À propos

« Si quelqu’un désire la santé, il faut d’abord lui demander s’il est prêt à supprimer les causes de sa maladie. Alors seulement il est possible de l’éliminer. »

— Hippocrate

Ce site web regroupe diverses publications et traductions proposées par un collectif que nous avons choisi d’appeler Le Partage (dont certains membres font également partie de l’organisation d’écologie radicale internationale Deep Green Resistance). Elles s’inscrivent dans le cadre de la critique anti-civilisation, quasi inexistante en France, et pourtant essentielle. Si vous souhaitez nous contacter : revolterre@gmail.com

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Une petite introduction :

L’honnêteté étant à la base de toute discussion sensée, allons-y franchement. La situation présente de l’humanité et de la vie sur Terre est, à tout point de vue, assez catastrophique.

Bilan

Du côté de la vie non-humaine : les forêts du monde sont dans un état désastreux (en ce qui concerne les vraies forêts, pas les plantations ou monocultures modernes ; il n’en resterait que deux) et qui ne cesse d’empirer. La plupart des écosystèmes originels ont été modifiés (détruits, ou détraqués), d’une façon ou d’une autre (25% des fleuves n’atteignent plus l’océan ; depuis moins de 60 ans, 90% des grands poissons, 70% des oiseaux marins et, plus généralement, 52% des animaux sauvages, ont disparu ; depuis moins de 40 ans, le nombre d’animaux marins, dans l’ensemble, a été divisé par deux). Les scientifiques estiment que nous vivons aujourd’hui la sixième extinction de masse. Sachant que les déclins en populations animales et végétales ne datent pas d’hier, et qu’une diminution par rapport à il y a 60 ou 70 ans masque en réalité des pertes bien pires encore (cf. l’amnésie écologique). On estime que d’ici 2048 les océans n’abriteront plus aucun poisson. D’autres projections estiment que d’ici 2050, il y aura plus de plastiques que de poissons dans les océans. On estime également que d’ici à 2050, la quasi-totalité des oiseaux marins auront ingéré du plastique. La plupart des biomes de la planète ont été contaminés par différents produits chimiques toxiques de synthèse (cf. l’empoisonnement universel de Nicolino). L’air que nous respirons est désormais classé cancérigène par l’OMS. Les espèces animales et végétales disparaissent (sont tuées) au rythme de 200 par jour (estimation de l’ONU). Les dérèglements climatiques auxquels la planète est d’ores et déjà condamnée promettent d’effroyables conséquences.

Les pays du monde, pris ensemble, produisent actuellement environ 50 millions de tonnes de déchets électroniques (ou e-déchets) par an, dont l’immense majorité (90%) ne sont pas recyclées, ils produisent également plus de 3,5 millions de tonnes de déchets solides par jour (d’après un rapport de la Banque mondiale). En raison de la course au « développement » (électrification, industrialisation, modernisation, « progrès ») des continents qui ne l’étaient pas encore entièrement (Afrique, Asie, Amérique du Sud, notamment), il est prévu que la production annuelle globale déjà faramineuse (50 millions de tonnes) de déchets électroniques (ou e-déchets) croisse de 500%, environ, au cours des décennies à venir (en raison d’explosions des ventes de téléphones portables, d’ordinateurs, de télévisions, de tablettes, etc.). Il est aussi prévu que la quantité totale des déchets solides produits chaque jour dans le monde triple d’ici 2100, pour atteindre plus de 11 millions de tonnes, par jour. A ce propos, la majorité des déchets électroniques des pays dits « développés » (ces 90% qui ne sont pas recyclés, mais qui sont chargés en métaux lourds et autres substances plus toxiques les unes que les autres) sont envoyés dans ces pays dits « en développement », où ils s’entassent dans des « cimetières électroniques » et autres « e-décharges », où ils polluent gravement les sols, l’air et les cours d’eaux (comme à Agbogbloshie au Ghana, ce que vous pouvez constater dans le documentaire ToxiCité, ou comme à Guiyu en Chine, à Shershah au Pakistan, à Dhaka au Bangladesh, et en Inde, et en Thaïlande, et aux Philippines, et ailleurs), où ils détruisent la santé des humains qui travaillent à les trier (c’est-à-dire qui les brûlent n’importe où et n’importe comment, sans protection, à l’air libre afin d’en sortir du cuivre et d’autres métaux qu’ils revendent ensuite pour une bouchée de pain), et la santé des animaux non-humains qui vivent sur place. En Inde, le Gange, où 4800 millions de tonnes d’eaux usées sont déversées chaque jour, étouffe sous la pollution (plastiques et toutes sortes de substances toxiques), à l’instar de la quasi-totalité des fleuves et des rivières du pays, au point que Reuters vient de publier un reportage photo intitulé « Le Gange est en train de mourir : comment ce fleuve sacré d’Inde succombe à la pollution ». Le Liban vit une crise des déchets sans précédent, qui commence à avoir des conséquences dramatiques sur la mer et sur tous ceux qui en dépendent : un accord conclu entre le gouvernement et une compagnie privée permet à celle-ci de déverser les déchets en pleine Méditerranée, ainsi, chaque jour, des poids lourds en va-et-vient permanent, qui transportent des déchets retirés à la tonne, les jettent en pleine mer.

La consommation globale d’eau douce actuelle (imaginez donc ce qu’il en sera demain !) est elle aussi d’ores et déjà largement insoutenable (c’est-à-dire que nous consommons l’eau des nappes phréatiques et des aquifères plus rapidement qu’ils ne se remplissent, ainsi qu’un rapport de la NASA le soulignait en 2015 : 21 des 37 aquifères les plus importants sont passés en-dessous du seuil de durabilité  —  ils perdent plus d’eau qu’ils n’en accumulent).

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Arrêtons-nous là. Nous pourrions continuer encore longtemps, la liste des désastres écologiques est interminable et s’allonge de jour en jour.

