendu de produits bio. J’ai l’air de me moquer, mais pas de ceux qui croient agir pour le bien public. J’attaque en fait cette immense coalition du “développement durable” qui a intérêt à faire croire à des fadaises. Car ce ne sont que de terribles illusions. Il est grave, il est même criminel d’entraîner des millions de citoyens inquiets dans des voies sans issue.

Non, il n’est pas vrai qu’acheter des lampes à basse consommation changera quoi que ce soit à l’état écologique du monde. La machine broie et digère tous ces gestes hélas dérisoires, et continue sa route. Pis, cela donne bonne conscience. Les plus roublards, comme au temps des indulgences catholiques, voyagent en avion d’un bout à l’autre de la terre autant qu’ils le souhaitent, mais compensent leur émission de carbone en payant trois francs six sous censés servir à planter quelques arbres ailleurs, loin des yeux. On ne fait pas de barrage contre l’océan Pacifique, non plus qu’on ne videra jamais la mer avec une cuiller à café. Les dimensions du drame exigent de tout autres mesures. Et il y a pire que de ne rien faire, qui est de faire semblant. Qui est de s’estimer quitte, d’atteindre à la bonne conscience, et de croire qu’on est sur la bonne voie, alors qu’on avance en aveugle vers le mur du fond de l’impasse. […]

Culture de résistance

Retour au constat introductif : manifestement, la plupart des mouvements d’opposition échouent, ou ont échoué, non seulement à réparer les innombrables dégâts et injustices engendrés par les institutions dominantes, mais ne serait-ce qu’à stopper la progression des destructions toujours en cours.

Comme l’écrit Derrick Jensen dans son introduction au livre de Ward Churchill “Le pacifisme comme pathologie” : “Qu’allons-nous faire? Avec la planète entière en jeu, il est plus que temps que nous mettions toutes nos options sur la table”.

Que nous luttions pour la démocratie, pour les droits humains, pour les droits des non-humains (plantes et animaux), ou pour la préservation et la protection du vivant en général, la civilisation, en tant qu’organisation sociale antidémocratique reposant sur des activités écologiquement destructrices (notamment, mais pas seulement, sur l’agriculture), doit être démantelée.

Face à un tel défi — et parce qu’il serait déraisonnable, absurde et visiblement suicidaire de continuer à lutter uniquement selon les règles établies par ceux au pouvoir — nous ne devons plus craindre le politiquement incorrect, l’inconvenant et l’irrévérencieux, nous devons saisir en profondeur la gravité de la situation, comprendre que ce qui peut réellement entraver la marche funèbre de la civilisation industrielle ne sera jamais bien vu, ni encouragé, ni même autorisé par ses autorités, et, par conséquent, nous devrions faire tout ce que nous pouvons pour encourager ou participer à la création d’une véritable culture de résistance.

Terminons sur un conseil d’Henry David Thoreau :

“Si l’injustice est indissociable du frottement nécessaire à la machine gouvernementale, l’affaire est entendue. […] Si, de par sa nature, cette machine veut faire de nous l’instrument de l’injustice envers notre prochain, alors je vous le dis, enfreignez la loi. Que votre vie soit un contre-frottement pour stopper la machine.”

Collectif Le Partage

PS: Pour aller plus loin :
http://partage-le.com/2015/03/ce-qui-ne-va-pas-avec-la-civilisation-derrick-jensen/


Pour nous contacter: revolterre@gmail.com

21 Comments on "À propos"

  1. Bravo et merci pour votre site, rempli de beaux textes et de belles idées auxquelles j’adhère entièrement 🙂
    Un seul regret l’absence de newsletter par mail, le fil d’actualité facebook étant ce qu’il est on peut ne pas voir une info intéressante.

    Alain

  2. Bonjour,
    félicitations pour avoir construit ce porte-voix en faveur de l’humanité.
    je suis de tout cœur et de tout bon sens avec vous !
    Philippe S.

  3. Ma liberté dépend de la liberté des autres disait Sartre. En fait ce n’est qu’une partie de la réalité. La liberté est itinérante a un état de non dualité, d’unité interne. Avoir à choisir est une illusion, Il y a la réalité du moment présent auquel nous devons faire face sans l’artifice factice de l’analyse. C’est la seul liberté de crée l’acte juste (Sans la souffrance de la tension lier à l’action différée sous emprise idéologique).

  4. Merci d’avoir publié l’erxcellent texte de Chris Hedges, “La pornographie, c’est ce à quoi ressemble la fin du monde”!
    Pourquoi ne pas identifier la traductrice ou le traducteur?
    Je viens d’en traduire un autre du même auteur qui pourrait vous intéresser.

    • Traducteur: Nicolas Casaux. Ouai j’ai oublié de le mettre probablement. Si tu veux nous l’envoyer on le publiera avec plaisir! (revolterre@gmail.com)

  5. C’est envoyé. On trouve énormément de matériel pertinent sur le site http://ressourcesprostitution.wordpress.com aisni que les analyses-clé d’Andrea Dworkin sur http://tradfem.wordpress.com

    Bravo pour votre beau travail!

  6. Bonjour aux Camarades du site LE PARTAGE !

    Je viens de découvrir votre excellent site 🙂

    Il fera parti, dorénavant, de mes favoris 😉

    Petite question : est-il possible de (justement…) de partager certains de vos articles sur mon propre site, en mentionnant (toujours!) la source ? ?

    Bonne route, bonne continuation.

    Fraternellement,

    Michel

  7. Merci pour votre site que je découvre depuis quelques jours seulement et que j’épluche religieusement (si j’ose dire).

    Y a-t-il de votre côté un projet de réunion, d’association, ou que sais-je d’autre pour unir forces et idées? Plus je m’informe, plus je tombe dans une sorte de dépression, à force de se sentir aussi lucide qu’inutile… et à force de tomber sur des mouvements qui ont l’apparence de “gens biens” et qui sont, au choix, illuminés, sectaires, religieux ou/et du côté des puissants (Colibris pour ne citer qu’eux).

    bonne continuation 🙂

    • Bonjour et Merci! 🙂

      Notre mouvement, notre collectif, est naissant! Nous sommes dans les prémisses, mais à terme, et parmi les objectifs, oui, il y a des projets de réunion, et d’association, n’hésitez pas à rester en contact avec nous, nous avons besoin de militants et d’activistes (en premier lieu, pour faire connaitre notre collectif!). Vous pouvez nous suivre via la page facebook également.

      Nicolas Casaux

  8. Bonjour au site “Le Partage” 🙂

    Nous aurions préférés vous contacter plus “discrètement”, mais nous n’avons pas trouvé de formulaire de contact sur le site.

    Vous devez connaître notre Blog “Socialisme libertaire” car nous vous suivons depuis assez longtemps maintenant 🙂 et nous partageons/diffusons régulièrement certains de vos articles.

    Nous avons ouvert récemment une Page sur Twitter (donc nouveau sur ce réseau, nous connaissons assez peu encore les “mœurs” de celui-ci !) et nous avons découvert votre Page à laquelle nous nous sommes abonnés…

    Suite à ça nous avons parcouru vos abonnements pour découvrir d’autres Pages… et là nous avons été très surpris (et même déçus)des abonnements disons… contre-natures (vu vos idéaux également libertaires) vers des Pages que nous fuyons… nous avons relevés cette liste :

    > “fondation Brigitte Bardot” : tous le monde connaît les accointances (le mot est faible) malsaines de “BB” avec l’extrême-droite et spécialement le FN…

    > “reopen 911” : le site complotiste paranoïaque par excellence… relayé quotidiennement -bien entendu- par l’extrême-droite.

    > “RT” : le relaie médiatique aux ordres de l’autocrate Poutine…

    > “agence info libre” : site d’info d’extrême-droite bien connu (conspirationnisme, antisémitisme, confusionnisme…)

    > “inform’action” : site conspirationniste…

    > “cercle des volontaires” : site de droite extrême, connu pour son confusionnisme et son entrisme.

    > “nadine morano” (!!) : on ne présente plus cette agitée de la droite réac…

    > les Pages de “Collon” et “Chouard” (+ “gentils virus” les fans de Chouard) : 2 célèbres confusionnistes ‘rouges/bruns’ connus pour leurs proximités avec la faschosphère (notamment le néo-nazi Soral) !