L’entité responsable de cette destruction, nous la connaissons bien, puisque la majeure partie d’entre nous, humains, y vit : il s’agit de la civilisation industrielle – l’organisation sociale dominante, aujourd’hui mondialisée.

(Ceux qui croient encore ce qu’ils voient et entendent à la télévision, à la radio et dans les principaux journaux — qui sont encore hypnotisés par ces médias, comme sous perfusion mentale, à penser que les choses vraies et importantes y sont discutées —, qui ne se renseignent pas mais sont (dés-)informés, auront probablement plus de mal que les autres à comprendre et à accepter ce que nous exposons ici.)

Au niveau humain, les effets de la civilisation industrielle sont du même acabit : maladies (dont, bien évidemment, celles dites « de civilisation » : diabète, athérosclérose, asthme, allergies, obésité et cancer), dépressions, anxiétés et divers troubles psychologiques. Une récente étude nous apprend également, pour prendre un exemple parmi des centaines, que « de minuscules particules liées à la pollution industrielle ont été découvertes dans plusieurs échantillons de cerveau humain », et qu’elles « sont soupçonnées de contribuer au développement de la maladie d’Alzheimer. »

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L’agriculture, la civilisation et l’hubris

Les trois causes principales des destructions environnementales, qui sont le fruit des activités de l’humanité industrielle, sont la surexploitation (déforestation, chasse, pêche), l’agriculture (élevage, cultures industrielles, plantations/monocultures d’arbres), et l’étalement urbain.

Ainsi que nous le rappelions précédemment, les destructions environnementales ne datent pas d’hier. L’activité humaine la plus destructrice, ayant donné naissance au mode de vie que nous appelons la civilisation, est l’agriculture.

(Il nous faut également rappeler que l’agriculture est distincte de la permaculture, du jardinage forestier ou des modes d’horticultures primitifs, qui ne sont pas des pratiques intrinsèquement destructrices.)

Nous définissons donc la civilisation comme un mode de vie fondé sur, et émergent de la croissance de villes, dépendantes, pour les matières premières dont elles ont besoin, des régions les environnant (le contado), car impropres à l’autosuffisance, dont les « caractéristiques principales, des constantes aux proportions variables à travers l’histoire, sont la centralisation du pouvoir politique, la séparation des classes, la division du travail, la mécanisation de la production, l’expansion du pouvoir militaire, l’exploitation économique des faibles, l’introduction universelle de l’esclavage et du travail imposé pour raisons industrielles et militaires » (Lewis Mumford). En ajoutant l’agriculture à ces caractéristiques principales, en tant que pratique dont tout le reste a découlé.

L’avènement de l’agriculture marque alors non seulement le début de destructions environnementales massives, à travers la déforestation, mais aussi le début de la stratification sociale, de l’accumulation de richesses, du militarisme, des épidémies, des inégalités et de la pauvreté.

A ce propos, citons Robert Sapolsky (chercheur en neurobiologie à l’université de Standford), dans son livre Why Zebras Don’t Get Ulcers? (non traduit : Pourquoi les zèbres n’ont pas d’ulcère ?) :

« L’agriculture est une invention humaine assez récente, et à bien des égards, ce fut l’une des idées les plus stupides de tous les temps. Les chasseurs-cueilleurs pouvaient subsister grâce à des milliers d’aliments sauvages. L’agriculture a changé tout cela, créant une dépendance accablante à quelques dizaines d’aliments domestiqués, nous rendant vulnérables aux famines, aux invasions de sauterelles et aux épidémies de mildiou. L’agriculture a permis l’accumulation de ressources produites en surabondance et, inévitablement, l’accumulation inéquitable ; ainsi la société fut stratifiée et divisée en classes, et la pauvreté finalement inventée. »

La civilisation est, par définition et historiquement, une culture coercitive et impérialiste (vis-à-vis des humains comme des non-humains), en expansion permanente (un de ses principes fondamentaux pourrait être résumé par l’affirmation suivante : L’EXPANSION EST TOUT).

La civilisation, en tant que culture urbaine (basée sur une pratique insoutenable : l’agriculture), en tant que culture émergeant de la ville comme mode d’habitat humain, et en tant que culture propageant ce mode d’habitat, est antiécologique.

La ville, en ce qui a trait au social, est un mode d’habitat inhumain. La densité de peuplement de la ville est trop élevée pour que les relations humaines y soient saines. La ville donne aux relations humaines un caractère impersonnel, inamical, et froid.

La consommation et le métro-boulot-dodo en tant que mode de société ne font pas le bonheur de l’être humain. Bien au contraire. La grande majorité des emplois, des travaux auxquels les êtres humains se destinent au sein de la civilisation industrielle sont soit nuisibles pour l’environnement, soit nuisibles pour la psyché humaine, soit les deux (le plus souvent).

Quand bien même certains individus affirmeraient aimer ce qu’offre la civilisation industrielle — en se mentant assez, à l’aide de suffisamment de déni ou en raison de perversions morales importantes —, son insoutenabilité et son caractère antidémocratique sont suffisamment de raisons de vouloir la démanteler. La santé de la planète est primordiale.

Toutes les civilisations sont infectées par une volonté de puissance délirante, l’hubris. Comme le rappelle Lewis Mumford, « les inventeurs des bombes nucléaires, des missiles spatiaux, et des ordinateurs sont les bâtisseurs de pyramides de notre temps: psychologiquement galvanisés par le mythe d’un pouvoir illimité, vantant leur omnipotence, sinon leur omniscience croissante à travers leur science, motivés par des obsessions et des compulsions pas moins irrationnelles que celles des systèmes absolutistes d’autrefois : en particulier la notion selon laquelle le système lui-même doit s’étendre, peu importe les éventuels coûts pour la vie. »

Hubris que nous observons aujourd’hui, par exemple, dans la démence incarnée par une ville comme Dubaï, avec ses pistes de ski en intérieur, ses guépards en animaux de compagnie, ses tours plus hautes les unes que les autres qui atteignent presque le kilomètre & leurs restaurants ultra-chics, ses îles artificielles, ses chambres d’hôtels sous-marines, et sa résidence hôtelière agrémentée d’une forêt tropicale intérieure (afin de « s’immerger complètement dans une atmosphère humide, du sol jusqu’à la canopée, sans toutefois être mouillés grâce à un un simulateur de pluie avec capteurs intégrés de manière à protéger le public d’éventuelles projections d’eau. La jungle inclura également une tyrolienne, une piscine pour enfants, un ruisseau… et une plage »). Bien évidemment, les coûts écologiques et sociaux d’un tel délire sont à la mesure de sa démesure.

La civilisation se caractérise également par une obsession en lien direct avec l’hubris précédemment mentionné , par une pulsion inhérente à son existence : le besoin de tout contrôler. Cette culture du contrôle, nécessaire pour son expansion, fait que tout ce qui existe doit être analysé et au besoin refaçonné, restructuré, de manière à s’imbriquer dans son modèle machinique (artificiel) de développement. Ce qui fait, par exemple, que des propriétés aussi indissociables de la vie que la mort et la maladie sont considérées comme inadmissibles et devant être combattues. D’où la philosophie transhumaniste des individus les plus puissants de la civilisation, qui rêvent de ne plus mourir et de posséder des corps bioniques, peu importe les coûts pour les autres espèces, pour l’environnement et l’équilibre de l’écosystème Terre. Il s’agit probablement de l’étrange produit toxique d’une angoisse existentielle non-résolue, faite de complexe divin, de rêves d’immortalité et de toute-puissance, vraisemblablement associés à une peur de la mort (mais de la sienne propre, uniquement, narcissisme culturel et sociopathologique oblige, pas de celle des autres êtres vivants, humains ou non, ni de celles des communautés naturelles, des biomes, etc., visiblement) tout ce qu’il y a de plus élémentaire. Pierre Fournier écrivait à ce propos : « on a trop dit que le robot inquiète, c’est une illusion d’intellectuel. Il inquiète l’homme qui réfléchit, il plait aux autres. Ils ont peur de tout ce qui, sans eux, simplement, existe. Tout ce qui est vivant les menace. Tout ce qui se fabrique les rassure. »

A travers ce refus d’être soumis aux mêmes lois que le reste du monde naturel, et au contraire, à travers sa volonté vaniteuse de le soumettre à son empire de l’artifice, la mentalité civilisée renie le souhait et écarte la possibilité de s’y intégrer harmonieusement, se lançant alors dans une quête absurde, sans fin, et terriblement destructrice du vivant (par là même, le règne de l’insatisfaction, une des caractéristiques de la civilisation, selon Freud, est également flagrant, puisque le corps humain est considéré comme inabouti et insatisfaisant, et devant être amélioré, augmenté). Sa surexploitation des ressources naturelles et son irrespect de toutes les contingences biologiques lui permettent de bénéficier temporairement d’un confort et d’une sécurité accrue face à des aléas qu’elle considère comme intolérables. La dévastation que cela entraine, le détraquement de tous les équilibres et de tous les écosystèmes dont dépendent les conditions qui permettent la survie de l’humanité, vont tôt ou tard mettre un terme à son délire de puissance. Le plus tôt, le plus de biodiversité et de vivant il restera.

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Note sur la résignation, le fatalisme et le contrôle social

La plupart des habitants de la civilisation mondiale actuelle ne se soucient même plus de l’absence totale de démocratie (se contentent d’un pauvre vote tous les 4 ou 5 ans, qui n’est plus finalement qu’une formalité, puisque l’ordre civilisationnel continuera sur sa lancée quoi qu’il en soit) ; ils ne se soucient pas non plus de l’éloignement qui les sépare des lieux où sont décidés les dispositions économico-politiques qui façonnent leurs vies, et alimentent non seulement la croissance des injustices entre les êtres humains, mais également des destructions et pollutions environnementales toujours plus nombreuses. Ils se contentent, pour la plupart, de faire ce qu’on attend d’eux dans la position sociale qui est la leur ; non pas qu’ils soient tous d’accord avec les orientations et les choix de leurs dirigeants politiques, mais dépossédés au point de n’avoir plus qu’une votation parodique comme influence, et soumis à des propagandes médiatiques ainsi qu’à la standardisation et au conditionnement éducatifs, la plupart se résignent et acceptent docilement ce qu’ils prennent alors pour une fatalité.

Parmi ces organes de propagande médiatique, soulignons le rôle de l’industrie du divertissement (jeux-vidéo, cinéma, film, télévision, musique, roman, etc.), un des plus puissants outils (et peut-être le plus puissant) de contrôle des populations. Son mot d’ordre, qui pourrait se résumer à « divertir pour dominer », repose sur des principes séculaires de contrôle des populations au sein des empires, aussi anciens que les combats de gladiateurs.

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À toutes fins utiles

Au passage, nous tenons à rappeler que nous sommes, nous aussi, des enfants de cette civilisation, et qu’il nous a fallu du temps et des efforts pour parvenir à nous défaire de la perception du monde qu’elle inculque ; que ce n’est pas chose aisée, puisque cela nécessite une véritable remise en question de cette culture dans son intégralité, de ses fondements les plus tenus pour acquis, de ce que beaucoup prennent pour allant de soi au point qu’en débattre leur parait impensable.