    > “mondialisation.ca” : site conspirationniste paranoïaque proche de l’extrême-droite.

    … désolé pour cette longue et triste litanie, et sans faire dans le “donneur de leçons”, nous avons trouvés cela “bizarre”…

    En espérant que vous pourrez nous expliquer ces abonnements très troublants… c’est écrit sans animosité de notre part.

    Amitiés libertaires ★

    • Je ne gère pas la page Twitter, et oui, tout ça, on aime pas trop. Mais je pense que c’est plus une question de stratégie de com’ qu’autre chose.

  9. Vous dîtes que l’agriculture serait la cause de cette dynamique de destruction du vivant. Mais il y a peu d’éléments pour justifier cela.

    Les destructions sont causées par une organisation industrielle, qui n’a que deux siècles.

    Et en même temps cette organisation industrielle aurait sa source dans l’invention de l’agriculture il y a 10000 ans.

    Pourquoi ? Aucune réponse dans votre texte.

    Pour expliquer cette dynamique il faudrait en exhiber le “moteur” social, c’est-à-dire ce qui dans la société échappe aux humains, est autonome, bien que produit par les humains. Ce serait une dynamique qui fait des humains de simples ressources, ainsi que du vivant, et de tout ce qui existe sur cette Terre. Ce serait une dynamique suffisamment puissante pour perdurer malgré la conscience de ces destructions. Elle serait suffisamment coercitive pour empêcher les révoltes de détruire ce moteur. Elle serait suffisamment puissante pour être incontrôlable, y compris par les classes sociales en bénéficiant matériellement parlant. Elle serait suffisamment omniprésente pour être au cœur de notre socialisation, au cœur de chacun, y compris en ceux qui n’aspirent qu’à défaire ce monde qui leur est hostile. Elle serait de nature à être rigoureusement indifférente à la concrétude de ce qui se fait contre le vivant, de ce que les humains font, et ce que ça fait aux humains, tout en nécessitant leur participation, leur vie.

    Avant la révolution industrielle, qui coïncide avec l’émergence des sociétés capitalistes, une telle dynamique n’existe pas. Ça ne fait pas des sociétés précapitalistes des modèles à suivre. Ces sociétés étaient structurées à partir de liens politico-religieux, hiérarchiques, qui s’exerçaient en direct, de personne à personne. Les personnes avaient des statuts, d’où dérivaient des obligations, comme celle pour le serf de donner une partie de sa récolte au seigneur du coin. Au-delà de quelques dizaines de kilomètres, les objets créés par les humains, et encore moins les denrées alimentaires, circulaient peu. Rien qui puisse donner lieu à une dynamique d’expansion incontrôlable, d’exploitation et de destruction, comme celle qui nous concerne.

    J’écris cela sur un ordinateur qui a été acheté, et qui est composé de millions de travaux humains et de composants également achetés, en provenance de toutes les parties du globe. Ce n’est pas l’agriculture qui fait fonctionner cette machinerie sociale, ce n’est pas elle qui l’a construite, ce n’est pas elle qui fait qu’elle fonctionne et perdure. Ces millions de travaux, le mien y compris, ne tiennent pas par la “civilisation”. Ce n’est pas l’hubris qui fait se coordonner ces travaux. Nous sommes nombreux à trouver démente et décadente une ville comme Dubaï. Mais parmi ces millions d’actes de travail et de consommation, il y en a peu qui proviennent de tel lieux insensés.

    Pour comprendre notre situation présente, faire remonter le problème à la nuit des temps, au néolithique, ne donne aucune prise sur la situation. Malgré le « A » avec le rond autour, je ne vois pas le rapport entre ce qui est écrit ici et l’anarchie, qui à mon sens vise l’autonomie, la réappropriation des humains de ce qui se fait à partir d’eux, la société. Faire croire qu’il y aurait un « en dehors », une vie sauvage, qui constitueraient un point d’appui pour abolir la société industrielle, ou bien faire croire que la source de leur aliénation présente serait l’agriculture inventée il y a 10000 ans, n’est-ce pas détourner les gens de l’action, provoquer une paralysie générale malgré la nécessité impérieuse de se révolter contre ?