« Nous abusons de la terre parce que nous la considérons comme une marchandise à notre disposition. Lorsque nous la percevrons comme une communauté à laquelle nous appartenons, nous pourrons alors commencer à interagir avec elle en faisant preuve d’amour et de respect. »

— Aldo Leopold

Jour après jour, nous désapprenons et réapprenons, autrement, passant ainsi d’une pensée centrée sur la civilisation aujourd’hui de croissance techno-industrielle anthropocentrée et même ethnocentrée, à une pensée et une conception du monde relevant davantage du biocentrisme. Aldo Leopold, à nouveau : « Je ne sous-entends pas que cette philosophie de la terre a toujours été claire pour moi. Elle est plutôt le résultat final du cheminement d’une vie. » Nous cheminons encore, en direction de ce qu’il nommait l’éthique de la Terre :

« Toute l’éthique développée jusqu’ici s’est basée sur une seule prémisse: que l’individu est un membre d’une communauté de parties interdépendantes. L’éthique de la Terre élargit simplement les frontières de la communauté de manière à y inclure le sol, l’eau, les plantes et les animaux, ou, collectivement, la terre. »

Comme lui, nous pensons qu’une chose « est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Injuste autrement. »

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La malédiction progressiste et l’autoritarisme technocratique

Le progressisme culturel — l’idée que nous sommes destinés, en tant que civilisation, à aller de l’avant, à perfectionner et à sophistiquer toujours plus nos existences, qu’il est certain et normal que demain soit meilleur qu’hier, que nos conditions ne cessent de s’améliorer au fil du temps, et ce grâce au sacro-saint développement des sciences et des techniques —, au sein duquel les civilisés sont éduqués, s’attache à diaboliser le passé, de manière grossière, caricaturale et simplement mensongère. Le passéisme est alors un péché, moqué à l’aide des fameux « on ne va pas revenir en arrière ! », « ce que vous proposez c’est un retour à l’âge de pierre », « on ne va pas recommencer à s’habiller en peaux de bêtes et à s’éclairer à la bougie », etc.

Tandis qu’en réalité, comme le rappelle Jared Diamond, « Les chasseurs-cueilleurs pratiquaient le mode de vie le plus abouti et le plus durable de l’histoire humaine. En revanche, nous luttons toujours avec la pagaille dans laquelle l’agriculture nous a précipités, et il n’est pas certain que nous puissions nous en sortir. » 10 000 ans de civilisation basée sur l’agriculture, puis l’agriculture industrielle et enfin sur l’agro-pétro-chimie ont continuellement dégradé la planète ainsi que la psyché humaine, et nous en sommes désormais rendus au constat introductif de ce texte.

De plus, par la complexité et le nombre des différentes étapes de leur production et par la répartition géographique des matières premières nécessaires à leur fabrication, les hautes-technologies dépendent intrinsèquement d’une société de masse, mondialisée — la civilisation industrielle.

& puisque toute société de masse est hautement hiérarchique et antidémocratique par nécessité, parce qu’il s’agit de gérer, d’administrer et d’organiser un nombre excessif d’individus, qui ne pourraient l’être selon les principes de la démocratie directe, les hautes-technologies dépendent donc de structures sociales autoritaires.

En effet, la démocratie réelle qui est démocratie directe (dans laquelle chaque individu prend lui-même directement part à l’élaboration et à l’orientation de l’organisation sociale dont il participe, où son droit de regard n’est pas délégué, ni son pouvoir décisionnaire, ni son jugement, ni son contrôle), déjà complexe à instaurer à l’échelle d’un village — et en dépit des promesses progressistes d’une véritable démocratie rendue possible grâce aux outils hautement technologiques comme l’internet, outils dont l’existence est, rappelons-le à nouveau, écologiquement destructrice, et outils qui n’ont pu être conçus et matérialisés qu’en raison de l’absence d’une vraie démocratie planétaire (et grâce à la société de masse mondialisée et hautement hiérarchisée) — est d’autant plus impossible à instaurer à l’échelle d’une région, d’une nation, ou de la planète.

Les conforts et les charmes hypnotiques de la civilisation (industrielle) reposent ainsi sur des techniques (industrielles) complexes, écologiquement destructrices, psychologiquement et physiologiquement nuisibles, et élaborées, au niveau social, de manière autoritaire. Lewis Mumford, à nouveau, « la technique autoritaire […] apparaît à peu près au quatrième millénaire avant notre ère, dans une nouvelle configuration d’invention technique, d’observation scientifique et de contrôle politique centralisé qui a donné naissance au mode de vie que nous pouvons à présent identifier à la civilisation. »

Les hautes technologies modernes, plus puissantes, encore, que leurs prédécesseurs, reposent sur une organisation sociale particulièrement autoritaire, et sur des destructions environnementales particulièrement importantes, ainsi que nous le faisions remarquer au début de ce texte.

Les soi-disant technologies « vertes » ou « renouvelables », en plus d’être, à l’instar de toutes les hautes technologies, conçues et contrôlées de manière antidémocratique, s’avèrent également destructrices.

En plus (mais surtout à cause) de tout ceci, l’individu, au sein de la civilisation industrielle, en est réduit à n’être qu’un minuscule rouage passif (car dépossédé, rendu impuissant par les institutions du système) d’une machinerie qui le dépasse largement. Il n’exerce (quasiment) aucun contrôle sur les institutions qui le dominent.

La civilisation (et d’autant plus la civilisation industrielle) étant un processus qui tend à se complexifier, à se rigidifier, à instaurer toujours plus de règles et de lois pour gérer son expansion et sa sophistication hautement technologisée, la dépossession que connait l’individu ne peut aller qu’en empirant proportionnellement à la croissance de la machinerie mondiale (croissance démographique, économique, géographique, technologique, etc.).

La volonté d’unifier l’humanité à l’échelle planétaire (et de la même façon, les populations à l’échelle d’une nation), à l’aide d’institutions communes (système économique, système juridique, système technologique, etc.) nécessite donc ces structures sociales autoritaires (va de pair avec) et les destructions écologiques qu’elles génèrent.

La volonté de (continuer à) bénéficier des conforts qu’apportent et que permettent l’industrialisme (et ses hautes-technologies) et la mondialisation implique pareillement ces structures sociales hautement hiérarchisées ainsi que ces pratiques destructrices de l’environnement.

Cependant, et parce que l’évocation même d’un renoncement est une hérésie au sein de la culture progressiste, il est aujourd’hui impensable pour la majorité des civilisés d’abjurer le développement technologique. Mais puisque toutes les hautes-technologies sont destructrices de l’environnement (extractivisme, transports, pollutions innombrables à tous les stades de production, etc.), et parce qu’y renoncer purement et simplement est hors de question, la culture dominante s’échine à trouver des solutions technologiques à ses problèmes technologiques. D’où la culture des alternatives (« altermondialisme »), d’où le commerce « équitable », d’où les smartphones équitables, d’où les éco-véhicules, les énergies « vertes », les bioplastiques, et ainsi de suite. Toutes ces choses, au demeurant polluantes et destructrices, peuvent effectivement l’être parfois dans une (légèrement) moindre mesure. Malheureusement, la croissance démographique et la production par définition infinie (croissance et expansion obligent !) de nouvelles technologies balaient le moindre gain. Et les choses empirent.

A propos de l'inutilité et de l'ineptie des alternatives soi-disant vertes : http://partage-le.com/2015/03/les-illusions-vertes-ou-lart-de-se-poser-les-mauvaises-questions/

A propos de ce refus absolu de tout renoncement, Bernard Charbonneau écrivait :

« ‘Et maintenant que proposez-vous ?’ — Car la réaction de l’individu moderne n’est pas de rechercher la vérité, il lui faut d’abord une issue ; en fonction de laquelle doit s’établir le système. Et je m’aperçois que ma réflexion m’a conduit là où je suis : au fond d’un abîme d’impossibilités. Alors m’imputant la situation désespérante qui tient à un monde totalitaire, il me reprochera de détruire systématiquement l’espoir. ‘Votre critique est peut-être juste, dira-t-il, mais quelle solution apportez-vous ?’ — Sous-entendu, s’il n’y a pas d’issue à la situation qu’elle dénonce, votre critique doit être fausse. ‘C’est vous qui me désespérez’… Et effectivement je suis coupable de faire son malheur, puisque sans moi cette impossibilité n’existerait pas pour sa conscience. »

Nous en venons donc à la citation d’Hippocrate, du début de ce texte. Parce qu’il n’est pas « prêt à supprimer les causes de sa maladie », le progressiste ne peut guérir. De la même façon, la culture progressiste est condamnée par l’immuabilité de son idéologie du progrès technique.

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Certains imaginent un fédéralisme démocratique, une idée à creuser mais qui dépendrait de toute façon, et initialement, de véritables démocraties, à taille humaine, établies au préalable. Retour, donc, à la question antérieure de l’abolition de la civilisation industrielle.

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Divergence des luttes et confusion organisée

A cet effet, il existe aujourd’hui, au sein des états-nations contemporains, tout un secteur officiel et autorisé que l’on qualifie (et qui se pense) paradoxalement comme une opposition aux institutions de pouvoir. L’ironie tragique de cette opposition, du moins de celle qui se présente et nous est présentée comme telle (la gauche, l’extrême-gauche, l’extrême-droite, les associations, organisations ou fondations écologistes, entre autres) est qu’elle est autorisée, encadrée et contrôlée par le pouvoir en place (celui auquel elle est sensée s’opposer, s’attaquer), et qu’elle en dépend fondamentalement (subventions, autorisations de diverses manifestations, rassemblements, et autres actions de protestation, statuts déclarés, approuvés, etc.).

L’abstraction permet de faire ressortir l’absurde de la situation : que penseriez-vous de groupes d’individus prétendant s’opposer à un certain régime et, qui, pour ce faire, demanderaient autorisations et certifications à ce même régime, et se contenteraient d’agir en fonction des règles édictées par lui ?

Bien évidemment, le régime en question s’est arrangé, grâce à ses multiples organes de propagande (les médias et l’éducation nationale, principalement), pour faire en sorte que ces règles, organisées en une culture de l’opposition officielle du comment-manifester-votre-opposition, rendent inefficace, inoffensive, et finalement inopérante, toute opposition. En effet, aucun parti, aucune organisation autorisée ne s’oppose au progressisme, à l’industrie, aux hautes-technologies, et finalement à tout ce qui fait la civilisation industrielle. Aucune émission à la télévision ou à la radio, aucun article dans les journaux ou les magazines, ne discute du renoncement aux hautes technologies, de la dissolution de l’État et de l’économie mondialisée, et donc de toutes les institutions existantes (renoncer au concept de développement, renoncer à la société de masse, renoncer donc aux villes telles que nous les connaissons, et en définitive à tout ce qui caractérise actuellement la vie des civilisés).

Ainsi, lutter pour que la civilisation industrielle mondialisée se débarrasse — à l’aide de réformes, de lois ou de réglementations — du racisme, du sexisme, de l’homophobie, des mauvais traitements animaliers, des inégalités de salaires, et d’autres problèmes du genre (qui n’en sont que dans la mesure où l’on est globalement en accord avec son projet fondamental, à savoir la marchandisation du vivant et son contrôle absolu, à savoir la société de consommation, à savoir le progrès technologique et ses conséquences, entre autres choses), n’a rien à voir avec le combat contre ce système destructeur de la vie sur Terre.

Non pas qu’il y ait quelque chose de mauvais dans l’égalité des genres, dans le bon traitement des animaux, dans la tolérance des homosexuels, etc., bien au contraire. Seulement, ces luttes n’ont rien à voir avec le démantèlement de la civilisation industrielle, puisqu’elles s’inscrivent en son sein. Elles sont des tentatives de réformes de ce dont la survie même est nuisible. À ce sujet, il faut lire le texte La nef des fous de Théodore Kaczynski.