    D

  10. Que nous dit Jared Diamond ?

    Que le problème ne vient nullement de ce que nous avons sous les yeux tous les jours – l’exploitation des ressources quelles qu’elles soient pour faire de l’argent, argent qui est le seul moyen de survivre dans les sociétés capitalistes-, mais dans le passage de la chasse/cueillette à la plantation de graines des plantes qu’on veut manger.

    Et il nous dit cela, en idéalisant les sociétés de chasse-cueillette, comme vous le faites sur votre site en relayant l’idéologie primitiviste états-unienne.

    Non seulement ces sociétés sont bien loin de correspondre aux idéaux anarchistes (pour peu qu’on aille chercher des sources qui vont aussi dans ce sens), mais aussi – et c’est le fond de ma critique – la défense de ce passé, qui fleure bon le christianisme originel de la Chute, n’offre pas la moindre prise pour comprendre notre situation et agir pour s’en émanciper. Il n’y a pas de forêt où aller vivre.

    En fait les propos tels que ceux de Diamond et autre catastrophistes anti-civ ont une fonction assez précise : celle de préserver le capitalisme de la compréhension critique. Son propos relève du spectacle au sens de Debord. Il n’y a jamais rien de tangible, rien de vécu, mais des images, enrobées des marqueurs scientifiques, d’arguments d’autorité et de sophisme de toute sorte. Tout s’éloigne dans l’image inversée de la civilisation, qui elle aussi une image.
    Dans le primitivisme, le capitalisme se donne comme la civilisation elle-même, de telle sorte qu’on ne peut parler de lui qu’au travers de toutes les sociétés qui ont existé. Il est devenu si total que seul le recours à des sociétés qui n’en sont pas (des sociétés imaginaires où l’individu se développe selon et seulement selon sa “nature”, et où les sociétés ne sont que des collections d’individus, sans culture) permet d’imaginer un monde non-capitaliste. Il est devenu si total que la sortie du capitalisme semble moins probable que l’effondrement de toute forme sociale, pour revenir à un état antérieur originel, sans société, sans culture. Derrière le recours à la « nature », c’est le fétichisme de l’individu des sociétés libérales qui se déploie, en se pensant « extérieur » d’une société qui cependant le rend possible.

    • Jared Diamond n’est pas du tout anti-civ.
      Autant, oui, dans l’article discuté ces sociétés sont idéalisées, autant elles ne sont pas non plus sorties de l’imaginaire, vous tombez dans un déni complètement absurde. Il existe encore aujourd’hui des dizaines de peuples de chasseurs-cueilleurs étudiés et dont les caractéristiques devraient largement nous inspirer. Évidemment que ça nous donne une critique cohérente. Il suffit d’évaluer la soutenabilité et l’écologie de leurs pratiques, et leur états sociaux. De Pierre Clastres à James C Scott, il y a bien des choses à apprendre. Sans culture ? C’est soit arrogant soit absurde, soit les deux.

      Vous avez donc un registre des idéaux anarchistes ? Si on se base sur une définition politique de ce qui se rapproche le plus de l’absence d’autorité injuste, ou de la vraie démocratie, alors si, les petites sociétés de chasseurs-cueilleurs, de fourrageurs, et même certaines sociétés agro-pastorales, s’en rapprochent largement.

      Les peuples indigènes sont en première ligne, aujourd’hui encore, de la défense de l’environnement, vous voulez une compréhension critique du problème ? Apprenez d’eux. Ce n’est pas du “primitivisme”, la belle étiquette, c’est du bon sens. Comme vous le constateriez si vous parcouriez un peu le site, et même cette introduction, notre critique du capitalisme, non, d’ailleurs, de la civilisation, ne se base pas du tout que sur un aspect “primitiviste”. Enfin, vous semblez voir ce que vous voulez.

      L’espèce de non-argument “vous idéalisez XXX” est relativement usant. Je suis d’accord sur le fait que le texte de Diamond sur l’agriculture et celui qui le suit tombent dans l’idéalisation, autant du coup vous idéalisez notre critique en vous basant sur cette seule traduction. Fouillez, et vous verrez que ce n’est pas ce que nous mettons en avant.