Il en est de même de ceux qui luttent contre le système monétaire international, sans discuter ou remettre en question l’industrialisme globalisé et la civilisation industrielle dans son ensemble, et qui cherchent donc à avoir le beurre et l’argent du beurre. Le système monétaire actuel est un problème, certes, mais si vous voulez bénéficier des conforts et des luxes qu’offrent les hautes technologies de la société techno-industrielle, vous avez besoin de lui. L’économie globalisée de la civilisation industrielle dépend intégralement du système monétaire (tout à fait absurde, et profondément inique) qu’elle a implémenté sur des décennies, bientôt des siècles, et qu’elle complexifie encore. Lutter contre ce dernier, c’est finalement lutter pour que s’effondre l’édifice civilisationnel dans son ensemble. Ce que nous approuvons, seulement, bien trop de militants en lutte contre le système monétaire ne souhaitent pas perdre le confort hautement technologique dont ils bénéficient grâce au système monétaire qu’ils condamnent.

Deux choses, alors : soit ils fantasment sur la possibilité d’établir un système monétaire démocratique et juste qui permette quand même le mode de vie civilisé, le confort technologique moderne, ou sur la possibilité de bénéficier de ce confort sans système monétaire — auquel cas ils ne perçoivent pas l’insoutenabilité et la destructivité inhérentes à l’industrialisme, à l’économie mondialisée et, plus généralement, au développement de la civilisation techno-industrielle (même s’il était possible que le système monétaire permettant l’industrialisme et ses produits soit démocratique, ce qui n’est pas le cas, les activités physiques nécessaires à cet industrialisme et à la civilisation, des extractions minières à l’élaboration de produits de synthèse, en passant par la maintenance, le transport et la distribution, resteraient des désastres écologiques) ; soit ils feraient mieux de s’en prendre directement à ce développement et à la volonté d’unifier l’humanité au sein d’une civilisation planétaire.

À propos de revendication monétaire, soulignons également l’absurdité de la lubie qui consiste uniquement à militer pour un « revenu de base inconditionnel (ou universel) ». Le versement d’un tel revenu requiert une administration en mesure de le distribuer, et donc l’État, et donc tous les maux et les iniquités qui en découlent, et donc l’économie industrielle mondialisée (puisque toutes les économies des états-nations modernes sont imbriquées ne serait-ce qu’en terme d’import-export, interdépendantes en ce qui concerne les ressources, des métaux aux fruits tropicaux), et donc les destructions environnementales, et donc finalement la destruction en cours de la planète. Et simplement parce que la monnaie, dans le système économique de la civilisation, correspond à des destructions environnementales, aussi appelées (euphémisation culturelle oblige) « développement des ressources naturelles », ou « exploitation des ressources naturelles ». Et pour toutes les autres raisons déjà mentionnées. Si votre revenu de base dépend d’un système industriel, d’une société de masse, d’une société dépendante de l’agriculture, ou de l’utilisation de combustibles fossiles, ou du nucléaire, ou de l’extractivisme, ou de n’importe quelle pratique nocive pour l’environnement, il n’est pas souhaitable.

De toutes ces manières, les activistes parviennent à entretenir l’illusion qu’ils se révoltent contre le système. Mais cette illusion est absurde. L’agitation contre le racisme, contre le sexisme, contre les inégalités de salaire, contre l’homophobie et les problèmes du même acabit ne constitue pas plus une révolte contre le système que l’agitation contre les pots-de-vin et la corruption politiques. Ceux qui s’opposent aux pots-de-vin et à la corruption ne se révoltent pas, ils agissent comme les forces de l’ordre du système : ils aident à garder les politiciens dans le rang, à ce qu’ils obéissent eux aussi aux règles du système. Ceux qui s’opposent au racisme, au sexisme, et à l’homophobie, aux inégalités de salaires, de la même façon, agissent comme les forces de l’ordre du système : ils l’aident à éliminer les attitudes déviantes que sont le racisme, le sexisme et l’homophobie, etc. ; le système technoindustriel peut tout à fait encourager de telles choses, puisqu’il peut très bien s’en accommoder.

Quand bien même ces luttes seraient couronnées de succès, et elles pourraient l’être en partie ou intégralement, la civilisation industrielle continuerait à détruire la planète.

Le plus grave danger qui nous menace aujourd’hui ne relève pas du racisme, du sexisme, des inégalités de salaires, du système monétaire ou de l’homophobie qui ne sont, en comparaison, que des problèmes superficiels et découlant directement des structures profondes de la civilisation industrielle, le plus grave danger qui nous menace, nous ainsi que toutes les autres espèces vivantes, relève de la destruction de l’environnement planétaire dont nous dépendons tous, dont dépend la prospérité de la Vie sur Terre.

Rappelons que capitalisme et communisme sont des produits de la civilisation industrielle, et que, comme Jacques Ellul l’expliquait, c’est la machine qui façonne le monde (qui le détruit), pas le capitalisme (et pas le communisme). Toutes les organisations de masses sont destructrices, une même propension au saccage environnemental les caractérise, depuis l’avènement de l’agriculture et les premières grandes cités jusqu’à aujourd’hui, en passant par l’époque des Empires, la même surexploitation de ce qui n’est perçu que comme des ressources naturelles, et le détraquement des écosystèmes qui en découle.

En nous opposant aux structures profondes de la civilisation, à l’État, à l’économie industrielle mondialisée, au développement technologique sans limite et hors de contrôle, aux hautes technologies et à l’autoritarisme antiécologique qu’elles requièrent, ainsi qu’aux autres pratiques nuisibles sur lesquelles elle repose, nous nous attaquons par là même à tous les problèmes qui relèvent de la dépossession, de la démesure sociale et donc de l’absence de démocratie réelle (au racisme, au sexisme, aux inégalités…).

A ce propos une citation de Lierre Keith, reprenant elle-même Catharine MacKinnon :

« Les gens disent parfois qu’on pourra estimer que le féminisme a triomphé quand la moitié des PDG seront des femmes. Il ne s’agit pas de féminisme, pour reprendre Catharine MacKinnon, il s’agit du libéralisme appliqué aux femmes. Le féminisme aura triomphé non pas lorsqu’autant de femmes que d’hommes tireront profit d’une organisation sociale oppressive, qui se nourrit de la sueur de nos sœurs, mais lorsque toutes les hiérarchies de domination, y compris économiques, seront démantelées. »

Nous pourrions la reformuler ainsi :

Les luttes sociales et écologiques auront triomphé non pas lorsque tous les individus tireront également profit de l’organisation sociale nécessairement coercitive et destructrice (la civilisation industrielle) dont ils participent, mais lorsque celle-ci aura été démantelée.

Ultimement, lutter contre un des nombreux problèmes surfaciques de la civilisation industrielle, le racisme, le sexisme, l’islamophobie, la christianophobie, les inégalités de salaire, l’homophobie, la judéophobie, ou que sais-je encore, sans s’opposer à ses fondements, qui détruisent l’environnement planétaire, c’est avaliser la destruction. Pour reprendre les mots d’Henry David Thoreau : « Ils sont un millier à couper les branches du mal contre un seul qui s’attaque à ses racines. »

Pour les habitants des états-nations modernes, il existe en effet deux niveaux de lutte différents. Le premier niveau, les branches, qui comprend les luttes contre le racisme, le sexisme, l’homophobie, les inégalités de salaire, le mauvais traitement des animaux, etc., est le plus arpenté, parce que politiquement (et donc médiatiquement) autorisé. Il n’a pas de fin, et il est aussi voué à l’échec que la civilisation au sein de laquelle il se base.

Un autre exemple : beaucoup trop d’activistes, motivés par une admirable envie d’améliorer le monde, ciblent une entreprise polluante et tentent de la pousser à adopter des pratiques plus respectueuses de l’environnement (ou tentent de la faire fermer). Seulement, puisque toutes les industries sont polluantes, c’est à toutes les entreprises du monde qu’il faudrait s’attaquer ; et parce que la civilisation industrielle encourage la création d’entreprise, que « 1590 entreprises sont créées en France chaque jour soit 530 000 par an environ (538 100 en 2013) », soit une par minute en France (2008), et puisqu’il n’est pas possible pour une entreprise de ne pas nuire à l’environnement (comme le titrait le Guardian : « La meilleure chose qu’une compagnie puisse faire pour l’environnement, c’est mettre la clé sous la porte »), étant donné que la civilisation industrielle elle-même dépend de pratiques antiécologiques (cf. le début de ce texte), tout ce qui peut être atteint est un moindre mal, une destruction moins importante, ça n’a donc pas de fin.

compani

Précisons : lutter contre une entreprise polluante est une bonne chose, lutter contre Monsanto est une très bonne chose, seulement, et parce que c’est la totalité du monde industriel qu’il faut démanteler, il ne faut pas perdre de vue que l’objectif à atteindre n’est pas la fermeture d’une entreprise spécifique, mais la disparition de la civilisation qui créé l’entreprise. Chaque corporation n’est qu’une des têtes de l’hydre.

La seule lutte qui les englobe toutes par sa radicalité, et qui permette la résolution simultanée de tous les problèmes est logiquement la lutte contre l’industrialisme, contre la société de masse, contre la civilisation.

***

Un exemple parmi tant d’autres de cette stratégie visant à rendre inoffensive l’opposition : dans les milieux soi-disant d’opposition, Gandhi est une idole, un modèle, un résistant héroïque et victorieux, dont les méthodes sont donc efficaces et à suivre. L’histoire de Gandhi est enseignée par l’éducation nationale. Pas celle de Bhagat Singh, ni celle de Kartar Singh. Ces deux-là n’ont pas été retenu dans le grand tri sélectif de l’histoire©. Le véritable rôle que Gandhi a joué est loin d’être celui qu’on croit, tout comme son soi-disant succès (quel succès ? L’État ultracapitaliste et indien de notre temps ? Comme le formule l’écrivain et militant Derrick Jensen : « nous pourrions soutenir que le peuple indien n’a pas réellement remporté cette révolution, mais qu’à cet égard, Coca-Cola et Microsoft l’ont emporté, pour l’instant »).

Tout ceci est amplement analysé et dénoncé, entre autres par le militant américain Peter Gelderloos, dans son excellent livre Comment la non-violence protège l’État.

L’inefficacité organisée des ONG est analysée et dénoncée, entre autres, par l’auteure et militante Arundhati Roy, et par la journaliste canadienne Cory Morningstar. Pour faire court, nous résumerons leurs constats ainsi : le fonctionnement de ces organisations dépend des finances dont elles disposent ; ces finances sont assurées par des dons, parfois de particuliers, mais le plus souvent de fondations, ou des subventions d’agences nationales ou internationales. Les riches fondations capitalistes et les États ayant grosso modo le même objectif (à savoir la continuation du développement, de la croissance, et de l’ordre civilisationnel existant), ils s’assurent que les ONG bénéficiant de financements obéissent à certains critères stricts ; des critères qui garantissent bien évidemment qu’elles ne perturbent pas le bon déroulement du business-as-usual.

La conclusion de l’analyse historique et détaillée des principales ONGs écologistes et de leurs agissements, tirée de l’excellent livre Qui a tué l’écologie ?, écrit par Fabrice Nicolino, est sans appel à ce sujet, et mérite une longue citation:

Leur baratin, car c’en est un, consiste à pleurnicher chaque matin sur la destruction de la planète, avant d’aller s’attabler le midi avec l’industrie, dont le rôle mortifère est central, puis d’aller converser avec ces chefs politiques impuissants, pervers et manipulateurs qui ne pensent qu’à leur carrière avant de signer les autorisations du désastre en cours.