      Les sociétés traditionnelles n’étaient pas le paradis, mais elles présentent des caractéristiques essentielles à toute société saine, et écologique.

  11. Combien parmi les peuples indigènes auxquels vous pensez, en lutte actuellement contre la destruction de leur environnement, n’ont pas d’agriculture ? Les populations rebelles à l’Etat évoquées par James C Scott ont une agriculture. Quant aux indiens guarani de Clastres, il en reste beaucoup ?

    Quelle est donc la perspective concrète d’action que vous proposez, à ceux qui lisent vos propos ?

    Les sociétés précapitalistes dans leur ensemble n’avaient rien d’anarchistes. Certes elles étaient moins nocives en leur environnement, mais cela nous renvoie à notre discussion précédente concernant la dynamique de la destruction industrielle-capitaliste. Où vous faites, comme les privimitivistes, de l’agriculture le facteur principal de cette dynamique. Là est notre désaccord.

    Dans le texte de Dennis on lit :

    “Lorsque 10 milliards d’hectares de nature sauvage sont remplacés par 10 milliards d’hectares de blé, de soja ou de terre d’élevage, les conséquences sont prévisibles. Ils deviennent 10 milliards d’hectares qui ne produisent plus de nourriture pour les bisons, les ours ou les bouquetins. Voilà la cause ultime de l’extinction de masse que nous connaissons actuellement.”

    C’est toute la logique causale, celle de la dynamique de destruction qui est absente de cette réflexion. La question est “pourquoi est-ce que 10 milliards d’hectares de culture blé ont remplacé 10 milliards d’hectares de prairie à bisons?”. Répondre “à cause de l’agriculture”, c’est simplement tautologique. La cause d’un phénomène ne peut pas être ce même phénomène. Il n’y a pas, dans le fait de semer des graines, quelque chose qui impose une dynamique sociale incontrôlée comme celle actuelle, qui touche les humains eux-mêmes et pas seulement les non-humains.

    • “Les populations rebelles à l’Etat évoquées par James C Scott ont une agriculture.” Non, pas tous, c’est pour ça que la discussion n’est pas intéressante. Vous parlez d’idéalisation mais vous faites des énormes généralisations.

  12. OK désolé pour ces généralisations – mais à ma décharge elles répondent à une généralisation que je conteste (l’invention de l’agriculture comme cause de la dynamique industrielle de destruction du vivant et de la terre).

    Je vais essayer de développer, différemment, et plus clairement j’espère, ma critique et mon questionnement sur ce texte et ce que je lis sur ce site.

    Mon sentiment à la lecture de ce texte “A propos” et ceux sur l’agriculture est que :
    – Vous ne vous positionnez pas seulement comme un site publiant des analyses, mais aussi comme un groupe politique ayant une intention d’agir et de changer le monde.

    – Les théories explicatives ont donc une importance pour donner une orientation à l’action. Certes, il ne faut pas s’interdir de critiquer le monde tel qu’il ne va pas, quand bien même on n’a pas de solution pratique pour améliorer les choses ou engager la confrontation avec lui. Simplement la forme de la théorie a son importance.

    – En la matière d’avoir une théorie qui dit que
    * à la racine des destructions, il y a l’agriculture
    * que la vie des chasseurs-cueilleurs représente l’idéal à atteindre
    n’est pas du tout neutre sur le genre d’action politique qui peut en découler.

    – Cette théorie ne porte pas sur une contradiction interne à la société industrielle-capitaliste, mais se place en un point extérieur (le néolithique/les sociétés de chasses-cueillettes). Cela me semble très gênant, car ce point extérieur n’est pas du tout de l’ordre du vécu, n’émane pas de la vie des personnes qui portent ces théories, de même que les personnes qui vont rejoindre les thèses et les théories exposées sur votre site. A ce titre la théorie et la pratique sont gravement biaisées par un écart produit mentalement avec la société auquel on “appartient” pourtant, au sens où l’on dépend d’elle matériellement, et où des dispositions à agir, acquises, aliénantes ou non, sont ce par quoi l’on vit dans cette société, y compris quand nous la critiquons – c’est-à-dire avec les outils, les jeux de langages, fournis par cette même société.

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