On hésite devant le qualificatif. Misérable, minable, honteux, dérisoire, tragicomique ? Qu’importe. Les écologistes de salon ont failli pour de multiples raisons, que j’ai essayé d’entrevoir dans ce livre. […]

La jeunesse, non parce qu’elle serait plus maligne, mais pour la seule raison qu’elle est l’avenir, est la condition sine qua non du renouveau. Je n’ai aucun conseil à donner, je me contente de rêver d’une insurrection de l’esprit, qui mettrait sens dessus dessous les priorités de notre monde malade. On verra. Je verrai peut-être. Il va de soi que le livre que vous lisez sera vilipendé, et je dois avouer que j’en suis satisfait par avance. Ceux que je critique si fondamentalement n’ont d’autre choix que de me traiter d’extrémiste, et de préparer discrètement la camisole de force. Grand bien leur fasse dans leurs bureaux bien chauffés! […]

La tâche était trop lourde pour eux, très simplement. Sauver la planète, cela va bien si l’on mène le combat depuis les confortables arènes parisiennes. Mais affronter le système industriel, mené par une oligarchie plus insolente de ses privilèges qu’aucune autre du passé, c’est une autre affaire. Il faudrait nommer l’adversaire, qui est souvent un ennemi. Rappeler cette évidence que la société mondiale est stratifiée en classes sociales aux intérêts évidemment contradictoires. Assumer la perspective de l’affrontement. Admettre qu’aucun changement radical n’a jamais réussi par la discussion et la persuasion. Reconnaître la nécessité de combats immédiats et sans retenue. Par exemple, et pour ne prendre que notre petit pays, empêcher à toute force la construction de l’aéroport nantais de Notre-Dame-des-Landes, pourchasser sans relâche les promoteurs criminels des dits biocarburants, dénoncer dès maintenant la perspective d’une exploitation massive des gaz de schistes, qui sera probablement la grande bataille des prochaines années.

[…] Il faudrait enfin savoir ce que nous sommes prêts à risquer personnellement pour enrayer la machine infernale. Et poser sans frémir la question du danger, de la prison, du sacrifice. Car nous en sommes là, n’en déplaise aux Bisounours qui voudraient tellement que tout le monde s’embrasse à la manière de Folleville.

Au lieu de quoi la grandiose perspective de remettre le monde sur ses pieds se limite à trier ses ordures et éteindre la lumière derrière soi. Les plus courageux iront jusqu’à envoyer un message électronique de protestation et faire du vélo trois fois par semaine, se nourrissant bien entendu de produits bio. J’ai l’air de me moquer, mais pas de ceux qui croient agir pour le bien public. J’attaque en fait cette immense coalition du « développement durable » qui a intérêt à faire croire à des fadaises. Car ce ne sont que de terribles illusions. Il est grave, il est même criminel d’entraîner des millions de citoyens inquiets dans des voies sans issue.

Non, il n’est pas vrai qu’acheter des lampes à basse consommation changera quoi que ce soit à l’état écologique du monde. La machine broie et digère tous ces gestes hélas dérisoires, et continue sa route. Pis, cela donne bonne conscience. Les plus roublards, comme au temps des indulgences catholiques, voyagent en avion d’un bout à l’autre de la terre autant qu’ils le souhaitent, mais compensent leur émission de carbone en payant trois francs six sous censés servir à planter quelques arbres ailleurs, loin des yeux. On ne fait pas de barrage contre l’océan Pacifique, non plus qu’on ne videra jamais la mer avec une cuiller à café. Les dimensions du drame exigent de tout autres mesures. Et il y a pire que de ne rien faire, qui est de faire semblant. Qui est de s’estimer quitte, d’atteindre à la bonne conscience, et de croire qu’on est sur la bonne voie, alors qu’on avance en aveugle vers le mur du fond de l’impasse. […]

Culture de résistance

Retour au constat introductif : manifestement, la plupart des mouvements d’opposition échouent, ou ont échoué, non seulement à réparer les innombrables dégâts et injustices engendrés par les institutions dominantes, mais ne serait-ce qu’à stopper la progression des destructions toujours en cours.

Comme l’écrit Derrick Jensen dans son introduction au livre de Ward Churchill Pacifism as pathology (non-traduit : « Le pacifisme comme pathologie ») : « Qu’allons-nous faire? Avec la planète entière en jeu, il est plus que temps que nous mettions toutes nos options sur la table. »

Que nous luttions pour la démocratie, pour les droits humains, pour les droits des non-humains (plantes et animaux), ou pour la préservation et la protection du vivant en général, la civilisation, en tant qu’organisation sociale antidémocratique reposant sur des activités écologiquement délétères (notamment, mais pas seulement, sur l’agriculture), doit être démantelée.

Face à un tel défi — et parce qu’il serait déraisonnable, absurde et visiblement suicidaire de continuer à lutter uniquement selon les règles établies par ceux au pouvoir — nous ne devons plus craindre le politiquement incorrect, l’inconvenant et l’irrévérencieux, nous devons saisir en profondeur la gravité de la situation, comprendre que ce qui peut réellement entraver la marche funèbre de la civilisation industrielle ne sera jamais bien vu, ni encouragé, ni même autorisé par ses autorités, et, par conséquent, nous devrions faire tout ce que nous pouvons pour encourager ou participer à la création d’une véritable culture de résistance.

Terminons sur un conseil d’Henry David Thoreau :

« Si l’injustice est indissociable du frottement nécessaire à la machine gouvernementale, l’affaire est entendue. […] Si, de par sa nature, cette machine veut faire de nous l’instrument de l’injustice envers notre prochain, alors je vous le dis, enfreignez la loi. Que votre vie soit un contre-frottement pour stopper la machine. »

Collectif Le Partage

PS: Pour aller plus loin :
http://partage-le.com/2015/03/ce-qui-ne-va-pas-avec-la-civilisation-derrick-jensen/

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